Stöld
17 – Čiežanuppelohkái
Elsa attendit d’être certaine qu’il n’était plus à proximité du car pour se diriger vers la sortie. Le chauffeur lui sourit mais ses dents étaient dissimulées sous sa longue moustache.
— Alors, tu n’as pas école aujourd’hui ?
— Non.
— Tu es contente ?
— Ma tante va fêter ses quarante ans, on vient l’aider à tout préparer.
— Quarante ans ? Il va y avoir du monde alors !
Elsa aurait voulu lui raconter que son père et Mattias ne pouvaient pas venir parce qu’ils devaient surveiller les rennes. Mais elle ne savait pas ce que le chauffeur de l’autocar en penserait et, dans le doute, il valait mieux se taire. À vrai dire, selon sa mère, il valait toujours mieux se taire. Parler d’affaires personnelles avec des gens qu’on ne connaît pas n’amenait jamais rien de bon. Elsa se contenta donc de sourire et de prendre congé avant de sauter du car, faisant fi des marches.
Enná et Anette discutaient. La contrariété se lisait sur leurs visages. Elsa donna des coups de pied dans la neige, se pencha en avant, essaya de former une boule de neige. Impossible, bien sûr. La neige ressemblait à du sucre en poudre contre ses gants.
Une voiture de police passa lentement. Elle était presque certaine de reconnaître Henriksson sur le siège passager. Son père ne lui avait pas dit s’il y avait eu une suite à leur visite au commissariat. En revanche, elle avait entendu qu’il fallait prendre Robert en flagrant délit. Elle allait demander à Anna-Stina ce que ces mots signifiaient. Si elle osait. Elle n’arrivait toujours pas à fermer les yeux assez fort pour se débarrasser de l’image des faons que l’on arrache du ventre de leur mère et qu’on abandonne par terre, morts.
Elsa, sur le trottoir, traçait un cœur avec ses pas dans la neige. Elle s’apprêtait à faire un ange de neige au milieu quand sa mère cria qu’elle ne devait surtout pas s’allonger. Elsa les entendait parler de racistes et de psychopathes. Sa mère marmonna quelque chose d’inaudible et Elsa fit la roue dans leur direction pour mieux entendre.
— On pense que c’est Robert Isaksson qui a tué le renne près de l’enclos.
— Aucun doute là-dessus ! Qui ça pourrait être à part lui ? Et Elsa ? Elle l’a vu ?
Elsa fit de nouveau la roue, percuta une congère et se retrouva les fesses par terre, le bonnet couvert de neige.
Sa mère répondit non d’un signe de la tête.
— Dommage. Mais il n’a pas emporté le renne. N’est-ce pas étrange ?
Enná se tourna et regarda sa fille droit dans les yeux, comme si elle la voyait vraiment pour la première fois depuis longtemps. Elsa plongea en arrière et se mit à battre des bras et des jambes comme une folle.
Ses muscles étaient endoloris et elle haletait quand sa mère se posta au-dessus d’elle, les bras croisés.
— Qu’est-ce que j’ai dit ? Pas d’ange. Tu es trempée, maintenant.
— Même pas vrai. La neige est sèche.
Enná lui tendit une main et l’aida à se lever.
La poudreuse tomba comme des milliers de grains de riz. À l’arrière de son bonnet de laine, sa mère balaya d’un revers de main un reste de neige collée. Un tantinet trop fort.
La neige crissait sous ses chaussures lorsqu’elles se dirigèrent vers le centre-ville.
— Qui est raciste ?
— Ce n’est pas bien d’écouter les conversations.
— Qu’est-ce que c’est un psychopathe ?
— Elsa, tais-toi maintenant.
Les portes coulissantes à l’entrée d’ICA s’ouvraient avec peine, entravées par la neige. Enná saisit les deux battants et les écarta de force. Il faisait chaud dans le supermarché et ça sentait le pain frais. Elsa aurait voulu remonter le temps, revenir à l’époque pas si lointaine où elle montait encore dans le chariot. Familière du magasin, sa mère passait de rayon en rayon, y déposant plusieurs litres de lait et de crème. Lorsqu’il fut assez rempli pour ne plus risquer de se renverser, Elsa put au moins se suspendre d’un côté jusqu’à ce que sa mère peste que ça l’empêchait de tourner, que c’était trop lourd. Elle s’arrêta, ferma les yeux et demanda pardon à sa fille – elle était fatiguée, c’est tout, elle n’avait pas assez dormi.
— Pourquoi tu n’as pas dormi ?
— Ça arrive parfois. Ça doit être la pleine lune.
— La lune n’était pas pleine.
— Presque.
Enná envoya un SMS à sa sœur qui devait venir les chercher avec tous leurs sacs.
