Stöld
22 – Guoktelogiguokte
Ils avaient tous patienté, parfois demandé prudemment si elle souhaitait les accompagner à l’enclos. Depuis le jour où Nástegallu avait été retrouvée morte, Elsa n’était plus allée nourrir les rennes avec eux. Par conséquent, lorsqu’elle chaussa ses skis, ce matin-là, ses parents se regardèrent sans rien dire. La veille, ils avaient attendu en silence la police qui n’était jamais venue.
— Je vais peut-être skier jusqu’à l’enclos, dit-elle.
— Tu ne veux pas venir avec nous plus tard ? s’enquit enná.
Elsa la fixa, prise de doute. Elle voulait que tout s’arrange, leur faire plaisir, et ne pas penser aux événements de la veille.
— C’est très bien. Je suis très contente, unna oabbá, poursuivit sa mère d’une voix un peu trop grêle.
Les bras d’Elsa tremblaient lorsqu’elle empoigna les bâtons et glissa sur quelques mètres dans la cour. Elle ne reproduirait pas la même erreur. Cette fois, elle sifflerait ou chanterait à tue-tête en approchant. S’il était là en train de tuer un autre renne, il l’entendrait et s’enfuirait immédiatement.
Mattias avait soulevé le capot de la motoneige et ses doigts étaient maculés de noir. Pourvu qu’il ait entendu qu’elle était en route pour l’enclos… Elsa se rappelait son sourire quand il avait gagné la course contre Lasse, juste avant qu’ils découvrent le lieu où les bêtes avaient été tuées. Elle n’espérait rien de plus que de voir son visage s’illuminer à nouveau. Mais elle n’osait pas lui parler, elle serait trop déçue s’il ne s’intéressait pas à elle.
Elsa sortit de la cour, se faufilant entre les branches hirsutes qui dépassaient de la couche de neige ; dans la petite descente qui donnait sur le lac, il fallait contracter les cuisses pour garder l’équilibre. Le sentier formé par les empreintes de motoneige était glacé par endroits ; elle dérapait et tenta donc de skier à côté de celui-ci. La neige était presque assez solide, mais quand Elsa commença à s’enfoncer tous les deux mètres, elle décida qu’il valait mieux revenir sur le tracé. Les bâtons ne se plantant pas dans la glace, il était difficile de pousser, mais si elle y parvenait, il suffisait alors de deux ou trois impulsions pour prendre de la vitesse. Les températures de la nuit précédente, au-dessus de zéro, avaient surpris tout le monde, mais à peine la neige avait-elle commencé à fondre qu’elles étaient redevenues négatives. Áhkku savait très bien de quoi il s’agissait – la Bible était apparemment très claire au sujet des tempêtes, du froid, des canicules et du feu qui allaient ravager la planète. Isa secouait la tête, évoquant la menace climatique.
Heureusement que les rennes se trouvaient dans l’enclos. La couverture neigeuse, une fois transformée en glace, les empêchait de paître, raison pour laquelle les éleveurs avaient finalement choisi de les nourrir pendant un certain temps au lieu de les laisser en liberté. La décision avait été prise après l’année où la famine avait emporté tant de leurs bêtes qu’isa en avait eu le cœur brisé. Sans compter les gloutons. Anna-Stina lui avait de bon cœur parlé de ces mammifères capables de courir encore plus vite sur la neige gelée et de sauter sur le dos des rennes pour leur mordre le cou. Juste pour s’amuser. Parfois ils n’avaient même pas faim, ils étaient simplement assoiffés de sang après la chasse. Les éleveurs retrouvaient alors leurs animaux à demi morts, la nuque arrachée, exhalant leur dernier souffle, les yeux emplis d’effroi.
