Stöld
24 – Guokteloginjeallje
Il n’y avait rien à redire. Les lits étaient faits, toutes les surfaces dépoussiérées, les tapis avaient été plongés dans la neige et reposaient à présent, gelés et raides, sur des sols impeccables. Dans la salle de bain, les joints de carrelage avaient été frottés millimètre par millimètre, le lavabo brillait et le miroir était immaculé. Hanna songea qu’elle pouvait bien s’autoriser à s’asseoir quelques minutes, sans pour autant le faire. Elle replaça bien droit la couverture sur le canapé, réarrangea les photos d’Anna-Stina et caressa en souriant le cliché pris au CP, à l’époque où la dent de lait tombée revêtait une importance plus grande que le kolt. Hanna s’était donné tant de mal pour terminer les franges du nouveau châle de sa fille, et celui-ci se voyait à peine car le photographe avait coupé le portrait à un ou deux centimètres sous le menton. De toute façon, son petit cœur n’avait d’yeux que pour le trou entre ses dents.
Le portrait de Lasse en kolt de confirmation s’était retrouvé derrière les autres clichés dans la bibliothèque. Elle s’arrêta, la photo à la main. Il portait une longue frange pour tenter de masquer son strabisme. Il était maigre et pâle, mais toujours souriant. Il avait adoré le camp de préparation à la confirmation, et s’y était trouvé comme un poisson dans l’eau. Il était la star, la référence, tout le monde voulait être son ami. Son kolt élargissait sa carrure. C’est Hanna qui avait cousu sa tunique, bien sûr. Lasse était pour elle plus un fils qu’un petit frère. Quand leur mère s’en était allée, suivie de près par leur père, sa présence aux côtés de Lasse avait été une évidence. Leur mère avait été embarrassée de sa grossesse surprise, se trouvant beaucoup trop vieille. Elle avait été une mère trop jeune pour Hanna et trop âgée pour Lasse. Puis elle avait été emportée, à l’improviste, bien trop tôt, par une rupture d’anévrisme, et son père, qui avait près de quatorze ans de plus qu’elle, avait rendu l’âme à son tour, quelques mois plus tard seulement. Quand Hanna repensait à ce printemps, il lui arrivait d’être paralysée par la peine. Lasse avait perdu ses parents. Elle aussi, bien sûr, mais il y a une différence entre une femme adulte avec une famille et un jeune de dix-huit ans, au lycée en ville. Ils avaient tout de même réussi à aller de l’avant. Après les obsèques, Lasse avait cessé de revenir au village le week-end et il ne s’était pas installé chez Hanna et sa famille. Elle l’aurait bien voulu, mais ils savaient tous les deux que c’était impossible. Ce n’était pas elle qui en avait décidé ainsi, et lui ne l’aurait jamais demandé. Elle avait eu tellement honte le jour où il lui avait annoncé qu’il allait se loger en ville après le lycée qu’elle avait été incapable de le regarder dans les yeux. La maison familiale avait été reprise par l’un des frères. Elle s’était disputée avec lui, arguant que Lasse avait besoin d’un toit.
La porte d’entrée s’ouvrit. Elle reconnut ses pas. Il avança dans le séjour et éclata de rire en voyant la photo. Quel petit épouvantail il était !
Le plus souvent, il venait quand Ante s’occupait des rennes. Les deux hommes ne s’entendaient guère, c’était ainsi. Dans ses moments sombres, Hanna pensait qu’il y avait de la jalousie du côté de son mari. Il pouvait prendre un ton sardonique, dire qu’un adulte devait s’en sortir seul. Mais à l’époque, Lasse était au lycée, c’était encore un enfant. Cette année, il allait fêter ses vingt-deux ans, mais ça n’avait aucune importance pour elle.
— Tu m’offres un café ?
Lasse était déjà dans la cuisine. Elle prit une profonde inspiration et lui emboîta le pas.
Une fois que le café fut servi avec le leipäjuusto1 crissant sous la dent, Lasse commença à tambouriner sur la table. Il tendit le bras vers la radio qu’il alluma.
— Tu dois être la seule au monde à avoir encore une radiocassette.
Il savait qu’elle avait appartenu à leur père, qui l’utilisait pour enregistrer son émission fétiche, un jeu de mots croisés musicaux, lorsque certaines réponses lui échappaient et qu’il avait besoin de les réécouter. Jamais Hanna ne s’en débarrasserait.
Lasse se resservit du café, cessa de tambouriner.
— Je vais peut-être quand même devoir accepter le boulot à la mine.
Il ne leva pas les yeux, et elle tourna le regard vers la cour. Il avait neigé. Elle devrait déblayer de nouveau car Ante n’en aurait pas le temps.
— Et alors ? Ce n’est pas si mal.
Elle formula chaque syllabe dans sa tête avant de prononcer les phrases, pourtant cela parut forcé.
— Ou bien je mise sur Linda…
Celle-ci lui permettrait d’avoir plus de rennes, suffisamment pour que l’élevage soit rentable.
Il rit et frappa la table de ses doigts repliés.
— Si elle veut toujours de moi.
Hanna plongea encore quelques morceaux de fromage dans son café et remua.
— Mais à quoi bon, hein ? reprit-il. Bientôt, les prédateurs et les assassins auront décimé tout son troupeau.
Comme elle ne répondait pas, il grimaça et esquissa un sourire goguenard.
— Qu’en penses-tu, frangine ?
Elle alla chercher la lavette, souleva la tasse de Lasse et essuya le cercle noir laissé par celle-ci.
Il but une gorgée.
— La mine, donc.
