Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 4 sur 86

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4 – Njeallje

 

 

Le soir, son père entrouvrit la porte de sa chambre. Elsa ferma les yeux, inspirant et expirant doucement, comme si elle était endormie. Elle savait que c’était lui, elle avait reconnu son pas. Il referma la porte derrière lui, délicatement, mais ça grinçait tout de même.

Quand le calme fut revenu, elle s’assit sur son lit, laissa ses yeux s’accoutumer à l’obscurité. Sa chemise de nuit lui collait au dos. Elle la retira. Sa peau fut parcourue de chair de poule. Elle descendit du lit sans bruit, marcha sur la pointe des pieds jusqu’à la fenêtre qui donnait sur le lac. Un vent puissant sifflait entre les maisons disséminées autour du plan d’eau. Au loin, le lampadaire situé au point le plus haut du village hoquetait. La lumière vacillait. La municipalité avait décidé de supprimer l’éclairage nocturne au bord de la route qui passait devant leur maison. Trop cher – voilà la seule explication qu’Elsa ait entendue. Désormais, la lumière était réservée à la partie la plus peuplée du village. Chez eux, plus près du lac, le réverbère était éteint. Son père avait installé des projecteurs sur la façade de leur maison, qui s’allumaient dès que quelqu’un entrait dans la cour. De temps en temps, quand l’obscurité au-dehors se faisait trop angoissante, Elsa sortait sur le perron. Alors les spots illuminaient toute la cour et personne ne pouvait se cacher.

La maison n’était pas grande. Il y avait la chambre de Mattias, la sienne et celle de ses parents, même si son père dormait le plus souvent dans le séjour, sur un matelas qu’il repliait au petit matin. Elsa l’entendait ronfler. Si elle se réveillait et ne distinguait pas de ronflements, elle paniquait et était obligée de se lever. Parfois elle trouvait son père devant la cuisinière, une tasse de café à la main. Au milieu de la nuit ! Il avait le visage gris, une barbe naissante grise, tout son être était devenu plus gris.

Áhkku et áddjá vivaient dans la maison voisine. Si Elsa collait le nez à sa fenêtre, elle pouvait en apercevoir un pan. Elle était petite, elle aussi. Áhkku avait expliqué qu’elle avait été construite par l’État dans les années cinquante pour loger les éleveurs de rennes qui acceptaient de se sédentariser. Elsa ignorait la signification de « sédentariser », ce verbe qu’áhkku crachait lorsqu’elle le prononçait. Elsa n’était pas vraiment censée écouter ces conversations, mais elle le faisait quand même.

Áddjá avait peint la maison en jaune soleil. Il voulait l’agrandir mais ce n’était pas au goût des messieurs de la ville qui prennent ce genre de décisions. Il avait donc construit une toute petite dépendance, aussi jaune que la bâtisse principale, où il passait souvent la nuit. À bien y réfléchir, il n’y a pas beaucoup d’adultes qui dorment ensemble, songeait Elsa. Il faut dire que les pères partent souvent avec les rennes pendant de longues périodes.

Entre les deux maisons se dressait la goahti en bois, la hutte où ils fumaient les morceaux de viande, qui étaient ensuite mis à sécher au vent, suspendus en longues rangées sur le toit de la remise, protégés par un grillage. Lorsque Elsa pensait au goike biergu, elle avait l’eau à la bouche. Dans leur cour, il y avait des quads, des remorques, deux voitures, deux motoneiges et, sous une bâche à côté de la remise, encore une motoneige, un vieil engin qui devrait être vendu. Le voisin le plus proche, de l’autre côté de chez áhkku et áddjá, s’était plaint que c’était « un bordel pas possible » autour de leur maison. Elsa l’avait entendu dire « devant chez les Lapons ». Les voisins aimaient tondre leur gazon bien droit et planter des fleurs. Ils aimaient le silence ; alors, chaque fois que Gabo aboyait, leur colère montait d’un cran. Mais les chiens, ça aboie, tout le monde le sait. Elsa aurait voulu que Gabo soit là, elle aurait pu enfouir le nez dans son pelage. Elle aurait dû amener la chienne au parc à rennes, elle aurait pu la lâcher sur lui.

Gabo était un croisement de plusieurs races, mais elle avait surtout du sang de berger australien. Jamais ils n’avaient eu meilleur chien pour garder les troupeaux de rennes ; Gabo flairait le danger à des kilomètres.

Elsa appuya le front contre la vitre. Le vent s’acharnait contre les murs de la maison. Comme s’il voulait les déplacer. Les emporter ailleurs.

Des murmures se faisaient entendre dans la cuisine. Elle se faufila jusqu’à la porte et plaqua l’oreille contre la surface blanche et fraîche.

— Cette nuit on montera la garde à tour de rôle, à côté de l’enclos.

Son père avait un ton sec, comme souvent lorsqu’il parlait au téléphone.

— Le vent va balayer les traces. Il ne restera rien du tout, merde ! Et la police qui n’a pas le temps de venir. (Il marqua une pause.) Je sais bien que c’est dimanche, mais depuis quand est-ce que la police ne bosse pas le dimanche ?

Le silence se fit, puis il reprit la parole à voix basse. Elsa ne distinguait plus que des mots isolés.

— Il était à Elsa… trouvé… plus ses oreilles… choquée.

Elle sentit ses joues brûler. Pour la première fois, quelqu’un disait que le renne lui appartenait. Comme s’ils avaient espéré qu’elle ne l’ait pas reconnu. Bien sûr que si ! Elle avait neuf ans. Elle était capable de reconnaître son renne.

Son père prononça le nom : Robert Isaksson. Elsa en eut la chair de poule.

— Non, elle ne l’a pas vu.

Elsa se jeta sur son lit et rabattit la couette sur elle. La housse, toute neuve, était rêche dans son poing serré, et désagréable au toucher. Elle n’avait pas menti. Garder le silence, ce n’est pas mentir. Il lui suffisait juste de ne pas parler.

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