Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 45 sur 86

Pages du PDF

Stöld

45 – Njealljelogivihtta

 

Les yeux aveugles du renne étaient écarquillés et partiellement voilés par le sang qui avait coulé de la tête et dégouliné jusqu’au museau. L’incision dans la tête était profonde. Les moins sensibles pouvaient, en s’approchant, voir le crâne fendu en deux ; la partie avant du corps, tête et pattes antérieures, pendait sur le panneau, dissimulant JOK, mais aussi JÅH. On distinguait à peine le reste de Jokkmokk en suédois, et

Jåhkåmåhkke, en sami de Luleå1, était presque invisible derrière le sang barbouillé. Comme si l’on avait trempé un pinceau dans le sang du renne pour porter outrage au nom sami de cette ville de marché qui rassemblait les Samis depuis plus de quatre cents ans.

L’arrière du cadavre pendait de l’autre côté. La bête semblait avoir été balancée sur le panneau, comme on jette à la hâte un vêtement sur le dossier d’une chaise.

Elsa arriva à hauteur du panneau un peu après six heures du matin. Elle avait été tirée du sommeil par Anna-Stina qui s’était levée pour se rendre aux toilettes et avait, bien entendu, regardé son portable. Elle avait vu la photo qui avait circulé plus vite qu’une caravane de lemmings dans la montagne. Anna-Stina était retombée aussi sec dans le lit de la chambre d’amis qu’elle partageait avec deux autres personnes, allongées sur des matelas par terre. L’odeur du lendemain de cuite était prégnante. Elsa avait lutté contre la nausée et les vertiges en enfilant avec peine son jean et sa doudoune, puis elle était sortie.

Elle n’était pas la première sur place, plusieurs anciens du village, des matinaux, s’étaient rassemblés. Une voiture de police était garée à côté du panneau et une vieille dame dans tous ses états, accompagnée de son chien, parlait avec les policiers – une femme et un homme d’une trentaine d’années.

— J’ai eu tellement peur, j’ai cru que le demeuré qui avait fait ça était encore là, avec sa hache, caché quelque part. Alors je vous ai appelés tout de suite, expliquait la femme d’une voix haut perchée.

Elsa chercha des yeux des traces dans la neige et s’approcha prudemment du groupe d’habitants. Elle les entendit se demander quand ça avait pu arriver. Ils parlaient de l’heure à laquelle la neige était tombée, évoquant le fait que beaucoup de gens étaient rentrés tard du bal, mais que le renne n’avait été découvert que ce matin.

Elsa était restée jusqu’à la fermeture de la Maison du peuple. Elle avait vu les organisateurs faire sortir le dernier participant, un braillard qui les avait remerciés en entonnant un petit joik sur le parking.

— Qu’est-ce que tu en penses, Elsa ?

Elle fit volte-face et découvrit Minna. Aussi cernée qu’elle. Les joues aussi pâles. Affichant la fragilité suante du lendemain de soirée tardive et arrosée. Elles s’étaient amusées comme des folles. Elsa n’avait pas vu Minna depuis le camp de préparation à la confirmation et, quand elles étaient tombées nez à nez dans la cohue, la veille, elles s’étaient enlacées et ne s’étaient plus quittées de la soirée. Elles avaient ri en se remémorant de vieux souvenirs, dansé jusqu’à dégouliner de sueur, bu tellement qu’Elsa avait du mal à fixer son regard. Minna lui avait alors fait avaler un verre d’eau. Et elles s’étaient remises à danser.

Minna la serrait contre elle. Elsa ne voulait pas la lâcher.

— À mon avis, dit Minna en se dégageant de l’étreinte désespérée de son amie, au moment où le village a été plongé dans le silence, quand les derniers after se sont terminés, quelqu’un a chargé un cadavre de renne sur une remorque, est venu jusqu’au panneau et l’a déposé dessus. Ils devaient être au moins deux pour y parvenir.

— Je me demande combien de personnes sont passées à pied ou en voiture sans prendre la peine d’appeler la police.

— Tu es étonnée ?

— Pas le moins du monde.

Minna attrapa le bras d’Elsa et l’emmena vers les policiers. La femme au chien avait rejoint le groupe d’habitants et relatait la vision d’horreur qu’elle avait eue dans le noir.

Les policiers débattaient de la meilleure manière de descendre le renne.

