Stöld
68 – Guhttalogigávcci
Áhkku arriva au marquage des rennes. Elle semblait si petite à côté de son fils, à l’avant de la voiture, et elle n’avait pas attaché sa ceinture. Lorsque les portières s’ouvrirent, ses jambes maigres apparurent en premier. Elle était là. Le vent s’engouffrait dans les longues mèches qui s’étaient échappées de sa tresse, elles s’envolaient et s’enroulaient autour de son visage. Elle avait dû perdre encore un kilo, sa peau était tendue sur ses pommettes et ses yeux étaient encore plus enfoncés.
Elsa la prit sous le bras et ensemble elles se dirigèrent vers les rennes. Áhkku tendit l’oreille, on entendait les bêtes. Elle écarquilla les yeux et tira Elsa pour arriver plus vite.
— Nous ne faisons pas ça ici, d’habitude, fit remarquer áhkku.
— Non, nous les conduirons sur les hauteurs ensuite.
Áhkku aperçut le troupeau et s’immobilisa. Ses narines se dilatèrent quand elle inspira profondément.
— En plus il fait trop chaud.
— Je sais, beaucoup trop chaud.
Elle portait le gákti qu’elle n’avait plus enfilé depuis les obsèques d’áddjá. Plus jamais, avait-elle dit. Il était marqué du sceau de son chagrin.
— Je dois leur servir du café. (Elle se hâta vers le feu, se remémorant les responsabilités qui lui incombaient jadis.) Mais je ne crois pas que j’aurais la force de traîner un renne aujourd’hui.
— Oui, je crois que tu devrais éviter.
Elsa lui caressa le dos et la sentit se trémousser, bomber la poitrine, cherchant à échapper à son contact. Áhkku regarda avec inquiétude Hanna qui se tenait près du feu, le thermos à la main.
— Donne-le-moi.
Hanna lui tendit le thermos d’un air heureux.
— Ça fait plaisir de te voir ici.
Áhkku observa le thermos, le soupesa comme pour vérifier la quantité de café qu’il restait. Elle regarda autour d’elle, chercha un siège protégé de la fumée. Elle lâcha Elsa et s’assit. Insatisfaite, elle se releva, regarda l’enclos et secoua la tête.
— Il fait trop chaud. On devrait être dans les montagnes.
Elsa lui tendit sa tasse. D’un air sévère, sa grand-mère lui versa une demi-tasse.
— Isa a eu son café ? Sinon il faut en refaire. Ça ne suffira jamais.
— Le voilà, dit Elsa en montrant son père du doigt.
Áhkku serra le thermos contre sa poitrine.
— Pas lui. Mon père.
Hanna jeta un coup d’œil à Elsa, secoua légèrement la tête, se décala et alluma une cigarette.
— Regarde ce qu’on a préparé. Des gáhkku.
Elsa lui tendit le saladier en plastique rempli de galettes blanches.
— C’est moi qui les ai faites ?
— Non. Ou plutôt si. C’est toi.
La vieille femme hocha la tête et se servit. Elle se débarrassa du thermos, huma le pain et sourit, réveillant le réseau de rides sur son visage.
Elsa avait gratté un gros morceau de beurre sur son couteau qu’elle tendit à sa grand-mère. Elles étaient assises côte à côte. Áhkku étala du beurre dans ses longues mèches rebelles quand elle mordit à pleines dents dans le pain.
— Je peux rester cette fois ?
Elsa n’eut pas le temps de répondre. Áhkku avait aperçu Minna qui s’approchait du brasier.
— Qui est ce garçon ? Le fils de qui ? Ou plutôt qui est cette fille bien laide ?
— C’est mon amie Minna. Tu connais sans doute son père, c’est un duojár.
Áhkku plissa les yeux quand Elsa prononça son nom.
— Ah oui ! Celui qui parle trop.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— On ne doit pas toujours dire ce qu’on sait. (Elle saisit le bras d’Elsa.) Ça s’applique aussi à toi. Tu ne voudrais pas perdre ton don.
