Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 41 sur 86

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41 – Njealljelogiokta

 

Il avait neigé pendant la nuit, mais la route vers les hauteurs demeurait accessible. Anna-Stina roulait à cinquante kilomètres-heure à peine et ralentissait au sommet de chaque coteau. La chaussée était trop étroite pour deux voitures, mais les refuges étaient nombreux. Elsa bâilla. Elle était fatiguée. Un peu agacée aussi de son incapacité à dire non. Mais cette fois, l’insistance d’Anna-Stina, qui tenait à ce qu’elle l’accompagne chez Per-Jonas, tombait à point nommé. Elle répugnait à être chez elle quand le journal arriverait ou quand un membre de sa famille lirait l’article en ligne.

Les bouleaux se faisaient plus rares à mesure qu’elles montaient. La vieille clôture en bois battue par les vents qui retenait les rennes sur les terres du sameby penchait par endroits. Le vent forcit, levant des tourbillons de neige au-dessus de la chaussée. Il faudrait bientôt déblayer les routes. Elsa sentit un frisson lui parcourir l’échine, repensant à la fois où elle avait attendu le chasse-neige dans le fossé.

Comment avait-elle pu être aussi stupide ?

La communauté d’éleveurs de Per-Jonas avait déjà terminé le tri des rennes et le nourrissage était en cours. Anna-Stina voulait absolument le rejoindre, lui prouver qu’elle était bonne à marier. Elles roulaient en silence, kilomètre après kilomètre. Anna-Stina était concentrée sur la route, Elsa réfléchissait à la manière dont elle s’était exprimée dans l’interview.

On apercevait au loin les premières maisons.

— Tu as entendu qu’il y avait encore eu un conflit au sujet d’un chalet là-haut ? s’enquit Anna-Stina.

— Les gens n’ont que ça à faire !

Chaque fois qu’un éleveur de rennes voulait faire construire une maison, les habitants des villages, jaloux, contestaient. Les éleveurs étaient pourtant dans leur bon droit : des habitations étaient nécessaires pour permettre la renniculture dans les environs. Elsa en avait ras le bol des commentaires acerbes des gens arguant que ces maisons n’auraient aucune raison d’être si les rennes étaient en liberté et non nourris par l’homme. D’après eux, il aurait fallu pratiquer l’élevage comme il y a cent ans, à ski, sans véhicules motorisés.

— Bien sûr, il faudrait qu’on vive dans des huttes… (Anna-Stina leva les yeux au ciel.) Notre société tout entière a le droit de se moderniser, mais pas la renniculture ! C’est un comble !

Ils dépassèrent quelques maisons. Anna-Stina se regarda dans le miroir et glissa sa longue frange derrière l’oreille.

— Enfin arrivées.

Elle se gara. Le chien de berger noir de Per-Jonas se précipita vers la voiture, aboyant et remuant la queue. Il tourna sur lui-même, tout feu tout flammes, sauta sur Anna-Stina qui descendait du véhicule et fit le tour de la voiture pour flairer les mains tendues d’Elsa.

Le ciel s’était dégagé, mais de l’autre côté des sommets, les nuages s’approchaient rapidement.

Devant la maison se trouvaient deux rennes domestiqués, attachés à de longues cordes. Le grand mâle castré portait une cloche autour du cou, laquelle tintait au rythme de ses allées et venues. Le renne blanc restait immobile et suivait le chien des yeux. Dans quelques mois, ils mèneraient le cheptel plus haut, vers le pâturage estival, dans les Alpes norvégiennes. L’éternel cycle de la vie.

— Nous allons marquer les faons ici avant de poursuivre notre chemin vers la Norvège en juin, expliqua Anna-Stina.

Elle avait dit « nous », alors que ses rennes se trouvaient dans le même sameby que ceux d’Elsa, pas dans celui de Per-Jonas. S’ils se mariaient, elle ferait sans doute ce qu’on attendait d’elle : elle transférerait ses bêtes dans la communauté de son époux.

Les années précédentes, le sameby de Per-Jonas, comme celui d’Elsa, avait marqué les faons en Norvège, mais ce n’était plus possible, disait-on. Les prédateurs attaquaient un trop grand nombre de bêtes, avant même qu’elles aient atteint les alpages. À présent, puisque le troupeau était rassemblé et nourri par l’homme, que le vêlage et le marquage se faisaient au même endroit, la communauté pouvait sauver quasiment tous les petits. Pour Per-Jonas il s’agissait de considérations économiques, mais pour Elsa, c’était surtout qu’elle n’avait pas la force de voir ses rennes mutilés.

— Nous devrions aussi marquer nos rennes ici, dit-elle.

— C’est ce qu’on va faire. (Anna-Stina la regarda.) C’est ce que dit mon père en tout cas.