— Vous avez pris des photos, n’est-ce pas ?

Ils firent volte-face et dévisagèrent Minna.

— Parce que c’est une scène de crime, précisa-t-elle.

— Nous en sommes conscients.

— Allez-vous classer ça comme crime de haine ? Il ne fait aucun doute que c’est pour intimider les Samis, les éleveurs de rennes.

Le policier opina du chef, l’air grave.

— Nous n’excluons rien pour le moment. Cela reste à voir. Il est possible que vous ayez raison.

— Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre selon vous ? Une farce de gamin ? Une lubie d’ivrogne ? Non, c’est un acte prémédité commis par des hommes adultes qui tuent avec un but bien précis en tête.

— Nous allons essayer de trouver des témoins, fit le policier avec un fort accent de Luleå. Quelqu’un a bien dû voir quelque chose.

— On devrait laisser le renne là toute la journée. Pour montrer à tout le monde ce qui se passe dans notre région, suggéra Elsa.

— On ne peut pas risquer que les gens détruisent des indices ou emportent le renne, marmonna le policier.

— Donc cette fois vous allez vraiment réunir des éléments matériels ? Qui pourraient mener quelque part ?

Le policier la regarda dans les yeux. Sa voix n’était plus aussi bienveillante.

— Je n’apprécie pas votre ton. Nous allons faire notre travail, comme toujours.

Minna se pressa contre Elsa. Elles empestaient toutes les deux le vieil alcool.

— Pardonnez notre scepticisme, nous n’avons pas l’habitude de ça, répondit Minna.

Elle ne venait pas d’une famille d’éleveurs. Son père était un duojár renommé et sa mère, selon les rumeurs, une femme du sud de la Suède qui était montée chez les Samis de Jokkmokk pour se connecter avec son Sami intérieur. Il s’avérait qu’elle avait là ses racines. Elle avait rencontré un Sami, mais n’avait pas atteint la complétude tant espérée et était retournée dans le Sud. Minna, quatorze ans, était restée seule avec son père. Peu après, pendant le camp de préparation à la confirmation, Minna et Elsa étaient devenues amies et Minna lui avait révélé qu’elle n’avait aucune envie que sa mère vienne à l’église lors du sacrement.

Les policiers s’éloignèrent d’elles, conversant à voix basse.

— Il faut qu’on appelle les journaux et la télé avant qu’ils descendent le renne, dit Elsa.

— Déjà fait.

— Alors toi aussi tu t’es levée pour ça ?

— Oui. Je croyais que je me réveillerais avec quelqu’un dans mon lit ce matin, mais il était parti.

— Johannes.

Elsa esquissa un demi-sourire et remonta sa capuche sur son bonnet. La nuit dernière, vers la fin du bal, elle avait perdu Minna, et quand elle l’avait de nouveau aperçue, elle était dans les bras d’un jeune homme. Il était rond comme une queue de pelle, la ceinture de son kolt, d’ordinaire sur les hanches, lui descendait quasiment sous les fesses. Il caressait les longs cheveux noirs de Minna, qui lui arrivaient jusqu’aux reins, et l’embrassait si intensément qu’Elsa ne pouvait s’empêcher de les fixer. Johannes était connu dans le village voisin. Présomptueux, comme son frère cadet. Elsa ne les portait pas dans son cœur. Une bande de frimeurs, les gars de cette famille.

— Alors tu habites à Jokkmokk ? lui demanda-t-elle.

— Tu ne te rappelles donc pas ce que je t’ai raconté ? (Minna lui adressa un sourire moqueur.) Comme je te l’ai dit hier, je déménage souvent. Je m’installe bientôt à Umeå. Pour étudier. Je veux changer les choses.

Elle esquissa un geste vers le renne.

— Vraiment ?

— Bien sûr. Je vais devenir juriste. Je veux faire modifier la classification des délits. Tu sais aussi bien que moi que ce sera au mieux catégorisé comme vol. Et encore. Sachant qu’ils ont coupé les oreilles, ça va être difficile. L’affaire sera sans doute classée sans suite.

— Nous avons perdu tellement de rennes.

— Oui. Je t’ai vue dans le journal, d’ailleurs. Chapeau ! Tu es allée déposer les rennes chez les flics, comme ça. Qu’est-ce qu’il s’est passé après ?

— Pas de nouvelles. Donc probablement pas de suite. Comme d’habitude.

