Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 6 sur 86

Pages du PDF

Stöld

6 – Guhtta

 

Mattias démarra la Phazer et remonta son cache-cou sur son nez. Il enfonça son bonnet pour couvrir son front et ses oreilles. On ne voyait plus que ses yeux qui se mirent à larmoyer au contact de l’air glacé. Puis il enfila ses lunettes de protection. Son manteau crépitait dans le froid. Tous ses mouvements semblaient figés et toutes ses couches de vêtements ne suffisaient pas à le réchauffer.

— Ton casque ! s’écria sa mère au moment où il s’apprêtait à partir.

— Bah…

Il démarra en trombe. Le bruit du moteur, les puissantes vibrations qui lui traversaient le corps, c’était exactement ce dont il avait besoin. Il slaloma entre les bouleaux, tête baissée, se penchant dans les virages pour ne pas s’enliser.

Sur la rivière, il pouvait aller encore plus vite. Une minute de plus dans cette baraque et il aurait fracassé quelque chose. Ah, comme ils pouvaient lui taper sur le système, tous autant qu’ils étaient ! Une bande de poules mouillées ! Ils savaient tous qui volait et massacrait leurs rennes, et ils restaient les bras croisés.

Il visa la bosse, il allait faire s’envoler la motoneige. L’engin de deux cents kilos décolla du sol et il fit le saut le plus long de toute sa vie. La neige virevolta autour de lui à l’atterrissage et il banda tous ses muscles pour garder le contrôle. Il avait battu son record et personne n’était là pour le voir.

— Fait chier !

Son cri résonna dans les forêts environnantes. Il fit rugir le moteur. Devant lui, les traces de motoneige formaient une longue avenue. La rivière zigzaguait entre les villages, les reliait entre eux. L’été, Mattias faisait de la motoneige sur le cours d’eau. Même dans ces moments-là, son cœur ne s’emballait pas. Il savait accélérer suffisamment pour se maintenir à flot. Il n’y avait rien qu’il ne sût pas faire. Il était capable de piloter une motoneige depuis l’âge de cinq ans et, au fil des années, il sortait de plus en plus souvent seul, discrètement. Cela mettait sa mère en rogne mais son père comprenait, il avait été comme lui, plus jeune. Il expliquait calmement à sa femme qu’il fallait le laisser faire. Elle rabâchait que c’était illégal. Pourtant, lorsqu’il avait fêté ses quinze ans et avait acquis, légalement, le droit de conduire, elle n’avait pas cessé. Elle continuait à tirer la tronche quand il partait à motoneige.

À l’approche du village voisin, il ralentit. Les cheminées fumaient. Il entendit des aboiements de chien en dépassant certaines maisons, mais hormis cela le silence était assourdissant, comme toujours quand les villages sont enveloppés dans une couverture de neige.

Il n’avait pas de plan précis en tête, il voulait juste s’approcher de sa maison. Voir ce que cette ordure faisait des rennes qu’il tuait. Il y avait cependant toujours un risque : qu’il ne parvienne pas à se retenir. Il ne se battait pas inutilement mais parfois il n’avait pas le choix. Ce sentiment bouillonnait au creux de son estomac. Il ferait mieux d’appeler quelqu’un plutôt que de s’y rendre seul. Robert Isaksson était fou, tout le monde le savait. Un ivrogne, à l’image de son père. Mais ils étaient deux tandis que lui était seul. En y songeant, il commença à hésiter. Ce qui le mit encore plus en colère.

Le moteur de la Phazer tournait à vide. Mattias baissa son cache-cou, pencha la tête sur le côté et souffla par les narines pour se moucher dans la neige.

À quoi bon voir sa maison ? Les flics s’en laveraient les mains, comme d’habitude.

— Merde !

Il tourna le guidon vers la droite, fit demi-tour et rebroussa chemin. Il regarda le compteur s’emballer.

OceanofPDF.com