Stöld
77 – Čiežalogičieža
Deux jours plus tard, Robert faisait la une du journal local : disparu et recherché. C’est un chasseur qui avait fourni la photo, un cliché pris quelques années plus tôt. Tous les gars de l’équipe de chasse rassemblés pour immortaliser une belle chasse à l’élan. Un Robert barbu, casquette vissée sur la tête, souriait de toutes ses dents.
Elsa frissonna en voyant son visage, ce grand rictus. Enná et Mattias lurent l’article chacun leur tour, en silence. Dans le village, il y avait eu des ragots ; on trouvait étrange que Robert n’ait pas consulté l’équipe de chasse au sujet de la battue à l’élan. Les gars s’étaient préparés à la contre-attaque, avaient affûté leurs arguments, mais il n’était pas venu. Puis quelqu’un avait jeté un coup d’œil dans sa boîte aux lettres : elle était pleine. Peut-être fallait-il se poser des questions. Peut-être même alerter la police ? Non qu’il fût apprécié, ou qu’il manquât à quiconque. On appela malgré tout la police, la personne au bout du fil parut un peu lasse, mais le nom lui était familier, alors elle demanda à son interlocuteur de passer chez lui et de frapper. Ce qui fut fait. La porte n’était pas fermée à clé. Sur la table de la cuisine, il y avait une tasse de café à moitié pleine et une grande brioche à la cannelle entamée, toute sèche. La chaise était tirée, comme s’il venait de se lever. Les visiteurs avaient fait le tour de la maison, froncé les sourcils en sentant la puanteur de poubelle, tiré sur la porte du garage, verrouillée, et sur le cadenas de la remise. Aucune trace ni de Robert ni du clébard.
Finalement, la police avait dû faire un tour au village pour constater qu’il avait disparu. Sa vieille jeep était encore là, mais pas le quad.
Dans le village les rumeurs se multipliaient. On parlait des voitures immatriculées en Pologne à propos desquelles les autres villages avaient alerté, ces types qui avaient l’air d’épier les maisons, de fomenter des cambriolages. On se disait aussi que les disparitions se suivaient, d’abord Petri, et maintenant Robert. Tout le monde savait que Robert abattait un renne de temps en temps, il n’était pas complètement improbable que les Samis en aient eu assez.
À présent, il faisait la une. Dans l’article, la police lançait un appel à témoin. Le quad était décrit, tout comme le chien, lui aussi volatilisé.
Leur mère lut à voix haute quelques morceaux choisis.
Elsa ne savait pas vraiment comment réagir à la nouvelle. Elle rit de la manière dont il était décrit. « Un bon bûcheron, à l’époque », affirmait l’un. « Incompréhensible, disait un autre, dans notre petit village… » Puis elle plaqua une main sur sa bouche. Elle n’avait pas le droit de rire, il était peut-être mort.
Elle prit une bouchée de son plat, mâcha, il était de plus en plus difficile d’avaler. Elle chercha le regard de Mattias de l’autre côté de la table, mais il fixait son assiette et mangeait avec concentration. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’était pas venu chez eux. Elsa sentit la mauvaise conscience poindre à nouveau. Elle aurait dû chercher dans les bois, il gisait sans doute quelque part, dégoulinant de sang, à l’agonie.
— La police dit que son portable doit être déchargé, car on tombe immédiatement sur le répondeur.
Leur mère leva les yeux et se pencha en arrière sur la banquette.
— Je suis contente que tu puisses à nouveau manger, Mattias. C’est une vilaine gastro que tu as attrapée. Tu as l’air d’avoir perdu quelques kilos.
Il ne répondit pas, vida son verre d’eau. La peau fine sous ses yeux était violet foncé, nota Elsa. Il n’avait pas regardé sa sœur une seule fois.
— Tu as la force d’aller travailler avec isa ce soir ?
Leur mère avait un cure-dents dans la bouche. Mattias fit non de la tête et sa mère cessa de se curer les incisives.
— Et toi, Elsa ?
— Je dois aller voir Anna-Stina. Le bébé.
— Oui, mon Dieu ! Encore heureux que tout se soit bien terminé !
Elle s’empara du pain et du beurre en fredonnant.
— Je vais à la gym ce soir. Tu devrais peut-être venir, Elsa. Tu es si pâle.
— Je t’ai dit que…
— Oui, oui, Anna-Stina.
Elle rinça la casserole de pâtes.
— Il doit être mort.
Mattias se précipita dans les toilettes et Elsa l’entendit tourner le robinet.
Elle massa ses épaules tendues, ça remontait jusque dans ses oreilles, elle avait le vertige. L’eau dans la salle de bain continuait de ruisseler violemment et sa mère rinçait à grandes eaux la casserole. La radio hurlait. Elsa se boucha les oreilles. Sa mère finit par se retourner et la dévisagea.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?
— J’ai mal à la tête. C’est pire quand il y a du bruit.
— Je veux juste entendre les infos. Savoir s’ils l’ont trouvé.
Elsa enfila son cardigan blanc, enroula deux fois son châle rouge autour de son cou. Sans débarrasser son assiette, elle se dirigea vers l’entrée. Elle entendit enná soupirer et ramasser ses couverts. Elsa appuya la tête contre la porte de la salle de bain. Ah, comme elle avait envie de parler à son frère !
— Ils l’ont trouvé ! s’écria leur mère.
Le robinet de la salle de bain s’arrêta. Elsa attendit. Leur mère s’écria de nouveau :
— Vous avez entendu ? Ils ont trouvé le quad. Pas loin de la rivière. Renversé.
— Je dois y aller, dit Elsa en ouvrant la porte d’entrée.
Sa mère apparut sur le seuil du hall d’entrée.
— N’est-il pas étrange qu’ils aient trouvé le quad, mais pas lui ?
— Eh bien, ce n’est peut-être pas lui qui le conduisait. Quelqu’un l’a peut-être volé et s’est retourné.
Elsa s’entendit parler, mentir avec tant de facilité.
Sa mère acquiesça.
— Tu as raison. C’est peut-être les Polonais. La police soupçonne un crime.
Elsa lui tourna le dos et fit un signe de la main.
— Je rentrerai tard.
— Ça va, Mattias ? Tu es encore malade ?
On entendit un bruit métallique, puis il marmonna des paroles inaudibles.
Sa mère lui attrapa le bras.
— Je suis inquiète, chuchota-t-elle en désignant la porte de la salle de bain. Est-ce qu’il serait devenu intolérant au gluten ?
— Bon sang, mais pourquoi le serait-il devenu ?
Elsa referma la porte de la maison derrière elle avant que sa mère puisse ajouter quoi que ce soit. Elle descendit les marches d’un pas saccadé, comme si ses jambes se tendaient de manière incontrôlée. Ses mains tremblaient dans les moufles qu’áhkku lui avait tricotées il y avait bien longtemps.
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