Quand son œil gauche dévia, elle voulut placer sa main devant. L’apaiser.
— Tu as besoin de l’argent. C’est seulement le temps de l’entretien préventif ?
— Oui, comme d’habitude. On sera nombreux à venir des villages.
L’entretien préventif, le moment où ils stoppaient certaines parties de la production pour des opérations de maintenance dans la mine. Elle savait que Lasse était sollicité. C’était un bon mécanicien.
Il appuya l’un après l’autre les doigts d’une de ses mains contre la paume de l’autre, faisant craquer ses articulations.
— Je resterai peut-être plus longtemps cette fois, j’aurai un poste plus fixe.
Elle vit du coin de l’œil qu’il attendait sa réaction.
— S’il y a bien quelqu’un qui doit vendre son âme au diable, c’est moi, dit-il en souriant de nouveau.
— Ne dis pas de bêtises !
— Tu es peut-être contrariée mais moi je suis content, en réalité. Ça fait beaucoup d’argent. Je vais pouvoir repartir en voyage.
— Tu n’as vraiment pas le choix ?
À peine eut-elle prononcé ces mots qu’elle les regretta. Les paroles d’Ante résonnaient dans ses oreilles. « C’est un adulte, tu n’es pas responsable de lui. Occupe-toi de tes affaires. »
Facile à dire pour lui.
— C’est juste que Nils Johan a sans doute besoin de ton aide.
— Ne t’en fais pas, je ressortirai quand le soleil du printemps sera assez chaud.
Des cris de joie éclatèrent dans la cour. Elsa pourchassait Anna-Stina. Hanna savait que la petite était capable de gagner sur la grande, la rattraper, la dépasser, mais elle ne donnait pas tout.
— Je les plains tellement, dit Lasse.
— Pourquoi ?
— Je n’aurais jamais dû les conduire au-delà de la tour d’observation des élans. Elles n’auraient pas dû voir ça…
— Comment pourrions-nous les protéger ? En partant à la recherche de rennes morts chaque fois qu’elles veulent sortir ? Pour dissimuler les traces ? Tu imagines notre vie !
— La police ne nous a pas recontactés.
— Tu espères encore obtenir justice ?
Hanna se rendit compte du ton cassant qu’elle avait employé, mais il souriait, contemplant les fillettes qui se roulaient dans la neige.
— C’est le bon moment pour descendre dans la mine. De toute façon, il fait noir nuit et jour.
— Où vas-tu loger ?
— Je ferai la navette.
— Combien de temps pourras-tu encore louer la maison au village ?
Il haussa les épaules, sortit son paquet de cigarettes et en fit tourner une entre ses doigts.
— Essaie de ne pas fumer devant les filles.
Il leva les bras au ciel. Son sourire se crispa.
— Non, bien sûr ! Il ne faudrait surtout pas qu’elles voient des choses aussi dangereuses que des cigarettes…
Le lave-vaisselle émit un bip, Hanna se leva pour aller l’ouvrir, la vapeur monta vers le plafond.
— Elle est terrorisée, déclara-t-il.
— Qui ça ?
— Elsa. Je crois qu’elle a vu Robert Isaksson.
Hanna soupira, s’empara du torchon, sortit les tranche-fromage du lave-vaisselle et les essuya.
Au même moment, on entendit piétiner sur le perron et la porte s’ouvrit. Des gloussements leur parvinrent depuis le hall. L’une tomba, les deux rirent aux éclats.
— Du chocolat chaud et des gâteaux ! On est frigorifiées ! cria Anna-Stina.
Elles avaient les joues et le bout du nez roses, et leurs cils scintillaient de neige fondue. Elles se blottirent l’une contre l’autre dans le canapé, en continuant de glousser et de se murmurer des secrets.
Lasse ouvrit les bras et se dirigea vers elles.
— Les princesses du village !
— Pas de câlins, dit Anna-Stina d’un ton décidé en levant un pied.
Les fillettes pouffèrent.
Lasse baissa les bras. Il resta coi un instant puis saisit le pied d’Anna-Stina et hop, la fillette se retrouva la tête en bas. Elle poussa des hurlements. Elsa pleurait de rire.
— Arrête ! s’écria Hanna. Tu es complètement fou, tu vas la faire tomber.
— Mais non, fais-moi confiance !
Il descendit Anna-Stina jusqu’à ce que ses mains touchent le sol et elle roula lestement sur le dos. Elle resta allongée, haletante, le visage écarlate.
— Attrape Elsa maintenant !
Lasse lança à la fillette un regard taquin et Hanna vit qu’elle mourait d’envie de se retrouver la tête en bas.
— C’est presque comme Gröna Lund, fit-il pour l’encourager.
— Tu n’es jamais allé dans ce parc d’attractions, protesta Anna-Stina.
— Tu ne sais pas tout.
— Enná ?
— Il est allé en voyage scolaire à Stockholm quand il était au collège.
Lasse tendit la main vers Elsa.
— Tu me fais confiance ?
Hanna vit la petite rougir tout en opinant du chef avec sérieux. Lasse serait un père formidable, un jour, c’était évident. Il avait beaucoup de tendresse pour les petits êtres sans défense. Quand leurs parents étaient décédés, en dépit de sa propre peine, il avait été aux petits soins avec Anna-Stina, il l’avait consolée, amusée, toujours attentif aux besoins de l’enfant de sept ans qu’elle était alors.
Elsa s’égosilla quand Lasse la fit tournoyer. Puis elle lui attrapa la jambe et il la laissa descendre délicatement.
1. Fromage à pâte molle finlandais à base de lait caillé cuit au four que l’on coupe en cubes et
plonge dans le café.
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