Stöld
25 – Guoktelogivihtta
Hanna n’était pas la première auprès des boîtes aux lettres dans le village. Comme d’habitude, la Mazda verte était déjà là. Elle salua le vieux monsieur qui leva la main en retour. Il resta dans sa voiture, la radio à plein volume. Elle balaya de la manche la neige qui couvrait les dix boîtes aux lettres quand le véhicule postal tourna et se gara.
Le facteur salua gaiement Hanna et lui remit directement son courrier. Elle le remercia et fit glisser les lettres dans un sac en tissu qu’elle suspendit au guidon du spark. Elle fit quelques mètres, réfléchit un instant, descendit du spark, retourna jusqu’à la boîte aux lettres de Marika et Nils Johan, et en sortit quelques enveloppes blanches ainsi que des publicités pour des boutiques qui n’existaient que dans les villes côtières.
À vrai dire, elle n’avait pas le temps, elle devait encore laver les vêtements de Lasse. Il lui avait annoncé son départ à la dernière minute, ce qui ne lui avait laissé que deux jours pour préparer ses affaires.
La sonnette était en panne. Hanna ouvrit la porte et cria qu’elle était couverte de neige, qu’elle ne pouvait pas entrer. Elle secoua son bonnet, essuya la neige de ses épaules, tendit la pile de courrier à Marika.
— J’ai pris le tien en même temps que le mien.
— Oh, merci ! Entre. Il y a du café.
— Je n’ai pas le temps, je dois faire la lessive de Lasse, il part en ville aujourd’hui.
Elle passa tout de même la porte et la referma derrière elle.
— Je ne sais pas comment Nils Johan va s’en sortir sans lui, se désola Marika.
— Mattias est presque un homme, ça va bien se passer.
Marika passa en revue le tas de courrier et lui montra l’enveloppe marquée du logo de la police. Elle l’ouvrit.
— Classé sans suite. Encore une fois. Cette fois-ci directement. D’habitude ça vient un peu plus tard. Ils font au moins semblant d’envisager de mener l’enquête.
Elle fourra la feuille dans l’enveloppe et la jeta sur l’étagère à chapeaux.
— Je vais éviter de montrer ça à Nils Johan ce soir. Ça sera plus calme.
Hanna opina du chef et dit qu’elle comprenait. Ses cheveux gouttaient. Elle passa la main sur sa joue humide.
— J’ai pensé à quelque chose. Comment va Elsa ? Lui avez-vous parlé de ce qui s’est passé ?
— Je crois qu’elle n’a pas vu grand-chose de l’endroit où les rennes ont été abattus.
— Je ne parle pas de ça, mais de ce qui s’est passé près de l’enclos, lorsqu’elle était seule. J’en ai parlé avec Lasse. Il pense qu’elle est vraiment effrayée.
Marika lui tourna le dos et ramassa une écharpe qui était tombée de la patère.
— Je ne le crois pas. Elle oubliera tôt ou tard.
— Elle est trop grande pour oublier. Peut-être que l’infirmière scolaire peut…
— À quoi bon ? (Marika secoua la tête.) Elsa finira bien par laisser ça derrière elle. Ou bien il faut juste qu’elle s’habitue. C’est comme ça.
Hanna enfonça les poings dans ses poches de manteau.
— On ne peut pas les laisser faire face à ça toutes seules. Pas besoin de leur raconter tous les détails, mais quand des événements aussi effroyables surviennent, elles doivent être soutenues.
Son ton était plus dur qu’escompté et Marika baissa les yeux.
— Nous parlons beaucoup, avec Anna-Stina. Nous lui expliquons les choses, poursuivit Hanna en essayant de prendre une voix plus douce.
Marika leva les yeux et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais la referma aussitôt.
— Tu le sais bien, ces choses-là arrivaient déjà quand on était petites. Hélas, reprit Hanna.
— Ce sont des choses que tu as vécues. Je sais.
Marika insista sur le « tu », ce qui agaça de nouveau Hanna. Que lui arrivait-il ? Elle serra mécaniquement son bonnet humide qui goutta sur le tapis de l’entrée.
— Si tu veux, je peux parler à Elsa. Parfois il est plus facile de se confier à quelqu’un d’autre qu’à ses parents.
— Ce n’est pas la peine.
Hanna enfila son bonnet et ses gants.
— Bon, j’y vais. Le linge m’attend. Il peut faire sa lessive lui-même mais c’est plus facile chez nous avec le nouveau sèche-linge.
— Sans doute.
— On lui proposera peut-être un poste permanent à la mine. Je ne sais pas si c’est une bonne chose.
— C’est bien payé en tout cas.
— C’est vrai. Mais il veut être avec les rennes. Tu sais, quand on a grandi comme ça…
Le regard de Marika s’assombrit de nouveau.
— Merci pour le courrier.