Elsa devait se ressaisir, penser à autre chose. La période estivale, la montagne, l’époque du marquage des faons. Les étés qui pouvaient être si froids qu’ils devaient superposer deux doudounes, ou bien les étés où la chaleur était telle, tout à coup, que les rennes parvenaient à peine à se mouvoir. Áhkku annonçait alors, d’un ton sentencieux, qu’on n’avait jamais vu ça auparavant. La mère d’Anna-Stina disait souvent qu’on ne devait pas trop écouter les chrétiens. S’il y avait bien quelqu’un qui le savait, c’était
elle, car sa tante était une laestadienne1 à la foi profonde qui faisait son possible pour effrayer ses neveux et nièces avec ses discours sur l’enfer et le péché. Lorsqu’il arrivait qu’Elsa répétât les paroles d’áhkku, Hanna les discréditait et, chaque fois, Elsa se sentait apaisée. Si áhkku insistait, Hanna pouvait envoyer Elsa et Anna-Stina proposer leur aide pour s’occuper des faons. Elles s’exécutaient immédiatement – en aucun cas elles n’auraient pris le risque de perdre cette confiance.
C’est à l’une de ces occasions que son père avait appelé Elsa pour lui annoncer qu’il lui donnerait un faon. Nástegallu. Son père avait déjà choisi la bête. Il avait cherché la mère parmi des centaines de rennes. Jamais Elsa n’oublierait les sensations et les sons de ce jour-là. Le ruovgat ou grognement des rennes, les bois qui s’entrechoquent, les cloches autour de leur cou et la vibration à basse fréquence contre le sol, leurs terres, cette vibration qui remontait le long des jambes d’Elsa. Un son qui ne s’apaisait pas tant qu’on gardait le suohpan, le lasso, à la main. Les grands rennes qui la frôlaient sur leur passage, le mouvement du troupeau qui ondulait, tournait, tournait, toujours dans le sens inverse de la rotation solaire – déterminé par la force d’attraction de la Terre. Isa avait aperçu la femelle et l’avait montrée du doigt, elle s’était approchée, longeant la clôture provisoire en plastique jaune. Près d’elle, le petit, sa tache blanche caractéristique au front.
Dès qu’Elsa avait vu le faon, elle avait su qu’elle n’oublierait jamais son visage. Ses pattes, particulièrement longues, lui permettaient de marcher sans difficulté au même rythme que sa mère. Au premier jet de lasso, ils l’avaient manqué, mais ils l’avaient dans leur champ de vision. La deuxième tentative fut la bonne. La corde s’était tendue et isa l’avait aidée à tirer. Le petit bondissait dans tous les sens, comme étourdi. Elsa savait qu’elle devait le calmer, lui dire qu’il retrouverait bientôt sa mère.
La femelle appelait son faon, lequel répondait. Ils l’avaient allongé délicatement et Elsa lui avait murmuré des mots doux à l’oreille, en caressant son poil soyeux. Ce qu’elle avait aperçu dans le regard de l’animal l’avait fait se figer. Son père lui avait demandé de se hâter, il n’avait pas vu ce qu’elle venait de voir. C’était le moment de sortir le couteau de sa ceinture. L’oreille était si petite et molle qu’elle se pliait sous la lame. Isa avait entouré la main d’Elsa de la sienne et ensemble ils avaient tracé sa marque, qui était un prolongement de celle de son père. Un filet de sang chaud avait coulé sur sa main. Elle s’était essuyée dans la broussaille, mais le rouge s’était déjà incrusté sous son ongle de pouce. Son faon. Nástegallu. Une petite femelle. Ils avaient lâché prise et l’avaient laissée repartir. Elle avait appelé sa mère et sa mère avait répondu. Elsa avait suivi des yeux leur quête et leurs retrouvailles. Elles étaient pareilles toutes les deux, à présent, appartenaient au même troupeau. Mais ça, elles le savaient déjà.
— In oamas du, leat du iežat. Leat beare luoikkašin munnje, avait murmuré Elsa. Je ne te possède pas, tu es à toi, rien qu’à toi. Je ne fais que t’emprunter.
Elle avait entendu Mattias dire cette phrase à un faon et elle l’avait répétée à voix basse tous les soirs avant de s’endormir, pour être sûre de ne pas l’oublier quand ce serait son tour de relâcher le faon.
Elsa prit un mauvais virage et se retrouva les fesses dans la neige, skis croisés. Elle se releva. Elle avait traversé tout le lac. C’était le moment de faire du bruit. Elle pensa à un joik bien particulier, mais ce chant lui faisait éprouver tant de peine…
Personne ne savait qu’elle s’entraînait en secret, essayait de trouver sa voix. Elle avait entendu dire qu’áddjá entonnait toujours des joik dans sa jeunesse, lorsqu’il partait en montagne, mais elle ne l’avait jamais entendu. Du fait de sa religion, áhkku avait des avis bien tranchés sur le joik et le péché, mais Elsa refusait de croire qu’elle ait pu faire taire áddjá. Elle espérait qu’il célébrait toujours ses terres par ses chants.
