Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 52 sur 86

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52 – Vihttalogiguokte

 

Le soleil du printemps était pâle et chauffait à peine. Les toits ne gouttaient pas encore, la couche supérieure de neige n’avait pas commencé à fondre, mais la lumière était de retour, affriolante. Cela rendait peut-être le spectacle plus macabre. Dans la forêt silencieuse, dans la première lueur scintillante de la saison nouvelle, à l’endroit où le ruisseau se jette dans le petit lac, placés à un mètre de distance, comme pour une cérémonie rituelle, se dressaient des têtes de renne et des morceaux de cadavres. Disposés en demi-cercle.

« Très lugubre, oui, nous avons été horrifiés », avaient dit les habitants du village en route vers leur première pêche sur glace, lorsqu’ils avaient appelé la police pour faire part de leur découverte. La conversation suivante s’était tenue avec le président du sameby et bientôt tout le monde était au courant.

Elsa était venue avec son père et Mattias. Ils avaient éteint les motoneiges et étaient restés assis dessus un long moment. Cela semblait irréel. Mais il fallait qu’elle approche. Elle fit le tour doucement. Inutile de penser aux traces, vu le nombre de personnes qui étaient déjà passées. La police serait la dernière sur place, sans surprise. Il était peu probable qu’elle arrive avant la tombée de la nuit.

Elle regarda attentivement deux des têtes. Elle les reconnaissait. Elle remarqua aussi l’impact de balle juste sous l’œil d’un des rennes. Il s’agissait des bêtes dans les sacs qu’elle avait déposés devant le commissariat. Les indices d’une enquête dont elle n’avait pas eu de nouvelles.

— Je suis quasiment sûre que ce sont les rennes que j’avais trouvés, dit-elle en les montrant du doigt. Mais les oreilles ont disparu.

Ni Mattias ni leur père ne répondirent.

Elle soupira et composa le numéro de Lovisa Wikberg, la journaliste.

— Vous vous rappelez les rennes que j’avais déposés devant le commissariat ? Ces indices matériels sont à présent dans les bois. Quelqu’un les a disposés d’une manière terriblement sinistre. Vous venez ?

Elle entendit des frottements dans le combiné, une fermeture à glissière que l’on remonte, une porte qui claque et des pas rapides dans un escalier.

— Oui, bien sûr, j’arrive tout de suite.

Avant de composer le numéro suivant, Elsa s’éloigna un peu. Minna répondit d’abord par un silence, puis se ressaisit.

— Désolée, je n’ai pas le temps de te parler. Je dois aller poser une bombe dans un commissariat.

Minna ne riait pas. Elsa essaya, mais son rire manqua de se transformer en larmes, alors elle déglutit.

— Tu crois qu’on peut tenter de savoir ce qui s’est passé ?

— Peut-être. Je vais essayer.

— Une journaliste ne va pas tarder à arriver, je dois lui dire ce que je sais.

— Bien sûr, aucun doute là-dessus.

Elsa esquissa quelques pas, s’enfonça dans la neige, soulevant avec agacement ses lourdes chaussures.

— Allô, tu es encore là ? entendit-elle.

— Je crois qu’il faut éviter de faire trop de bruit. J’ai parlé avec le petit frère d’Anna-Stina. Il a des problèmes à l’école. Il dit que c’est à cause de moi. De ce que j’ai dit. Tu sais, les petits morveux continuent à se battre et à se traiter de tous les noms. Et lui se fait tabasser.

— Ah merde !

— Peut-être que je ne devrais pas, alors ?

— Mais là c’est vraiment sérieux, Elsa. Si la police couvre les meurtres de rennes, c’est gravissime. Tu ne peux pas abandonner maintenant. C’est un scandale. Un vrai scandale. Il n’y aura pas seulement des articles dans le journal local, tu comprends ça, non ?

Elsa s’enfonça de nouveau dans la neige. Elle aurait voulu hurler de toutes ses forces.

— Je peux appeler la télé, les journaux du soir, le Dagens Nyheter, dit Minna.

— Mais ça ne changera rien, Jon-Isak se fera tabasser quand même. Peu importe laquelle de nous deux est interviewée dans les médias.

— Il ne me restera plus qu’à aller à l’école et à massacrer les enfants. Ou leurs abominables parents, plus exactement.

