Stöld
12 – Guoktenuppelohkái
Ils eurent beau insister, impossible de convaincre Elsa de les accompagner au parc à rennes. Quand les motoneiges quittèrent la cour, sa décision était prise. Elle pénétra d’abord dans la remise pour voir comment se portait l’oreille. Elle l’avait cachée dans un coin, tout au fond, derrière les boîtes à outils de son père, là où elle savait qu’un courant d’air froid s’engouffrait par les fentes du plancher. Elle sécherait rapidement et perdrait son odeur. Chaque jour, Elsa se rendait à la remise pour caresser la douce fourrure et voir si celle-ci avait séché. Souvent, elle emportait le petit triangle, simplement pour pouvoir le sentir un peu plus longtemps dans sa main.
Après sa visite de contrôle, elle entra dans la maison avec un objectif bien précis en tête. Elle ouvrit le troisième tiroir à côté du lave-vaisselle, souleva délicatement les leurres de pêche et trouva, tout au fond, la liasse de papiers.
Il y avait des mots compliqués et beaucoup de chiffres, mais elle lut tout, cherchant, en vain, le nom de Nástegallu. En revanche, elle reconnut sa propre déposition et lut à voix haute :
— Renne retrouvé mort auprès de l’enclos, à l’extérieur de la clôture. Coup de couteau dans le cœur. Oreilles coupées. La fille mineure du déclarant a découvert l’animal. Présence de traces de motoneige.
Elle butait sur les mots et ne connaissait ni le sens ni la prononciation du mot « mineure ». Elle aplatit le document sur la paillasse de la cuisine, mais il ne cessait de s’enrouler. Elle passa le doigt sur le mot « fille ». Ce n’était pas comme voir son nom dans un livre généalogique. Pourquoi n’avaient-ils pas écrit que le renne s’appelait Nástegallu ?
Elle continua de feuilleter la liasse de documents en dépit du malaise qui grandissait dans son corps. Et celui-ci ne fit que s’accroître quand elle lut qu’une femelle gestante avait été pourchassée par au moins une motoneige. Les traces montraient que la chasse s’était déroulée sur environ cinq cents mètres. La bête avait été percutée par le véhicule, l’une de ses pattes arrière avait été fracturée. Il était écrit qu’elle était décédée à la suite de blessures internes.
Les mains tremblantes, Elsa déchiffra en chuchotant la page suivante :
— Le plaignant indique qu’un individu a pourchassé à motoneige une dizaine de ses rennes, les a percutés, tués et emportés. Le plaignant était sorti s’assurer que ses rennes se portaient bien. Dans la forêt, il a découvert des traces de sang, des fragments de bois de rennes et des poils. Les traces de deux motoneiges, dont une suivie d’un traîneau, menaient vers la rivière et le village le plus proche.
Le village voisin. Là où il habitait. Elle serra la feuille si fort que celle-ci se chiffonna. On a trouvé du sang, de la corne et des poils de leurs rennes. Dix rennes ! Pourquoi ne lui avait-on rien dit ?
Peut-être était-ce le jour où son père était rentré de la forêt dans une colère telle qu’il avait donné un coup de poing dans la porte de la remise. Il avait gardé pendant plusieurs jours un hématome au majeur.
Tout en bas de la page, son père avait griffonné quelques mots au crayon à papier. Elle reconnaissait son écriture arrondie. Enquête préliminaire classée sans suite. Avec un point d’exclamation. Elle ignorait ce que cela voulait dire.
Elle dut s’allonger sur le sol froid de la cuisine. Elle était petite et, selon certains, maigre. Couchée sur le dos, les os de ses hanches sortaient comme deux cimes de montagnes pointues, de part et d’autre de son ventre creusé. Elle pouvait, si elle le voulait, glisser les doigts sous ses côtes. Mais sa mère n’aimait pas ça. À présent, elle voyait son pouls bondir entre ses côtes. Vite, vite, vite.
Elle se redressa, sûre de ce qu’elle avait à faire. Elle remit ses chaussures, courut dans la remise, s’empara de l’oreille. Dans la chambre de ses parents se trouvaient les bealljebinnát de l’été passé, les bouts d’oreille qu’on gardait après le marquage des faons, accrochés à de la ficelle. Elsa était à côté d’áhkku quand cette dernière les avait enfilés. « C’est pour que les faons se serrent les coudes », avait-elle dit. Elsa lui avait solennellement remis les morceaux d’oreille de Nástegallu et avait dit à áhkku de les placer à l’extrémité de la ficelle pour qu’elle puisse les reconnaître facilement.
Il ne faut pas se vanter du nombre de faons qu’on a marqués, disait áhkku. C’est pourquoi les bealljebinnát ne devaient pas être suspendus à la vue de tous. À présent, Elsa les posait sur la table de la cuisine et caressait les petits bouts de fourrure tout doux. Arrivée à celui de Nástegallu, elle prit le morceau d’oreille quasiment sec et le superposa à l’autre fragment. On aurait dit que des pièces de puzzle perdues s’imbriquaient, formant une unité. Nástegallu était de nouveau entière. C’est du moins ce qu’elle pensa, mais elle savait que ce n’était pas vrai.
OceanofPDF.com