Elle était entrée dans les bois. Elle commença à voix basse. Effrayée, une pie s’envola de la branche d’un arbre. Elsa donna de la voix, elle était sûre que son joik s’entendait jusqu’au village, ou du moins jusqu’à l’enclos. Elle était essoufflée de chanter et skier en même temps. Tout à coup, sa gorge se serra, comme si on l’étranglait. La panique allait croissant et elle fut obligée de jeter ses bâtons pour tâter son cou, s’assurer qu’il n’était pas là, qu’il ne s’était pas faufilé derrière elle. Elle fit volte-face, s’étala de tout son long, ouvrit la fermeture à glissière de son manteau. Et put de nouveau respirer.
— Ça alors… Ma princesse ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Lasse se tenait une vingtaine de mètres plus loin, les bras croisés.
— Je me demandais justement qui entonnait un si beau joik ! Même les rennes se sont arrêtés pour écouter.
Elsa détortilla jambes et bâtons, et parvint finalement à se mettre debout, stable.
— Je suis tombée.
— Pas étonnant, tu filais comme une flèche. Viens par ici !
Elle poussa sur ses bâtons et se laissa glisser sur les derniers mètres. Elle percuta Lasse, lequel éclata de rire et fit mine de perdre l’équilibre.
Il ne dit rien du fait qu’elle était de retour, ou qu’ils s’étaient tous inquiétés. Rien du tout, et elle l’aimait pour cette raison. Elle rougit quand cette pensée lui traversa l’esprit. Aimer, c’était un mot lourd de sens, à ne pas employer à la légère.
Elle déchaussa ses skis. Lasse descendit son bonnet sur ses yeux, et elle le remonta en riant.
— Tu arrives à point nommé. Il est temps de charger le traîneau et d’apporter des granulés. Il ne nous reste plus beaucoup de sacs, mais demain on nous en livre vingt tonnes.
Ils se mirent au travail côte à côte, tirant les lourds contenants jusqu’au traîneau. À motoneige, Lasse entra lentement dans l’enclos et Elsa ferma soigneusement la porte avant de grimper derrière, dans le traîneau. Les rennes étaient habitués, ils connaissaient la procédure. Les mangeoires vides devaient être réapprovisionnées. Vite et méthodiquement, elle souleva les sacs, versa les granulés. Ils avaient à peine le temps de repartir que des embouteillages se formaient. Il fallait se battre pour accéder au fourrage, on donnait des coups de bois, des coups de reins. Elsa aurait aimé demander à Lasse de lui montrer la mère de Nástegallu – elle était incapable de la reconnaître. La femelle cherchait-elle son faon ? L’appelait-elle ? L’avait-elle vu se faire attaquer au couteau ? Elsa remplit la mangeoire suivante en repoussant les bêtes qui la frôlaient de leurs bois.
Les rennes sont des animaux taciturnes. Ils ne braillent ni quand on les poignarde ni quand le glouton referme ses mâchoires sur leur nuque, paralysant leur corps. Crier n’est pas dans leur nature.
Elle tendit une poignée de lichen à un renne qui avait été brusquement repoussé par un grand mâle castré. Il sembla la remercier, la regarda droit dans les yeux, et elle en fut presque intimidée. Si l’on a déjà plongé le regard dans les yeux d’un renne et compris, on sait ce qu’on a à faire, on n’a pas le choix. C’est ce que Hanna avait l’habitude de dire et Elsa le savait aussi. Depuis Nástegallu, elle savait. Elle n’oublierait jamais ce regard. Elle s’était confiée à Hanna qui l’avait prise dans ses bras et avait appuyé ses lèvres contre sa tête.
