Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 72 sur 86

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72 – Čiežalogiguokte

 

 

Le violent jet de la douche frappait douloureusement son épaule, mais Elsa augmenta la pression jusqu’à en pleurer. Elle dut prendre appui contre la paroi et sanglota en silence, parce que sa mère pouvait bien être collée à la porte de la salle de bain à écouter. Elsa se laissa tomber par terre. La vapeur monta autour d’elle. Elle coupa l’eau, mais resta assise, les mains enserrant ses genoux. Les portes de la cabine ne fermaient pas bien, l’air froid s’y engouffrait. La chair de poule envahit progressivement son corps et bientôt elle se mit à grelotter. Elle parvint à attraper sa serviette, se recroquevilla dans la douce étoffe en coton rose et se réchauffa peu à peu.

Dans le miroir, qu’elle essuya de la main, son visage était rouge et ses yeux injectés de sang. Elle lâcha la serviette sur le sol et enfila ses sous-vêtements.

Le portable se trouvait dans son jean. C’était un vieux Samsung rayé. Elle l’avait ramassé, fourré dans sa poche, et avait couru jusqu’à sa voiture. Elle avait raté tous ses pas dans la tourbière et l’eau avait éclaboussé au-dessus de ses bottes, tachant son pantalon.

Elsa sortit de la salle de bain en sous-vêtements, tenant le jean loin devant elle, comme quelque chose de sale qu’elle ne voulait pas toucher.

— Ça n’a pas besoin d’être lavé, ça ?

Sa mère, apparue derrière elle, tendait la main.

— Si, mais je dois d’abord vider les poches.

— Et où est passé Mattias ? Il devait manger avec nous aujourd’hui, non ?

Sa mère marmonnait dans sa barbe, sans attendre véritablement de réponse. Elsa ne l’entendait déjà plus. Elle laissa tomber le portable dans un tiroir de la commode. Mais elle dut cliquer dessus, pour vérifier s’il fallait un mot de passe. Il en fallait un, bien sûr. Elle mit le téléphone en mode silencieux. Ses doigts lui semblaient souillés, contaminés. Le téléphone dégageait une odeur de diesel qui imprégnerait tous ses vêtements dans la commode. Elle allait devoir tout relaver.

Des gouttes froides dégoulinaient dans son dos. Elle sortit un pull en laine blanc et un jean noir de son armoire et s’habilla rapidement.

Dans la cuisine, elle se lava longuement les mains.

— Apparemment les températures seront négatives cette nuit, dit sa mère qui était déjà à table et épluchait une pomme de terre. Assieds-toi, je ne veux pas manger toute seule. Tu as l’air gelée.

Elsa, évitant de la regarder dans les yeux, se servit des pommes de terre, des carottes bouillies et une louche de sauté de renne.

— Des températures négatives, répéta sa mère.

— Combien ?

— Peut-être moins quatre, moins cinq. C’est incroyable ! Il pourrait même se mettre à neiger.

Les carottes étaient si fondantes qu’elle avait à peine besoin de mâcher, les pommes de terre lui brûlaient la langue, le sauté de renne était salé à la perfection. Elle mâcha, avala. Mâcha, avala.

Sa mère la dévisageait, cherchant à croiser son regard.

— C’est bien que tu sois rentrée si vite. Il s’est passé quelque chose ? Tu ne dis rien.

— Non, rien de spécial. Je suis un peu fatiguée, c’est tout.

— Tu as remis le fusil sous clé ?

— Oui.

Elle but de l’eau à grosses gorgées, réussit à finir son assiette et lécha la fourchette pour absorber le reste de la sauce. Quel genre de personne est capable de manger après ça ?

— Les soirées sont de plus en plus sombres. (Sa mère tira un peu le rideau.) Ton père n’a pas donné de nouvelles depuis quelques jours. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

Elsa se leva avec son assiette, l’essuya et la plaça dans le lave-vaisselle.

— Tu as mangé tellement vite.

— C’était délicieux, merci.

Quel genre de personne est capable de discuter après ça, comme si de rien n’était ?

— Je vais chez Anna-Stina.

— Je l’ai aperçue l’autre jour. Quel joli ventre rond ! C’est peut-être des jumeaux.

— Je rentrerai tard.

— Passe-lui le bonjour.

Quand elle eut enfilé ses vêtements d’extérieur, elle retourna dans sa chambre et avec les gants elle put soulever ses habits, prendre le portable et le laisser tomber dans la poche de son manteau. Devenir un poids qui tapait contre sa hanche au rythme de ses pas.