Le père d’Elsa, lui, hésitait ; ça faisait plus de travail, il fallait nourrir les bêtes plus longtemps. Il y avait une source supplémentaire d’inquiétude : celle que les rennes soient victimes de braconnage ou de maltraitances. Laisser les bêtes emprunter leur route bien connue vers le nord, c’était aussi les sauver des hommes qui s’acharnaient sur elles. Car rien n’avait changé. Des rennes continuaient de disparaître, même si Robert Isaksson ne venait plus aussi facilement, et certainement pas sans être vu. Sur ces étendues nues, on apercevait un conducteur de motoneige à des kilomètres. Ici, personne ne pouvait tuer sous le couvert des épaisses forêts.

Per-Jonas avait agrandi la maison, il venait de la repeindre en vert clair, avec les chambranles des fenêtres en blanc. À peine celle-ci terminée, il avait enfoncé six épais clous de chaque côté de la porte, auxquels étaient suspendus des sacs bien remplis, des cordes, une poêle et une scie. Des skis et une pelle étaient adossés au mur.

À l’intérieur, il faisait une chaleur étouffante. De grosses chaussures montantes de différentes tailles étaient alignées sur le tapis en lirette délavé de l’entrée ; aux patères étaient accrochés des combinaisons de motoneige, des tours de cou, des lunettes de motoneige et des bonnets en cuir aux couvre-oreilles doublés de fourrure blanche.

Per-Jonas était assis à la table de la cuisine. Il les salua d’un signe de la tête puis plaça devant ses yeux une paire de jumelles et regarda par la grande fenêtre. Un œil averti pouvait distinguer les rennes sans jumelles : des petits points noirs sur la neige blanche des plateaux à la végétation rase.

Il se moqua de leur arrivée tardive. Anna-Stina l’entoura de ses bras par-derrière et déposa un baiser sur sa nuque.

Elsa jeta un coup d’œil dans la chambre où les lits étaient faits. Elle dormait souvent sur la mezzanine, c’était haut de plafond et il y avait trois couchettes au-dessus de l’entrée.

Elle s’assit dans le canapé ; la pièce principale de la maison réunissait la cuisine et le séjour. Per-Jonas avait installé une grande télévision toute neuve sur l’un des murs.

— Niko sera là aussi, dit-il en lui adressant un sourire taquin qu’elle feignit de ne pas voir.

Elle regrettait d’être venue.

Anna-Stina s’affairait, rangeait des paquets de céréales et des tasses, passait la main sur la table pour ramasser des miettes. Un petit spectacle qui exaspérait Elsa. Anna-Stina attacha ses longs cheveux en chignon et remonta les manches de son sous-pull en laine. Elle posa les mains sur ses hanches et jeta un regard circulaire.

— Il faut qu’on rende cet intérieur plus douillet.

Elsa plongea les ongles dans le coussin du dossier du canapé et ferma les yeux un court instant. Anna-Stina n’avait pas l’ambition de s’occuper des rennes, elle préférait montrer ses aptitudes à devenir une épouse parfaite.

Per-Jonas se leva, s’étira et poussa un grognement. Son tee-shirt remonta, découvrant ses abdominaux. Elsa s’empara des jumelles et les pointa vers le plateau. Les rennes se déplaçaient lentement, l’un d’eux grattait mollement la neige. Les conditions climatiques avaient été catastrophiques cette année. Le temps changeait sans crier gare, plusieurs fois par mois. On pouvait passer brutalement de moins trente à des températures positives. Neige, pluie, froid et ambiance printanière alternaient. Le sol ne parvenait pas à absorber l’eau qui gelait. Alors il n’y avait plus d’espoir que les rennes parviennent à creuser la neige compacte et la glace pour trouver de quoi se sustenter. Toutes les communautés d’éleveurs avaient dû demander des aides d’urgence au Sameting, le Parlement sami, pour avoir les moyens de nourrir les rennes.

Per-Jonas avait enfilé son épais pantalon en cuir brun. Il passait à présent son kolt par-dessus la tête. Bleu clair rehaussé de rubans jaunes et rouges. Il mit son bonnet à fourrure blanche et d’épais couvre-chaussures par-dessus ses chaussures habituelles. Puis il sortit. Anna-Stina s’habilla à la hâte. Elsa beaucoup plus lentement.

Il avait démarré la motoneige, une Polaris Indy 600 flambant neuve, et se tenait prêt, un genou posé sur le siège. D’un geste du menton, il indiqua une motoneige plus ancienne, une Arctic Cat. Elsa comprit qu’elle lui était destinée. Derrière son engin, il avait accroché un traîneau de sa fabrication, composé d’une caisse en bois percée d’un trou qui lui permettait de distribuer les granulés sans s’arrêter. Chaque semaine de nourrissage représentait plusieurs tonnes de granulés.