— Pourquoi ce n’est pas tata qui fait les courses ?
— Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Toutes ces questions !
Elsa s’empara d’un Twix et le jeta dans le chariot. Sa mère continua son chemin. Elsa en lança trois autres. Sa mère ne s’arrêta pas, mais elle poussa un long soupir.
Près des caisses, les quotidiens du jour étaient disposés sur un portant. Elsa lu le titre le plus en gras : « Trois rennes torturés à mort ». Elle tira sa mère par la manche en le montrant du doigt.
— Ne pose pas de questions.
— Ça s’est passé où ?
— Aucune idée.
Enná posa ses achats sur le tapis roulant. Elsa toucha le journal, essaya de le feuilleter discrètement jusqu’à la page quatre. Elle sentit la main décidée de sa mère sur son épaule. Elle ne devait pas rester là.
— Aide-moi à ranger les courses. Le plus lourd au fond.
Elle sortit son portefeuille, chercha sa carte, et saisit son code sans adresser la parole à la caissière. Le ticket était long. Elle l’enfonça dans sa poche de manteau. Elles emballèrent leurs achats en silence.
— Mais enná…
— Pas ici.
Lorsque les portes se bloquèrent à nouveau, sa mère lestée de ses trois sacs se retourna vers la caissière et rugit :
— Il faut déneiger les portes !
Elle parvint à les ouvrir en passant une épaule et en pesant de tout son poids. Elsa décocha un coup de pied au tas de neige gelé.
— C’est de la glace.
— Je sais.
Sa tante leur fit des appels de phares depuis l’autre côté de la route. Elle conduisait une petite Honda et sa tête touchait pratiquement le plafond. Elle était grande et coiffait souvent ses cheveux teints au henné en un chignon élaboré qui allongeait plus encore sa silhouette. Elles traversèrent la route. La mère d’Elsa logea les sacs dans le coffre et Elsa grimpa sur la banquette arrière. Sa tante sourit et elles se saluèrent.
— Ma petite chérie. Unna oabbá ! Ça fait tellement longtemps !
Unna oabbá étaient les seuls mots qu’elle savait dire en sami. Elsa devenait toute chose. Sa tante s’appelait Angela, mais Elsa l’appelait toujours tata.
Sa tante était plus jeune que sa mère et c’était comme si elle venait d’un autre monde. Cette dernière maugréait souvent que sa sœur venait exactement du même monde qu’eux, mais qu’elle n’était pas faite pour la vie dans une petite ville. Elle aspirait à de grandes choses, d’autres horizons.
La mère d’Elsa tira brutalement la manette et son siège recula d’un coup.
— C’est gentil d’avoir fait les courses, dit tata Angela. Je suis tellement stressée ! Entre le local et tout le reste… Puis il faut que j’aille chez le coiffeur. Et je ne suis même pas encore maquillée.
Il faisait un froid de canard dans la voiture. Le givre formait des dessins sur les vitres arrière. Elsa traça son nom de l’ongle de l’index.
— Pourquoi est-ce qu’il fait si froid dans la voiture ?
— Je ne sais pas. Un problème avec le thermostat.
Sa tante fit un demi-tour serré et accéléra pour gravir la petite pente.
— C’est la fête ce soir, unna oabbá !
Leurs yeux se rencontrèrent dans le rétroviseur et sa tante lui adressa un clin d’œil.
— Tu sais bien qu’on ne reste pas ce soir, répondit la mère d’Elsa.
— On dirait une retraitée. Tu pourrais quand même rester pour la fête.
— C’est impossible, tu le sais bien.
— Voilà ce que c’est d’épouser un éleveur de rennes. C’est comme si tu étais célibataire quatre-vingts pour cent du temps, frangine.
La tante d’Elsa éclata de son rire rauque et tapota sa sœur sur l’épaule.
— Je plaisante !
— Ha ha. Très drôle.
Angela redoubla de rire.
— Mais sérieusement, Marika, elle a ses grands-parents paternels. Elle aurait pu rester avec eux ce soir.
Elsa écrivit merde dans le givre de la vitre. Son index était tout engourdi. Grands-parents paternels. Ça faisait bizarre de les entendre nommés ainsi. Elsa savait qu’áhkku avait proposé de la garder, mais elle n’osait pas le dire à sa tante. Sa mère devait avoir ses raisons.
Sa tante était différente, elle ne ressemblait à personne de la famille. Pas d’enfants, pas d’homme. Ou plutôt, trop d’hommes. C’est ce qu’Elsa avait entendu dire. Le pire, c’était quand on murmurait qu’aucun d’entre eux n’était resté assez longtemps, c’est pour ça qu’elle n’avait pas eu d’enfants, et maintenant c’était trop tard.