Un homme d’une vingtaine d’années approchait en dérapant sur la chaussée. Son long manteau était trop fin et le simple fait qu’il s’agisse d’un manteau de ville attirait l’attention. Il passa une main dans ses cheveux, se caressa la tête, tout en essayant, de ses yeux à peine réveillés, de comprendre qui étaient les gens autour du panneau. Elsa l’entendit se présenter aux policiers. Journaliste au quotidien Expressen.

— Expressen ? répéta Minna en levant les sourcils. Il n’est là que parce que la ministre de la Culture a participé à la course de rennes hier. Il n’y a que pour ça que les journalistes ont la force de bouger leurs fesses jusqu’ici.

— Je me demande bien ce que la ministre va dire de ça.

— Ah, je le sais, moi ! Elle va prendre un air sévère et dire que c’est très grave. Puis elle va rentrer chez elle et tout oublier. À moins qu’elle n’en parle pendant un dîner avec ses amis, en disant que la haine, là-bas dans le Nord, c’est vraiment terrible.

— « Là-bas dans le Nord ». Une description un peu vague, parce qu’il n’y a de toute façon personne qui sait où se trouve Jokkmokk.

Le reporter du tabloïd tremblait légèrement quand il tendit le portable pour interviewer les policiers. Il reçut des réponses brèves à ses mauvaises questions. Elsa sortit son téléphone et posta la photo du renne sur Instagram. Pour la légende, elle hésitait. Elle choisit de se montrer directe. Elle écrivit que c’était un crime haineux. Nul doute qu’il y aurait un déferlement de commentaires menaçants. Sa mère l’avait plusieurs fois priée de mettre son compte en privé, mais à quoi bon ne communiquer qu’avec un cercle déjà averti ?

Le journaliste s’avança vers elles sans décoller les pieds du sol, avec ses semelles glissantes. Elle pouvait lire dans ses pensées. Il n’était pas stupide, il comprenait fort bien que des jeunes femmes devant le cadavre d’un renne, c’était du pain bénit pour lui. Samies et en colère qui plus est. Il ne pouvait évidemment pas être sûr qu’elles appartenaient bien au peuple autochtone et Elsa l’examina avec une certaine malice alors qu’il essayait de formuler sa question.

— C’est un crime de haine, l’interrompit Minna.

Son regard s’affûta et il approcha son téléphone du visage de la jeune fille.

— C’est-à-dire ?

— À votre avis ?

— Vous voulez dire qu’il s’agit une attaque envers les éleveurs de rennes, et donc aussi contre les Samis en tant que groupe ?

Ses cheveux lui tombaient sur les yeux, et il souriait. Il savait comment tirer profit de sa physionomie plutôt agréable.

Elsa se sentit tout à coup épuisée. Elle avait déjà tenté d’emprunter cette voie, mais ça finirait par un retour de bâton. Le journaliste, quant à lui, serait couvert de lauriers par sa rédaction. Un renne abattu, sanguinolent et l’interview de deux femmes samies aux pommettes saillantes, remontées comme des coucous.

— Qu’est-ce que vous comptez écrire ? s’enquit Minna.

— Ce que vous me raconterez. Je veux vraiment décrire cette horreur.

— La police a dit qu’il s’agissait d’un crime de haine ?

— Non, mais peu importe. Ce qu’il faut c’est que vous, les Samis qui êtes touchés, puissiez avoir la parole.

— Je ne suis pas éleveuse de rennes, répondit Minna. Quel est votre angle ? Les éleveurs touchés ou les Samis ?

Il afficha un air embarrassé, mais leur adressa un sourire complaisant.

— Ici, les gens n’ont pas froid aux yeux. Vous ne baratinez pas. Vous y allez franco. Que diriez-vous d’une photo ?

— Que diriez-vous d’écrire les choses telles qu’elles sont ? rétorqua Minna d’un ton cassant.

— Bien sûr, mais dans ce cas vous devez m’en dire un peu plus que le fait que c’est un crime de haine. Sur quoi vous basez-vous ?

Elsa croisa les bras sur sa poitrine.

— Allez-vous chercher à en savoir davantage ? Allez-vous demander à la police avec quelle régularité ce genre de chose arrive ? Comprenez-vous ce que ça fait de voir son renne assassiné, torturé à mort ? Ce renne a reçu un coup sur la tête et ses pattes sont tordues bizarrement, ce qui signifie qu’il a sans doute subi une longue et douloureuse agonie. Comprenez-vous ce que ça fait à quelqu’un de voir son animal comme ça ?