Elsa observait Lasse. Sa façon de sourire et de siffler quand il se trouvait parmi les rennes, sa façon de leur parler et de les repousser si nécessaire, d’une main décidée et pourtant amicale. Comme si les rennes avaient été ses enfants. Elsa espérait secrètement qu’il n’aurait jamais d’enfants à lui, elle voulait rester sa petite princesse pour toujours. Il lui avait promis qu’il n’en aurait pas, il n’avait pas expliqué pourquoi, simplement dit qu’il avait décidé de ne jamais devenir père. Ce secret, il le lui avait confié l’été précédent. Ils étaient assis sur la grande pierre devant l’enclos, le jour du marquage des faons, une brique de jus de fruits tiède à la main. Elsa était au bord des larmes à cause d’une femelle qui courait en rond en appelant son faon, lequel avait succombé durant la nuit. Sans réfléchir, elle avait dit qu’il aurait été préférable que ce soit la maman qui meure, pas le nouveau-né.
— Le faon n’aurait pas survécu sans sa mère, tu le sais, avait dit Lasse. C’est encore pire quand c’est la maman qui meurt.
— Comme quand ta maman est morte alors que tu n’étais même pas adulte ?
Lasse ne s’était pas fâché. Il la laissait dire tout ce qu’elle voulait. Cette fois-là, il l’avait même remerciée et, de son bras libre, l’avait serrée contre lui.
— Tu as de la chance d’avoir Hanna, elle est comme une maman pour toi. C’est la maman la plus gentille que je connaisse.
À peine avait-elle prononcé ces mots qu’elle avait senti un poids, une obscurité au fond de sa poitrine. Si sa mère l’avait entendue ! Elle n’avait pas voulu dire une chose pareille. Mais même là, Lasse ne la regarda pas de travers.
— On peut avoir plusieurs mamans. C’est bien d’avoir une mère en plus, comme Hanna. Tu le sais aussi bien que moi, non ?
Elle ne se rappelait pas ce qu’elle avait répondu.
— Nous, les váhkar, nous avons souvent plusieurs mamans.
— Qu’est-ce que c’est, un váhkar ?
Il avait éclaté de rire, et le rire avait dissipé le nuage noir qui l’assombrissait.
— C’est le petit dernier, celui qui a des frères et sœurs qui peuvent être beaucoup plus âgés que lui. Le dernier enfant qui arrive comme une bonne surprise pour ses parents. Toi et moi, nous sommes des bonnes surprises.
Elsa s’était mordu la langue pour ne pas révéler ce qu’elle n’avait absolument pas le droit de raconter.
— Le problème avec les petits derniers, c’est qu’ils peuvent se sentir exclus, avoir l’impression d’être moins importants. Sache, Elsa, que ce n’est pas du tout le cas. Je te le promets. J’y veillerai personnellement.
Par la suite, elle s’était demandé si cette conversation avait véritablement eu lieu. Il lui arrivait de mélanger ce qui avait été dit, mais le plus important, au sujet des mamans, elle ne l’oublierait jamais. Assez souvent néanmoins, elle avait un peu mal au ventre en pensant qu’elle avait affirmé que Hanna était la meilleure des mamans. C’était juste que Hanna ne pleurait jamais. Les adultes ne doivent pas pleurer, se disait Elsa.
Lasse accéléra. L’à-coup arracha Elsa à ses pensées. Il manœuvra la motoneige hors de l’enclos et elle referma derrière eux.
Il alluma une cigarette, s’appuya contre le guidon. Elsa rassembla le lichen restant pour former un petit tas qu’elle enferma dans ses mains afin de le lancer dans l’enclos. Il ne fallait pas gâcher. Nourrir des rennes était onéreux, elle le savait.
L’œil gauche de Lasse vagabondait. Elsa se concentra sur le nez de son ami.
— Bon travail, Elsa. Difficile de croire que tu es une princesse tellement tu bosses dur.
Sa cigarette pendait au coin de ses lèvres, ballottait quand il parlait. De la cendre en tomba.
Elsa sourit et fit la roue – elle se sentait tellement bien.
— Tu es aussi une petite gymnaste.
— Tu crois que la femelle qui a perdu son petit cet été en aura un autre cette année ?
— Sûrement. Elle est forte.
Lasse éteignit sa cigarette contre sa grosse chaussure et rangea le mégot dans un paquet qu’il gardait dans sa poche de poitrine. Il se dirigea vers les sacs de fourrage, sembla les dénombrer, les tira, les replaça.
