Stöld
49 – Njealljelogiovcci
Cela faisait plus de vingt-quatre heures qu’ils étaient sans nouvelles de Mattias. Tous les stores étaient baissés. Elsa toqua à la porte et tira sur la poignée. Fermé. Elle avait froid sans manteau, mais elle fit le tour de la maison, frappa à la fenêtre de sa chambre, d’abord doucement puis plus fort. Elle cria son nom. Sa voix monta dans les aigus. Elle continua jusqu’à la fenêtre de la salle de bain et frappa tout aussi fort. Idem sur la vitre du séjour. Avant de revenir sur le perron, suspendue à la poignée.
Elle lui téléphona. Des sonneries, puis la messagerie vocale.
Il y avait un double des clés. Elle rentra chez elle, chercha dans l’armoire à clés que Mattias avait fabriquée en cours de menuiserie en sixième. Elle fouilla ensuite dans les tiroirs de la commode, parmi les bonnets et les gants. Elle finit par trouver la clé, suspendue à un crochet sous l’étagère à chapeaux. Elle sprinta jusqu’à la maison de son frère.
Ses doigts tremblaient violemment lorsqu’elle tourna la clé dans la serrure et poussa la porte si fort qu’elle ricocha contre le mur. Elle entra.
— Mattias !
Elle se précipita dans la cuisine, puis dans le salon et enfin vers la chambre. La porte était fermée. Elle n’osait pas l’ouvrir. Mais il fallait que ce soit elle qui le trouve, pas leurs parents. Ils n’y survivraient pas. Elle abaissa la poignée qui grinçait, poussa lentement le battant marron sale et fixa l’obscurité. La chambre était vide.
Elle s’affaissa, suspendue à la poignée. Puis continua vers la salle de bain, avec de nouvelles images en tête. Elle fut prise d’un vertige et baissa aussi lentement la poignée que précédemment. La pièce était vide également. Le robinet du lavabo gouttait. Ça sentait le renfermé, à cause de la moisissure qu’ils avaient toujours soupçonnée de ronger le plafond.
Dans la cuisine, elle aperçut la fente dans le sol. La cave en terre. Elle s’agenouilla et ouvrit la trappe. Lorsque la lumière s’engouffra dans la cave et l’éclaira, Mattias leva la tête. Elsa eut un mouvement de recul. Il était difforme, faisait peur à voir. L’ivresse se lisait dans ses yeux. Sa tête était appuyée contre une étagère et il était affalé sur le tabouret qu’áhkku utilisait toujours pour atteindre les étagères supérieures. Malgré le froid glacial, il ne portait qu’un tee-shirt et un sous-pantalon.
— Tu te rappelles que je gagnais les parties de cache-cache chaque fois que je descendais ici ? bafouilla-t-il.
— Oui. Et enná qui devenait folle parce que l’escalier est dangereux et qu’on peut finir par manquer d’oxygène.
Elle s’efforçait de garder une voix posée, comme s’il était tout à fait naturel d’échanger de vieux souvenirs.
— Je la croyais. Cette histoire d’oxygène. Pourtant je ne suis pas encore mort étouffé.
— Remonte.
— La police a appelé ?
— Oui. Ljungblad a reconnu que sa collègue et lui auraient pu prendre une décision concernant la perquisition, mais qu’ils avaient préféré attendre l’avis d’un supérieur, à moins que ce soit un procureur. Bref. Après ils ont eu cette urgence et ont dû partir.
Une bouteille en verre s’écrasa contre le sol en béton, les éclats volèrent et de la vodka transparente éclaboussa les conserves et les bouteilles.
— Saloperie ! Moi je jette l’éponge, unna oabbá.
Elle le regarda, horrifiée.
— Attention au verre ! Ne bouge pas. Tu es complètement fou !
Unna oabbá. Ça vibrait dans sa poitrine, à un endroit depuis longtemps oublié.
— Pourquoi continuer ? Les bêtes que les prédateurs ne prennent pas, ces connards s’en chargent. Hier, le sameby voisin a retrouvé quatre rennes massacrés par des animaux. Sans compter qu’il pleuvait ! vociféra-t-il. En février, bordel de merde !