Hanna pinça les lèvres, fit craquer sa nuque, écrasa sa cigarette sous sa semelle et partit.
— Tu m’entends ?
Áhkku la pinça de nouveau. C’était douloureux. Elsa hocha la tête. Son don.
Il était même difficile de le nommer sans craindre d’en dire trop. Elle n’avait pas encore osé embrasser ce que les gens prétendaient qu’áddjá lui avait transmis. Le don de guérir et d’arrêter le sang. On disait qu’elle était une gunsttar. Dans les villages, on savait qui appeler, qui savait guérir. On parlait d’Elsa dans la famille, mais elle résistait. Pas encore, se disait-elle toujours, pas encore.
Elle lâcha cette pensée, comme elle l’avait déjà fait tant de fois, lorsque Minna se posta devant áhkku et se présenta avec un sourire chaleureux.
— Une fille ne peut pas ressembler à ça.
Minna leva les sourcils, mais son sourire perdurait dans ses yeux.
— Une fille d’aujourd’hui, si, vous savez.
— Bon, c’est peut-être pratique. Pas besoin de se laver les cheveux.
Áhkku éclata d’un rire rauque et communicatif.
— Où est ta tasse ? J’ai du café.
Minna lui tendit un gobelet en plastique vert qu’áhkku remplit à moins de la moitié.
— Je garde le reste pour le père d’Elsa, mon fils.
Elsa serra ses mains l’une contre l’autre, le plus fort possible pour ne pas céder à la tentation d’entourer áhkku de son bras et de sentir son dos s’éloigner.
Sa mère la salua au loin et s’approcha.
— La voilà, cette rivgu, déclara áhkku d’un air mécontent. Elle croit qu’elle va supporter cette vie, mais c’est impossible. Nils Johan devrait être plus malin que ça.
— Enfin, áhkku, ils sont tombés amoureux… On ne peut pas empêcher l’amour.
Le regard de la vieille dame erra, comme à la recherche d’un ancrage lorsque ses pensées tanguaient.
— Ils sont déjà mariés ?
— Qui va se marier ? demanda sa mère en tendant sa tasse.
Elsa secoua la tête, leva les mains, elle aurait voulu qu’elle recule, qu’elle cesse de poser des questions. Minna remuait le feu avec un bâton, les yeux baissés.
— Une rivgu ne peut pas comprendre, dit áhkku sans lâcher le thermos.
La main de la mère d’Elsa retomba lentement.
— Ne l’écoute pas, marmonna Elsa.
Le feu crépitait entre elles, la fumée changeait de direction. Chacune leur tour, elles retenaient leur respiration et détournaient la tête. La chaleur faisait irradier leurs joues. Les moustiques n’osaient pas s’aventurer aussi près.
— Mais cette rivgu s’en est bien tirée, dit sa mère d’une voix calme et posée. Regarde tes petits-enfants, comme ils sont doués. Elsa est la plus forte de toutes les filles.
Elle s’assit et tendit de nouveau sa tasse, mais áhkku cacha le thermos derrière son dos.
— Elsa, tu me passes le Coca ?
Elsa fouilla dans le grand bac à denrées alimentaires, repoussa quelques brioches à la cannelle et un ouvre-boîte, et parvint à extraire la bouteille en plastique.
Tout à coup, áhkku se mit à chanter d’une voix claire. Un psaume sami. Hanna, qui se trouvait pourtant bien plus loin, se retourna, écouta, ses épaules tombèrent. Elle semblait à deux doigts de s’écrouler.
— Nous l’avons chanté à l’enterrement de Lasse, murmura sa mère.
Le regard d’áhkku était loin, sa voix s’éteignit. Elle mordit dans le gáhkku et tendit le thermos à Elsa.
— Je dois me reposer maintenant, tu me remplaces. Donnes-en à ta mère. Elle ne peut pas boire que du soda.
Elle adressa à Marika un sourire rayonnant, comme si elle n’avait rien dit de mal. Et Marika sourit, comme elle l’avait déjà fait mille fois.
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