Il opina du chef, affirmatif, jeta un coup d’œil à son téléphone pour s’assurer que le dictaphone était bien allumé.

— Oui, oui, bien sûr.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Non, c’est vrai, je ne peux pas vraiment…

— Vous en êtes incapable. Mais vous avez le pouvoir de raconter tout ça de manière que les autres comprennent. Le problème c’est que vous pourriez aussi attiser la haine à notre égard. Vous me suivez ?

— Oui, enfin non.

— Vous avez déjà écrit sur les Samis ?

— Non.

— Préparez-vous, alors, car vous allez être noyé sous les commentaires. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point. Lisez ce qu’ils écrivent et réfléchissez bien, essayez de comprendre d’où vient toute cette haine.

Il acquiesça. Il tremblait de froid.

— Mais vous, vous savez d’où elle vient. Vous ne pouvez pas me l’expliquer ?

Elsa sentit la nausée l’assaillir par vagues. Elle était à deux doigts de vomir. Elle avait des sueurs froides, ça perlait entre ses omoplates. Elle fit quelques pas de côté.

— La photo, alors ? Ce serait super de vous prendre ensemble.

— Il n’y aura pas de photo, dit-elle. Mais prenez le renne.

Il avait l’air déçu et esquissa un nouveau sourire.

— Allez, saisissez votre chance.

Elsa se plia en deux et vomit dans la neige. Abdominaux contractés, brûlure dans la gorge. Ça sortait même par le nez et la sensation d’étouffer lui arracha un gémissement. Minna lui caressait le dos.

Une demi-heure plus tard, l’article était en ligne et Minna le lisait à Elsa qui était étendue, pâle, sur le canapé.

— Écoute ça : « J’ai rencontré deux jeunes femmes samies qui n’osent pas être photographiées par peur des représailles. »

Elsa porta un verre d’eau à ses lèvres asséchées en espérant que ce qu’elle avalait ne remonterait pas.

Minna continua à lire en silence et éclata de rire.

— Ah, il a le sens de la formule ! « Anarchie », « contrée sauvage ». Pas comme si j’étais étonnée. Heureusement, notre contrée est équipée de supermarchés, sinon comment on ferait pour survivre ?

— Ce n’est pas drôle, Minna.

— Non, je sais, mais il vaut mieux en rire. Quel abruti ! Tu ne l’as pas vu tourner en rond hier, au bal ?

— Non. Il était là ?

— Bien sûr que oui ! Comment tu as pu le rater ? Je ne pensais pas qu’on pouvait passer inaperçu sans gákti. On aurait dit un phare solitaire au milieu d’une mer déchaînée.

— Toi aussi tu sais jouer de la métaphore, on dirait.

Minna rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire tonitruant.

— Il faut en rire, sinon notre corps se meurt de l’intérieur. C’est stocké partout, tu sais. Le corps emmagasine la souffrance.

Elsa la contempla. Elle n’était pas beaucoup plus grande qu’áhkku, ses cheveux tombaient comme une cape noire sur ses épaules et ses bras noueux. Elsa voulait lui dire qu’elle n’en pourrait bientôt plus. Elle voulait que Minna lui promette que tout allait s’arranger. Elle voulait continuer de glousser avec elle.

La veille, l’hilarité l’avait gagnée. Ivre, elle avait titubé en dansant la sydisdans, une version samie du foxtrot. Elle s’était sentie libre, heureuse, l’espace d’un instant quand un jeune homme de la communauté du Mittådalen l’avait fait virevolter sur la piste. N’empêche qu’à la fin de la soirée, elle s’était assise sur une chaise et avait senti le désespoir l’envahir. Combien de temps encore auraient-ils la force de coudre leurs kolts, d’entonner des joik et de faire la fête toute la nuit pour oublier ? Pour se réveiller le lendemain dans un monde où rien n’avait changé.

— Tu vas régler ça, hein, Minna ?

— Quoi ?

Minna leva les yeux de son portable.

— Tout.

— Bien sûr !

Elle la croyait volontiers.

 

1. Tous les Samis ne parlent pas la même langue ; il existe neuf langues samies, selon les

régions.

OceanofPDF.com