Il se leva sur des jambes chancelantes. Elsa rugit :
— Assieds-toi ! Tu n’as même pas de chaussettes. Tu vas t’ouvrir les pieds. Je descends ramasser le verre.
— Je n’ai plus la force. Je suis au bout du rouleau. Ce n’est pas rentable. Et isa qui fait l’autruche ! On ne gagne pas un rond, bordel, unna oabbá !
Unna oabbá.
— Il y aura beaucoup de faons, tu le sais. Cette année, ça ira mieux.
— Il a tranché le ventre de la femelle pour sortir le petit. Il n’y a qu’un putain de dégénéré pour faire ça !
Il avait pris sur lui pendant toutes ces années. Il était bourru, taiseux. Bien sûr, il lui était arrivé de monter sur ses grands chevaux, mais cette fois-ci, ça n’avait rien à voir. Elsa le sentait. Il lâchait prise. Possible que l’alcool ait ouvert les vannes, mais à présent il éclatait. Elle lui parla à voix basse, lui demanda de s’asseoir tandis qu’elle allait chercher des gants et un sac en plastique.
Elle alluma la lumière, une simple ampoule qui se balançait. Mattias cligna des yeux, agacé. Elsa descendit en marche arrière, jambes tremblantes, le long de l’escalier escamotable raide et étroit. Elle commença par ramasser les grands éclats de verre, les lâcha dans le sac et balaya du regard le sol et le tapis qu’áhkku avait placé là des décennies plus tôt. L’effluve de vodka lui piquait le nez.
— Et la nouvelle mine ! Apparemment la taille des gisements dépasse toutes les attentes. Ils vont construire de nouvelles routes en plein milieu de nos pâturages, tu le sais ça, hein ?
Il approcha son visage du sien lorsqu’elle ramassa un autre bris de verre scintillant. Il faillit basculer, mais se rattrapa in extremis à une étagère.
— Je sais, fit-elle d’un ton las, je sais.
La mission consistant à retrouver le moindre morceau de verre pour épargner ses pieds revêtait tout à coup une importance capitale.
— Je vais foutre le feu à sa baraque.
Elle ne leva pas les yeux. C’était l’alcool qui parlait.
— Tu me croyais mort, hein ? Quand tu courais de pièce en pièce à ma recherche. (Il rit.) Je jouais juste à cache-cache, comme quand on était petits, unna oabbá.
Les tessons cliquetaient les uns contre les autres dans le sac. Elle enroula délicatement le tapis et montra le sol du doigt.
— Pose les pieds ici, exactement, la voie est libre. Je vais t’aider.
Il se leva et passa un bras autour de ses épaules. Son corps était si froid qu’elle frissonna.
— Tu as la niaque, Elsa. Isa et toi, vous pouvez continuer sans moi.
— Tu dis n’importe quoi. On a besoin de toi.
— Les vieux du sameby ne t’aiment pas. Que le diable les emporte !
Mattias donna un coup de poing dans l’air.
— Lasse disait toujours que tu étais plus forte que nous tous. Ah ! Tu avais neuf ans, à l’époque. Tu n’étais pas plus forte que moi.
Elsa se figea. Les larmes qui montaient lui piquaient le nez.
— Il a vraiment dit ça ?
— Quoi ? Qui a dit quelque chose ?
Il essaya de focaliser son regard sur elle, sans y parvenir.
— Oui, bien sûr, il parlait de toi tout le temps.
Pourtant, songea Elsa, pourtant il a décidé de m’abandonner. Elle soutenait Mattias, le poussant par les fesses pour l’aider à gravir l’escalier. Lorsqu’elle arriva en haut, Mattias était étendu sur le sol et ronflait. Elle ferma consciencieusement la trappe, noua le sac contenant les tessons et le posa près du sac-poubelle, sous l’évier. Elle alla chercher une couverture dans le séjour, dénicha deux chaussettes en laine dépareillées au pied de la banquette de la cuisine et les enfila avec difficulté sur ses pieds nus glacés. Peut-être dormait-il. Peut-être pas. À la surface de la terre, ils ne pouvaient de toute façon plus se regarder dans les yeux.
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