Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 83 sur 86

Pages du PDF

Stöld

83 – Gávccilogigolbma

 

Les aiguilles cliquetaient. Hanna avait terminé le minuscule pantalon vert clair. Maintenant, un petit gilet blanc prenait forme entre ses doigts.

Assise dans la cuisine, elle jetait régulièrement des coups d’œil vers le séjour où Anna-Stina dormait sur le canapé. Elle se redressait avec la même régularité pour surveiller Jon-Isak par la fenêtre.

De nouvelles rumeurs se répandaient dans le village. Des rumeurs qui se diffusaient rapidement, d’un hameau à l’autre. Quand la police était passée avec une remorque, les gens s’en étaient donné à cœur joie. Ce qui se disait ne pouvait qu’être vrai. Ça ne pouvait pas être inventé, puisqu’on l’avait entendu.

Des carcasses de rennes, de la viande d’élan et même une tête d’ours. Eh oui, une tête d’ours avait été découverte dans un des congélateurs de Robert Isaksson.

Hanna frissonna et enfila son pull rose en polaire.

Robert était enterré, mais son histoire lui survivrait longtemps, elle en était persuadée. Sa maison tomberait en ruine, ses rideaux pâliraient au soleil, puis se désagrégeraient dans les fenêtres. À moins que l’un de ses rares parents prenne la masure en pitié. Une chose était sûre : sa mère n’en ferait pas partie.

Le toit de la remise qui avait jadis servi de grange s’enfoncerait, les petits animaux y trouveraient refuge. Les enfants des villages s’y faufileraient, se feraient peur en racontant que son fantôme hantait les lieux, qu’il allait encore tuer des rennes. Seuls les plus téméraires oseraient pénétrer dans la grange, ils se retrouveraient à l’intérieur, genoux tremblants, entendant des froissements dans les recoins et des craquements de mauvais augure au-dessus de leur tête.

Jon-Isak avait disparu de son champ de vision, elle dut se lever et regarder par l’autre fenêtre de la cuisine. Il était là, avec un ballon de football, comme d’habitude. Il parvenait à le faire rebondir sur son pied un nombre incalculable de fois, essayant constamment de battre son propre record.

Hanna se rassit, laissa la laine glisser entre ses mains.

On disait que les enfants étaient déjà attirés par la maison de Robert. Les amis de Jon-Isak s’y étaient rendus, et elle croyait qu’il aurait pris la tête de l’expédition, pour jeter des pierres et dessiner au charbon sur la façade.

Au contraire. Jon-Isak restait à la maison, jamais loin de son père. Il rejetait toujours l’école. Parce que les ragots faisaient aussi état d’un tueur qui avait balancé Robert dans la rivière.

Elle ne le força pas à retourner en classe. De toute façon, il n’en avait pas besoin, il marcherait dans les pas de son père. Désormais, elle tendait les bras vers son fils, le serrait fort dans ses bras. Au début, il était tout raide, ne sachant pas combien de temps l’embrasser ou pourquoi sa mère s’accrochait à lui. Il avait fallu de nombreuses tentatives pour qu’il se détende, lui fasse confiance. Alors il s’était mis à la serrer en retour. Maintenant il recherchait sa proximité, s’approchait d’elle quand elle cuisinait, se collait à elle dans le canapé, penchait la tête contre son épaule et s’endormait.

Le ventre d’Anna-Stina était presque aussi gros qu’elle était grande. Son visage était rond et doux, mais ses mains et ses pieds avaient enflé. Elle reconnaissait parfois qu’elle avait peur de l’accouchement. Hanna lui avait promis d’être là si Per-Jonas n’y était pas. Pourvu qu’il soit présent !

À la superette, elle avait entendu dire que Mattias était allé à SANKS. Celle qui colportait cette rumeur, le visage grave, n’en connaissait pas la raison, mais Hanna la devinait. Personne n’avait tendu la main à ce jeune homme de seize ans qui avait perdu son ami. Qui s’était retrouvé sans Lasse.

Elle posa son tricot sur la table. Il lui était difficile de penser à Mattias, cela lui rappelait qu’elle avait elle-même perdu pied à une vitesse effrayante. Toutes ses certitudes n’étaient pas si solides, finalement. À présent, elle rassemblait son troupeau, faisait ce qu’on attendait d’elle, se transformait en áhkku. Elle se ressaisissait, le faisait pour ses enfants et le bébé à naître de sa fille. Bien qu’elle ne fût pas entière. Elle ne pouvait qu’espérer ne pas craquer à nouveau. Un soir, elle parlerait à Ante. Elle lui demanderait pardon. Elle espérait qu’il ferait de même.

Si Lasse lui avait demandé de l’aide, elle l’aurait conduit à Karasjok. Elle s’empara d’un mouchoir posé sur la table, s’essuya délicatement le nez, tamponna sous ses yeux.

Elle regarda par la fenêtre de la cuisine, vers la route où elle vit Elsa passer à grandes foulées, arborant un gilet fluorescent. Elle faisait de longs footings, courait entre les hameaux. Elle avait entendu dire qu’elle s’entraînait pour le marathon de Stockholm. Hanna ne put s’empêcher de sourire. Elle avait assez de volonté pour faire n’importe quoi. Toute sa vie elle s’était entraînée, avait marché la tête haute, s’était préparée à reprendre la main, à prendre sa place.

Hanna se leva, alla chercher la photo de confirmation de Lasse et la posa sur la table devant elle. Voilà. Dorénavant, elle veillerait sur tous ses enfants. Elle compta les mailles, et les aiguilles se remirent à cliqueter.

OceanofPDF.com