Une fois sur le perron, Hanna sentit ses joues brûler. C’était la dernière fois qu’elle leur rendait un service. Elle retourna le spark d’un geste brusque et sortit sur la grande route. La neige tombait plus dru et elle courba l’échine. Marika n’avait jamais été facile à comprendre. Ne pas parler avec ses enfants ? Qu’est-ce que c’était que ces conneries ? Parfois, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure qu’elle n’avait pas grandi avec les rennes. Elle savait porter le kolt et parler sami, mais elle avait tout de même une case en moins. Une voiture approchait. Hanna attendit qu’elle passe pour traverser. Dans la montée, elle marcha entre les deux patins ; le sac de courrier balançait sous le guidon.
La Volvo de Lasse était arrêtée dans la cour mais le moteur tournait. Elle remonta sur le spark et se hâta de parcourir les derniers mètres.
Elsa descendit du car scolaire et leva les yeux vers la côte qui menait à la maison d’Anna-Stina, cherchant la Volvo de Lasse. Sur la route du retour, elle avait croisé les mains en prière, avait serré le plus fort possible dans l’espoir d’arriver à l’heure pour lui dire au revoir. Quand Anna-Stina lui avait annoncé son départ, Elsa n’avait eu qu’une hâte : rentrer au village.
Mais la cour devant la maison était déserte. Elsa se retourna, ses épaules s’affaissèrent, sa tête s’inclina. Elle traîna les pieds dans la neige vierge, traça son propre sentier depuis la route jusque chez elle. Elle regarda en arrière et se réjouit du panorama. Être la première, créer ses propres chemins. Soudain elle sut ce qu’elle avait à faire. Le jour était venu. Il avait cessé de neiger, mais le chasse-neige n’était pas encore passé. Elle hésita un instant, mais ne voyant personne par la fenêtre de la cuisine, elle se décida. Elle ouvrit la porte, jeta son cartable à l’intérieur et courut jusqu’à la route. Il ne devait plus en avoir pour très longtemps maintenant. Elle tendit l’oreille pour déterminer d’où venait le véhicule, rangea son réflecteur dans sa poche. Il fallait qu’elle soit aussi invisible que possible. Elle baissa son bonnet sur ses oreilles et descendit les manches de son manteau sur ses gants.
Enfin ! Un bruit de moteur. Venant sans doute du village voisin. Elle traversa la chaussée. Peut-être devrait-elle se recroqueviller, ou descendre dans le fossé pour remonter au moment de l’arrivée du chasse-neige ? Anna-Stina aurait su quoi faire. Cette fois, elle allait l’impressionner, faire quelque chose toute seule. La lampe du séjour s’alluma. Elsa se jeta sur le ventre. Enná faisait le tour de la maison, un chiffon à la main. Elle soulevait les pots de fleurs, essuyait les rebords de fenêtre. Elle semblait parler toute seule, peut-être qu’elle chantait. Sa mère avait une très jolie voix.
Le véhicule approchait. Elle voulait qu’un torrent de neige se déverse sur elle. Si elle se mettait en boule, ça ne serait pas pareil. On apercevait la lumière clignotante au loin dans le virage. Ce n’était plus qu’une question de secondes.
Elle se leva et jeta un coup d’œil vers la fenêtre du séjour, eut le temps d’apercevoir sa mère sursauter et se pencher vers la vitre. Le camion approchait dans un bruit de tonnerre, la gigantesque lame en arc de cercle soulevait devant elle une vague de neige. Elsa sourit ; l’instant suivant elle eut le souffle coupé. La neige s’abattit sur elle avec une telle force qu’elle fut projetée en arrière. Elle perdit l’équilibre, avant d’atterrir sur un matelas moelleux. Pendant quelques instants, elle fut totalement perdue dans un grand nuage de neige. Il y avait de la poudre blanche partout, ses cils étaient collés, son bonnet était tombé et ses cheveux étaient blancs. Elle l’avait fait !
Au même moment, le cri de sa mère résonna et Elsa tenta de retrouver ses esprits, de savoir comment sortir.
— Elsa !
Enná se jeta sur elle et la saisit par les épaules.
— Tu es blessée ? Qu’est-ce que tu fabriques ?
Elsa sourit et tendit les bras.
— Je l’ai fait !
— Tu voulais mourir ou quoi ?
C’est là qu’Elsa vit ses larmes. Et son nez qui coulait. Sa mère sanglotait éperdument et la serrait si fort dans ses bras que ça lui faisait mal.
— Comment as-tu pu faire une chose aussi stupide ? Tu n’as pas vu le chasse-neige ?
Elle semblait tout à coup dotée d’une force surhumaine. Elle souleva Elsa. Ce n’était plus tout à fait aussi amusant maintenant que sa mère pleurait, mais en même temps, Elsa sentait tout son corps vibrer, elle avait l’impression d’être invincible, et cela la fit sourire.
Dans l’entrée, enná l’aida à se débarrasser de son manteau, de son pantalon de ski et de son écharpe et l’assit sur ses genoux pour l’aider à retirer ses chaussures. Il y avait de la neige partout et ses vêtements formaient un tas. Enná se leva avec sa fille dans les bras. Elsa entoura sa taille de ses jambes et posa la tête contre son épaule.
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