Arrivées devant l’immeuble, les deux sœurs se serrèrent dans les bras et enná souhaita un joyeux anniversaire à Angela. Elsa ne pouvait s’empêcher de fixer les ongles multicolores de sa tante, aux extrémités pailletées. Ils étaient tellement longs ! Comment faisait-elle pour se servir de ses mains ? Angela lui pinça les joues et déposa un baiser sur son front. Même ses mains sentaient le parfum, un peu comme de la glace à la vanille.
Son appartement était situé au deuxième étage d’un bâtiment de trois étages en brique agrémenté de balcons bleus. Les murs blancs étaient couverts de tableaux et la lampe du salon ornée de plumes ondoyantes. Les tapis de l’entrée et de la cuisine étaient gris, mais celui du salon était mauve et si moelleux qu’Elsa ne put s’empêcher d’ôter ses chaussettes pour sentir ses orteils s’enfoncer dedans.
Sa mère et sa tante restèrent dans la cuisine. Au bout de quelques instants, le fouet électrique se mit en marche. Il était temps de se lancer dans la pâtisserie. Même si sa tante disait que ce n’était pas la peine, qu’elle avait acheté un gâteau à la mousse au chocolat au supermarché.
Elsa s’allongea sur le canapé, s’emmitoufla dans une grande couverture blanche et soyeuse, enfouit sa tête dans un coussin rose. Tout était doux sous ses doigts. Elle entendit sa mère se plaindre de l’odeur de la poubelle, puis la porte claqua. Sa tante la rejoignit aussitôt dans le salon, et se glissa dans le canapé à côté d’Elsa qui ne put s’empêcher de glousser.
— Je pourrais passer la journée là, murmura Angela.
— Moi aussi.
Elsa avait une boule dans la gorge. Elle déglutit et s’agrippa à sa tante, laquelle rit un peu puis la serra aussi fort dans ses bras. Elles restèrent allongées en silence. C’était injuste qu’elle soit si seule, qu’elle n’ait pas d’enfants pour lui chanter « joyeux anniversaire ». La porte d’entrée s’ouvrit et se ferma de nouveau. Sa tante sourit et tira la couverture sur leurs têtes. Elles entendirent le soupir et les semelles dures d’enná contre le sol du salon, mais celle-ci les laissa tranquilles. Bientôt le batteur électrique recommença à vrombir.
Elsa voulait parler à sa tante de son goûter d’anniversaire, le jour où elle avait fêté ses huit ans et que personne n’était venu. Qu’elle aussi s’était sentie seule. Personne n’avait osé participer parce que sa mère avait appelé tous les parents pour dire qu’Elsa avait vomi pendant la nuit. De toute façon, elle n’avait convié aucun camarade de classe. Sa mère avait froncé les sourcils mais Elsa avait insisté : elle ne voulait inviter que ses cousins. Tout ça pour que personne ne se déplace, alors qu’elle ne vomissait même plus. Pourtant, à quinze heures précises, on avait frappé à la porte. Un petit rythme musical. Elsa et sa mère s’étaient figées et regardées avec étonnement. Lasse était entré. Avec un chapeau de fête doré sur la tête et un autre à la main. Sans un mot, il avait avancé, avait attaché le couvre-chef pointu sur la tête d’Elsa, lui avait donné une chiquenaude sur le nez avant de lui faire une révérence.
— Une princesse sans chapeau n’est pas une vraie princesse ! Ollu lihkku ráhkis Elsa ! Joyeux anniversaire !
Sur quoi il avait sorti de sa poche de manteau un petit paquet rose à rubans dorés qu’il lui avait tendu. De l’autre poche, il avait tiré un masque chirurgical pour lui.
— Je l’ai emprunté à mon dentiste. Pas parce que j’ai peur de tes microbes, mais pour te protéger des miens.
Elsa pouvait réciter ses répliques comme celles d’un film.
Dans le paquet qui venait d’Anna-Stina, ce que Lasse en toute honnêteté avait concédé, se trouvait la bague en argent qu’Elsa désirait le plus au monde. Quand enná avait apporté le gâteau, Lasse avait renversé des paillettes sur toute la table. Ça brillait, ça se répandait par terre et sur les genoux d’Elsa qui hurlait de rire. Il en avait versé dans ses cheveux aussi, pour faire bonne mesure.
Tout l’après-midi, il avait raconté des histoires qui n’étaient sans doute pas tout à fait vraies, mais qui avaient fait rire sa mère aux larmes. Elsa ne l’avait jamais vue rire ainsi. C’était comme une autre mère. Et celle-là, elle aurait voulu la garder pour toujours.
OceanofPDF.com