Stöld
14 – Njealljenuppelohkái
— Salut Robban ! Ça fait un bail.
Dans le magasin, Robert se figea en plein mouvement, alors qu’il dégainait son portefeuille pour payer son ticket de PMU.
Certains l’appelaient Robert, d’autres Isaksson, auquel cas on pouvait croire qu’il s’agissait de son vieux. Mais Robban, il y avait au moins vingt ans que personne ne l’avait appelé comme ça. La dernière fois que c’était arrivé, il devait avoir la vingtaine. Il plissa le front et jeta un coup d’œil vers le présentoir à journaux.
— Petri.
En effet, il le reconnaissait. Petri Stålnacke. Il n’avait pas changé. Potelé, court sur pattes, des jambes massives, une épaisse tignasse brune et de grands yeux.
— Ça alors ! Je ne t’ai pas vu depuis qu’on a bossé ensemble dans les bois, dit Petri en souriant.
— Je n’ai pas bougé d’ici.
— En tout cas, tu n’es pas devenu forestier, hein ?
Robert ne voulait pas reparler de cette vieille histoire qui avait tourné au vinaigre. Il changea de sujet.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je cherche une baraque. Tu ne connaîtrais pas quelqu’un qui vend ? Un terrain, sinon ?
— Qu’est-ce que tu cherches ici ? Tu habites encore en ville ?
— Oui, je suis toujours là-bas, je bosse à la mine. Mais j’en ai ma claque des week-ends en ville et ça devient pénible de squatter chez ma mère au village. Je me suis dit que je pourrais trouver un truc à moi.
— Donc tu choisis notre village.
— Je suis fou de pêche, tu vois, et je sais bien que votre rivière grouille de saumons.
Il esquissa un geste imitant le pêcheur à la mouche.
— Tu m’étonnes ! J’en ai attrapé un de dix-sept kilos cet été, répondit Robert.
— Dix-sept kilos ! La vache ! C’est bizarre que je ne t’aie pas vu, je suis venu pêcher ici plusieurs étés de suite.
— La rivière est longue et j’ai mes spots.
Petri rit et acquiesça.
— Je m’en doute.
Robert passa sa carte bancaire pour payer le ticket.
— Tu bosses dans quel domaine, alors ?
Petri ne semblait pas vouloir le lâcher.
Robert prit son temps pour ranger sa carte dans son portefeuille avant de répondre :
— Je suis en arrêt maladie. Le dos, tu vois.
— Merde ! Désolé pour toi. Depuis longtemps ?
Robert jeta un regard à la ronde, pour voir si on les écoutait. Il sentit l’agacement monter.
— Ouais, longtemps. Un truc chronique.
Petri secoua la tête, affichant un air compatissant.
— Aïe aïe aïe. C’est dur, ça.
Robert enfonça son portefeuille dans sa poche arrière et pressa son snus1 du bout de la langue sous la lèvre supérieure. Il n’aimait pas qu’on ait pitié de lui. Il n’empêche qu’il restait là, en compagnie de Petri. Difficile de ne pas l’apprécier. Il était un peu benêt, mais il avait un bon fond. Comme Robert se le rappelait.
— Je ne m’en sors pas trop mal. Je fais quelques boulots par-ci par-là. Ce que je peux faire sans craindre que quelqu’un ne me dénonce à la caisse d’assurance maladie.
Petri éclata de rire.
— Je comprends.
— Ce n’est pas la bonne saison pour chercher une maison.
— Je me suis dit que quelqu’un en avait peut-être ras le bol de vivre ici, comme ça, en plein hiver.
Robert força un demi-sourire.
— Bah, sait-on jamais.
— Tiens-moi au courant si tu entends parler de quelqu’un qui veut vendre.
Robert opina du chef. Bien sûr, il pouvait tendre l’oreille.
— Et toi, tu habites où ?
— Pas au milieu du village, plutôt à l’entrée de la forêt.
Petri sourit. Attendait-il une invitation ? Robert répondit comme il fallait :
— Tu passeras prendre un café, à l’occasion. Tu montes la côte, là-derrière. Au bout de trois cents mètres, tu tournes à droite et tu continues jusqu’au bout de la route. C’est une maison rouge avec une vaste grange devant.
Il était rare qu’on leur rende visite. Et son vieux qui ne laissait entrer personne ! S’il voyait une voiture approcher, il sortait d’un bond dans la cour. C’est ce que ferait Robert s’il prenait l’envie à Petri de venir.
— Allez ! dit-il en saluant Petri d’un signe de la tête avant de sortir de la boutique.
1. Poudre de tabac humide que l’on place entre la gencive et la lèvre.
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