— J’ai de la peine pour ces petits. Ils sont coincés, il n’y a pas d’issue. Tout le monde se surveille ; on sait qu’un tel est de la famille d’un tel, et on s’attend à ce qu’un tel ait tel comportement. C’est terriblement étouffant.

— Tu dois trouver la force. Ce que tu as commencé peut tout changer.

Elsa jeta un coup d’œil en direction de son père et vit son dos voûté, comme s’il avait été vidé de tout son oxygène.

— Je ne vois vraiment pas comment on peut mettre fin à tout ça.

— Si la police et les procureurs font leur boulot, ça s’arrêtera. C’est exactement ce que tu dois dire à la journaliste. Dans le cas présent, il y a quelqu’un qui n’a clairement pas fait son travail. Des indices matériels éparpillés dans la forêt ! Des preuves ! Envoie-moi une photo, il faut que je partage ça.

— Si seulement tu étais déjà juriste.

Minna éclata de rire. Elsa imaginait son amie, la tête rejetée en arrière.

— Bientôt je leur passerai les menottes !

— Je n’ai presque plus de batterie à cause du froid. On se rappelle plus tard.

— Raconte-lui tout. La rayure sur la voiture aussi. N’oublie pas ça. Et porte plainte pour les menaces.

— Ce ne sont pas vraiment des menaces.

— Bien sûr que si ! Menace contre toi personnellement et incitation à la haine raciale. C’est clair comme de l’eau de roche.

— Ça vient d’un numéro inconnu.

— Elsa ! (Minna prit une voix sévère.) Si tu abandonnes, Jon-Isak devra passer sa vie à regarder par-dessus son épaule. Tu comprends ? Toute sa vie.

Quinze éleveurs de rennes du sameby avaient fini par se rassembler. Les cadavres étaient disposés en demi-cercle, les éleveurs avaient placé leurs motoneiges en miroir. La nuit était tombée et ils éclairaient les morceaux de cadavres.

Lovisa Wikberg se déplaçait d’un pas respectueux, prenait des photos des éleveurs et des carcasses. Elsa jeta un regard circulaire, prenant conscience de la vulnérabilité qu’elle essayait de capturer. Les vieux, aux visages creusés de profonds sillons et le plus jeune, à peine adolescent, assis derrière son père, qui clignait des yeux sans s’arrêter. Elsa était l’unique femme présente, et elle se laissa photographier.

Lovisa, la première journaliste sur place, fut la seule à avoir pu prendre des photos de jour et de nuit. Elle déambulait dans le groupe et réussit à obtenir des citations de presque tout le monde. Certains secouaient la tête, inflexibles, quand elle leur posait des questions, tandis que d’autres s’exprimaient avec amertume ou emportement.

— Que devrons-nous encore supporter ? dit le vieil oncle du père d’Elsa.

Ce n’est que quand la reporter de la radio samie, une jeune femme à piercing, arriva qu’ils purent s’expliquer dans leur langue. Leurs propos devinrent alors beaucoup plus nuancés. Elsa écouta, touchée par leurs paroles.

— Je crois qu’aucune personne extérieure ne peut comprendre ce que ça nous fait. Nos rennes sont notre vie. Ces gens frappent là où ça fait le plus mal. Ils le font en connaissance de cause. Mais où est la police ? Nous sommes là depuis plusieurs heures et personne ne vient.

Lovisa était de retour près de la motoneige d’Elsa.

— La batterie de mon appareil photo est morte. Je dois aller à la voiture. Vous m’accompagnez ?

Elsa jeta un regard à la dérobée au président du sameby qui affichait un air renfrogné. Cela la fit se décider.

Elles marchèrent l’une derrière l’autre sur la piste, leurs pantalons de ski crissaient.

— On me menace. J’ai reçu des SMS.

— Vraiment ?

— Oui, et on a rayé ma voiture.

— Je peux le mentionner dans mon article ?

— Seulement si vous n’écrivez pas mon nom. Ça ne ferait qu’aggraver les choses.

— Je comprends. Pas de problème. Mais je veux bien les SMS.

Elles étaient arrivées à la voiture. Elsa lui tendit son portable.

— Vous pouvez faire des captures d’écran et me les envoyer ? Ce n’est pas croyable les horreurs qu’ils écrivent. Savez-vous de qui ça vient ?