— Alors, tu crois qu’on peut rentrer maintenant ?
Elsa plissa les yeux et il soupira.
— Bah, quelle question ! Bien sûr qu’on peut rentrer. Plus personne ne se bat pour la nourriture.
Il se retourna et recompta les sacs.
— Est-ce que la police va venir voir ce qu’on a trouvé ?
Lasse s’immobilisa en plein mouvement, fit volte-face et se dirigea d’un pas rapide vers la motoneige. Il lui tournait le dos.
— Je ne le crois pas.
— Pourquoi ?
— Ils considèrent qu’ils ont des choses plus importantes à faire.
— Quoi, par exemple ?
Lasse rit et renâcla en même temps.
— Tu as complètement raison. Quoi, par exemple ? Tu n’es pas idiote, toi.
Elsa tripotait la fermeture à glissière de la poche de son pantalon. Elle avait retiré ses gants. Au fond de sa poche se trouvait l’oreille qu’elle avait récupérée dans la remise au petit matin. Elle n’aurait pas pu skier sans elle.
— Est-ce que c’est quelqu’un qui a tué les rennes et les a emportés ?
Lasse souleva le capot et farfouilla dedans.
— Qu’en dit ton père ?
Elsa plongea la main dans sa poche, ferma le poing sur le triangle doux. Elle ne répondit pas.
— Hier soir, j’ai suivi les traces à motoneige. Je crois que je vais appeler la police pour dire où elles conduisent. Peut-être qu’ils finiront par venir.
Il ne la regardait pas. Il lâcha le capot et ressortit une cigarette. Son œil dévia.
— Les empreintes allaient-elles jusqu’au village voisin ? demanda-t-elle à voix basse.
Lasse opina du chef et tira profondément sur sa cigarette avant de souffler des ronds de fumée. Pof pof pof.
Elle lâcha l’oreille et remonta lentement la fermeture à glissière.
— Pourquoi est-ce qu’il tue nos rennes ?
— Qui ? Qu’est-ce que tu sais de tout ça ?
— Mais… Robert, celui qui…
Elle renifla.
Lasse fuma sa cigarette jusqu’au filtre.
— Ne pense pas à ces choses-là. Laisse les adultes s’en occuper.
La déception fut telle qu’elle se détourna.
Un corbeau passa à tire-d’aile au-dessus de leurs têtes en croassant.
— Un jour on l’arrêtera, on arrêtera toute sa bande. Je te le promets. On ne peut pas s’attaquer à des rennes impunément. Un jour ou l’autre, je te le dis.
Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et ils se sourirent.
— Bon ! Tu veux rentrer à ski ou tu montes avec moi ?
— Peut-être que tu peux me tirer ?
— Excellente idée.
Il détacha le traîneau, fixa à la motoneige un câble bleu clair, puis fit une boucle à l’extrémité. Elsa y glissa la main gauche et serra fortement la corde.
— Tu veux aller vite ?
— Oui, aussi vite que tu veux !
Elle contracta les jambes et les abdominaux, fléchit légèrement les genoux, glissa un peu vers l’avant, se préparant à la secousse du départ. Lasse eut beau démarrer en douceur, le filin se tendit brusquement et elle eut l’impression que son bras allait s’arracher. Ils filèrent à travers la forêt. Le lac était en vue. Elle s’était habituée, avait trouvé l’équilibre et l’inclinaison idéale. Elle se rendit alors compte qu’elle avait oublié ses bâtons, essaya de prévenir Lasse, mais il portait des bouchons d’oreilles et l’accélérateur était enclenché. Qu’importent les bâtons, quand on peut voler ! La motoneige fonçait sur la glace en vrombissant et elle était derrière – la princesse la plus rapide du monde, les cheveux au vent. Elle put enfin achever son joik, le bruit de la motoneige couvrait et protégeait son secret. Il n’y avait qu’elle, la glace et les lieux qui lui étaient chers.
1. Le laestadianisme est un mouvement conservateur luthérien fondé par Lars Levi Laestadius
au milieu du XIXᵉ siècle et particulièrement implanté dans les pays nordiques.
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