Elle démarra la voiture, ajusta le rétroviseur bien que ce ne fût pas nécessaire, avança le siège d’un cran, attacha sa ceinture et enclencha la marche arrière. Quel genre de personne était-elle ?

Elle roula jusqu’au village voisin, dépassa l’appartement d’Anna-Stina. Toutes les fenêtres étaient obscures, elle poursuivit sa route. Fit demi-tour au niveau de la pompe.

Sur le trajet du retour, elle leva le pied en apercevant au loin le chemin de terre. Ça vibra dans sa poche. Un appel. Destiné à Robert. Pas de son, juste une vibration contre sa hanche. Qui s’arrêta. Puis recommença. Elle s’engagea sur le chemin, freina d’un coup sec. Sortit le portable et vit deux appels en absence d’un numéro inconnu.

Elle devait continuer, elle ne pouvait pas rester là avec ses feux stop allumés, rouge vif. C’était trop étroit pour faire demi-tour, alors elle avança. Il faisait zéro, dehors, à présent.

La voiture se déporta sur la gauche lorsqu’elle sortit son téléphone. Elle chercha le numéro de Minna, appuya sur le voyant lumineux vert, mais avant que le signal ne passe, elle raccrocha.

Son portable se mit à sonner, elle sursauta et fixa la photo de Hanna avec un petit Jon-Isak dans les bras. Cette photo, elle ne l’avait pas vue depuis longtemps, Hanna n’avait pas l’habitude d’appeler. Ses yeux s’embuèrent. Jon-Isak.

Elle ne répondit pas, préférant appuyer sur l’accélérateur.

Blessures internes.

Mort de froid.

Était-ce un crime de le laisser là ? « Oh, Minna, toi tu aurais su », songea-t-elle.

Elle baissa sa vitre et l’air froid emplit la voiture. La rivière était noire dans les ténèbres. Peut-être devrait-elle y jeter le portable. Le laisser disparaître dans les profondeurs.

Sauver cet homme signifiait prendre le risque de mourir. Elle freina brusquement à nouveau. Composa le numéro de la police. Elle pouvait laisser une information anonyme.

Mais s’il était mort ? Personne n’avait besoin de savoir qu’elle avait été là. Il était coincé sous un quad. Un engin lourd. C’était un accident.

Mais.

Elle aurait pu lui sauver la vie.

Elle ouvrit la portière et sortit en chancelant. Le vent du nord forcissait, elle avait froid. Les feuilles de bouleau bruissaient au-dessus de la route.

Elle revoyait son regard. La vie avait paru le quitter quand elle était revenue et avait visé sa tête. Puis elle avait tourné le fusil et tiré vers le ciel. Et Lasse avait attrapé la balle.

Ensuite, elle s’était penchée en avant, avait pris le portable et avait détalé.

Robert n’avait pas relevé la tête, la joue toujours posée au sol, le regard vitreux.

Qui abandonnait quelqu’un dans cet état ?

Elle se repérait dans la forêt malgré l’obscurité. Elle n’avait pas peur des ours. À cet instant, elle n’avait peur que d’elle-même.

Les nuages s’écartèrent et la lune apparut. Suffisamment pour qu’elle distingue le quad au loin, les reflets du métal. Elle avait emporté son téléphone pour qu’il ne puisse pas appeler au secours, lui avait ôté toute chance de survie. Le chien avait détalé quand elle avait tiré. Un comportement jamais vu. Peut-être avait-elle pointé l’arme vers l’animal ensuite, sa mémoire lui faisait défaut.

Elle avança jusqu’au quad et aperçut une botte dessous. Mais pas de jambe. Il n’était plus là. Le quad avait été légèrement déplacé, lui semblait-il, mais elle n’en était pas totalement sûre. Elsa fixa le sol sans cligner des yeux. Il avait disparu. Il n’y avait pas un bruit. Elle fouilla les environs. Avait-il réussi à se rendre quelque part ? Gisait-il, blessé, un peu plus loin ? Elle se pencha en avant et distingua du sang par terre, à côté du guidon. S’était-il dégagé seul ou quelqu’un l’avait-il aidé ? Se trouvait-il actuellement au commissariat, en train de parler d’elle ?

Elle courait dans tous les sens, regardait derrière des arbres tombés et de grosses pierres. Ça vibra de nouveau dans sa poche. Elle s’arrêta.

C’était sans doute lui qui appelait son propre portable. Elle lâcha le téléphone et se mit à courir.

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