Anna-Stina prit place derrière lui, entoura sa taille de ses bras, se serra contre son dos. Il mit les gaz à fond et elle poussa un petit cri. Elsa serra les dents et pressa l’accélérateur avec force. La neige des pistes était dure et compacte, la conduite aisée en dépit des quelques bosses.

Niko approchait. On entendait sa motoneige depuis l’ouest et tout à coup, il apparut. Il conduisait vite, accroupi sur sa monture. Il passa dans la neige profonde, dessina un arc de cercle pour dépasser Elsa et se positionner devant elle. Elle le vit sourire sans réagir. Continua de regarder loin devant elle.

Au bout de quelques kilomètres de forêt clairsemée, ils débouchèrent sur la zone aride des hauteurs. Les rennes les avaient entendus. Ils avaient reconnu le bruit des motoneiges et allaient à leur rencontre. Les bêtes déferlaient par centaines, de tous les côtés. Elles se déplaçaient à l’unisson, concentrées sur leur objectif.

Les trois motoneiges se frayèrent tranquillement un chemin au milieu des bêtes. Leur braillement ressemblait à une mélodie, un joik, se disait toujours Elsa. Ils s’arrêtèrent. Les rennes approchaient, l’un d’eux donna des petits coups de museau contre son gant. Les rennes nourris par leurs soins n’étaient pas aussi craintifs que les rennes en liberté. Elsa suivit du regard les mouvements d’un faon. Si semblable à sa Nástegallu.

Elle attrapa le sac contenant la cladonie, attaché à l’arrière du siège, l’ouvrit et lui en tendit une poignée. Quelle confiance dans les yeux du faon ! Elle en eut le souffle coupé.

Per-Jonas avançait lentement. Anna-Stina ouvrit le battant afin que les granulés se déversent en flux régulier. Il effectua plusieurs allers-retours. Les rennes baissaient la tête pour manger. Ce système était meilleur que les mangeoires utilisées par la famille d’Elsa, devant lesquelles il pouvait y avoir des luttes pour accéder au fourrage, des rennes qui se donnaient des coups de bois pour marquer qui avait le droit de manger en premier, de tout manger peut-être. Sa Nástegallu était courageuse, osait s’avancer, ne se laissait pas effrayer. C’est peut-être aussi pour ça que Robert avait réussi à l’attraper. Elsa secoua les épaules, expira longuement, s’efforçant de penser à autre chose.

Niko et Per-Jonas décrivaient des cercles sur le plateau. Les granulés formaient des serpents ondulants. Les deux jeunes hommes s’adressaient de grands signes. Elsa n’avait pas grand-chose à reprocher à Niko. C’était un garçon robuste au cou de taureau, dont les yeux changeaient de couleur quand il jouait le séducteur, à la manière des aurores boréales. Oui, ils avaient flirté quelquefois, surtout parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Il avait les mains moites, elle l’avait senti à travers son tee-shirt quand il avait posé sa paume sur sa chute de reins.

Mais il ressemblait trop à son père et aux autres vieux éleveurs de rennes qui se méfiaient des femmes fortes. Pour qui la place des femmes était à la maison et qui ne partageaient volontiers ni l’espace ni les connaissances. Elsa s’en sortait très bien sans eux. Son père et Mattias lui avaient tout appris. Niko recherchait une femme qui saurait s’occuper d’un foyer, qui ne se plaindrait jamais de se retrouver seule pendant des semaines et des mois, qui s’assurerait de remplir le réfrigérateur et de moucher les marmots. Pour l’instant, pas de problème, il la laissait participer, pour s’amuser, enfourcher une motoneige ou attraper un faon au lasso.

C’est vrai qu’ils avaient été impressionnés quand ils l’avaient vue tirer des rennes. Ils avaient levé un sourcil et souri. Mais c’était un moment particulier. Ce n’était pas comme si elle était totalement exclue parce qu’elle était une femme. Non, lors du tri des rennes, du marquage des faons et de l’abattage des bêtes, tous les membres de la famille étaient mis à contribution, mais chacun selon son rôle prédéfini, selon ce que les hommes avaient décidé. Elsa, elle, aspirait aux rôles traditionnellement masculins. Toute seule. Elle possédait sa marque, elle était membre du sameby, mais son père était le chef d’exploitation. Le seul de la famille à posséder un droit de vote. Celui qui la représentait, qui représentait Mattias. Et leur mère, bien sûr. Plus tard, Mattias deviendrait chef d’exploitation, mais Elsa ne pouvait s’attendre à la même chose. Les vieux du sameby opposeraient leur veto, elle le savait bien. Qu’on n’aille toutefois pas s’imaginer qu’elle allait adjoindre ses rennes à ceux de Niko ! Passer d’un maître à un autre, très peu pour elle. Elle préférait encore son père qui maugréait parfois qu’il fallait moderniser le système. Pas comme s’il levait le petit doigt pour changer les choses. Vivre encore un hiver sans sommeil, et survivre rongé par l’inquiétude, lui suffisait.