— J’ai des soupçons.

— Et ça, dans les bois, qui a fait ça ?

— Je ne sais pas. Comme je l’ai déjà dit, au moins deux des carcasses sont les éléments matériels que j’ai apportés au commissariat. Pour une quelconque raison, la police les a donnés à quelqu’un. On devrait pouvoir retrouver à qui.

— Je vais me renseigner, croyez-moi.

— Promettez-moi de bien creuser, cette fois-ci. Nous devons savoir comment les rennes se sont retrouvés là.

Lovisa introduisit une nouvelle batterie dans son appareil et leva les yeux.

— Je vous promets de faire de mon mieux. Ce n’est pas facile de faire parler les flics. Je n’ai pas exactement les mêmes contacts qu’eux, là-bas.

Elle indiqua de la tête une fourgonnette de la télévision suédoise en train de se garer. Elsa reconnut l’homme d’âge moyen qui les saluait de la main. Il apparaissait souvent sur le petit écran, mais n’avait jamais montré le moindre intérêt pour la renniculture. Plutôt l’inverse.

— Montrez-leur qui vous êtes, répondit Elsa. Vous valez bien mieux que ce mec-là !

Elsa le fusilla du regard tandis que Lovisa, décontenancée, éclatait de rire.

— Ils vont envoyer un drone et prendre des photos bien meilleures que les miennes.

Elsa frissonna. Elle imaginait bien les clichés réalisés en plongée.

— Vous ne pouvez pas appeler la police maintenant, pour que j’entende ce qu’ils disent ? (Lovisa afficha un air sceptique.) Nous, ils ne nous écoutent pas, mais je veux savoir ce que ça donne quand un journaliste leur téléphone.

Lovisa finit par acquiescer et sortit son portable. À travers le haut-parleur, on entendit le flic du centre d’appels régional de la police pousser un profond soupir quand Lovisa se fut présentée.

— La situation est la suivante : d’abord la patrouille a été appelée pour une agression, puis une femme sur un spark a été renversée par une voiture devant la Maison du peuple, et ils n’ont pas encore terminé là-bas. J’entends bien ce que vous dites et je comprends que vous voulez des commentaires, mais sachez que c’est absolument impossible sans que les collègues se soient rendus sur place.

— C’est un spectacle effrayant et nous avons des éleveurs qui reconnaissent certaines des bêtes : leurs dépouilles faisaient partie d’éléments matériels qui avaient été déposés au commissariat il y a quelque temps. Je vais être obligée de rédiger mon article sans vos remarques mais je peux vous garantir que vous auriez envie de commenter ce que je vois.

Elsa regarda Lovisa, interdite, et mima du bout des lèvres un « waouh ».

Au bout du fil, le policier semblait en colère.

— La patrouille viendra vous voir juste après. S’il ne se passe rien de prioritaire entre-temps. Vous vous contenterez de ça. J’ai bien conscience que vous êtes pressée avant le bouclage, mais les délinquants n’en ont que faire. En tant que journaliste dans la région, vous n’êtes pas sans savoir que nos patrouilles s’occupent d’une zone très vaste.

— Vous voulez dire que ce qui se passe ici n’a pas grande importance.

— Non, j’explique la situation. Toutes les infractions revêtent une importance, mais nous devons prioriser. Une patrouille peut se trouver à deux cents kilomètres de la ville dans un sens quand on les appelle pour se rendre à deux cents kilomètres dans l’autre. C’est impossible. Les cambrioleurs, les automobilistes en état d’ivresse, et tous les petits voyous le savent bien.

— OK, je patiente encore un peu, mais après j’envoie le texte.

Quand Lovisa eut raccroché, Elsa rugit.

— Des petits voyous ? Mon œil ! Il peut dire ce qu’il veut des priorités, mais ça montre bien leur point de vue.

Lovisa opina du chef.

— Je vous comprends. Je leur donne encore un moment, mais après je dois filer. Il faut que j’appelle la rédaction, on se reparle tout à l’heure.

Quand Elsa enfourcha de nouveau sa motoneige, son siège était froid. Tout le monde était encore installé en demi-cercle, quelques-uns avaient remonté leur écharpe en laine ou leur cagoule sur leur visage frigorifié. Ses mains à elle étaient gelées dans ses gants.

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