Elsa contempla Niko et Per-Jonas. L’inquiétude ne semblait pas exister en eux de la même façon. Ou bien ils étaient comme les grands tétras mâles avec leurs bonds gigantesques. Ils exhibaient leurs cheptels de rennes bien plus nombreux que beaucoup d’éleveurs. Mais la nuit ? Peut-être qu’ils ne fermaient pas non plus l’œil, inquiets des prédateurs, des mines et des insultes sur les Samis qu’ils liraient le lendemain sur les réseaux sociaux. Pourtant, à cet instant précis, ils se moquaient du monde entier, rois sur leurs propres terres.

Niko arrêta sa motoneige près d’Elsa. Il avait le teint écarlate et ses lèvres remuaient avec raideur dans le froid.

— Comment va Elsa, la fille de Nils Johan, aujourd’hui ?

Il était coutumier du fait : il mentionnait toujours le nom des parents de son interlocuteur. Il aimait bien également égrener son propre nom complet. Manifestement fier de toute sa lignée paternelle. Arrière-grand-père, grand-père et père, pour finir par son nom. Les vieux Samis faisaient de même : ils aimaient débiter des noms, présenter leur ascendance et, par ricochet, identifier un éventuel lien de parenté. Ou un dérapage dans la famille. Du côté de la mère d’Elsa, ça avait sérieusement dérapé, bien qu’elle figure dans ce livre généalogique sami si recherché. En revanche, sur la solide branche de son père, rien à redire.

— Bien. Et toi ?

Il lui décocha un clin d’œil.

— Comme sur des roulettes. On ne se refait pas.

Elle remarqua qu’il s’exprimait comme un vieux. Il était enfant unique et même s’il avait grandi avec des tas de cousins, il avait été marqué par le mode d’expression et la sagesse des anciens. Ou par leur stupidité. Peut-être parce qu’il n’avait jamais eu à se battre, à s’affirmer. Lors des réunions du sameby, son père affichait une attitude arrogante découlant du grand nombre de voix dont il disposait. C’était horripilant. Tout le monde savait que son cheptel était immense. Niko n’avait aucun doute quant à sa propre valeur. En revanche il manquait terriblement d’humilité.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? Ton père n’a pas besoin de toi ?

— On m’a forcée à venir.

Il rit trop longtemps. Sa voix était rauque.

— Alors tu ne te plais pas parmi les rennes ?

— Les rennes ne me posent aucun problème.

— Alors ce sont les gens. Moi !

— Si c’est ce que tu crois.

Il cessa brusquement de rire, mais garda le sourire.

— J’ai entendu dire que tu avais déposé des rennes morts devant le commissariat.

Elle feignit l’indifférence.

— Oui.

— C’est bien. Je n’ai pas lu l’article moi-même, mais on en parle. Tu n’as pas peur ?

— Peur de quoi ?

— Ces types ne sont pas des saints, c’est le moins qu’on puisse dire.

— Moi non plus je ne suis pas une sainte.

Elle tourna la clé et mit les gaz avant qu’il puisse répondre.

Anna-Stina la regarda, l’air renfrogné. Elsa conduisit lentement jusqu’à elle.

— Je rentre. On n’a pas besoin de moi ici.

— On n’a pas fini ! On doit aller voir quelques rennes qui ont du mal à s’habituer au fourrage.

— Per-Jonas est avec Niko. Ils n’ont besoin d’aucune de nous deux. Ce n’était pas la peine que je vienne avec toi, tu le savais très bien.

Comme hypnotisée, Anna-Stina suivait des yeux Per-Jonas qui déambulait parmi les rennes. Elsa la saisit par le bras.

— Je peux prendre ta voiture pour rentrer ?

— Enfin, non ! Comment je rentrerais, moi ? Et Niko qui doit rester dîner avec nous.

— Tant mieux pour lui.

Anna-Stina la foudroya du regard. Il était rare qu’elles bouleversent l’équilibre de leur relation. Elsa se demanda pourquoi elle se mettait dans cet état. Mais là, au milieu des rennes et des mâles alpha chevauchant leur motoneige, tout était devenu insupportable.

— On part demain, OK ? fit Anna-Stina.

Elsa remonta sa capuche sur son bonnet et acquiesça.

— N’empêche que je retourne à la maison. On se retrouve là-bas.

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