Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 9 sur 86

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9 – Ovcci

 

 

Situé au milieu de la ville, en contrebas de la Maison du peuple, le commissariat était encerclé par des monticules de neige. Au rez-de-chaussée, qui donnait sur la route, trois fenêtres étaient éclairées. Áhkku se gara à la va-vite, au pied du bâtiment de trois étages en briques rouges. Elsa vit la Kia de son père stationnée un peu plus loin. Lui était appuyé contre la portière côté passager, les bras croisés. Son bonnet en polaire recouvrait une bonne partie de son front. Le froid changeait son haleine en fumée. La température avait subitement baissé, approchant les moins trente. Elsa savait que l’air glacial brûlait la gorge, aussi se couvrit-elle le nez avec son écharpe avant de descendre. Áhkku ne ferma pas à clé. Elle se contenta de claquer la portière, contourna la voiture par l’avant et se dirigea d’un pas rapide vers son fils, sans attendre Elsa qui faisait s’envoler la neige à coups de pied sur le trottoir.

Son père ouvrit la porte du commissariat et laissa passer áhkku puis Elsa qui les suivait au ralenti. Ses yeux rivés sur le carrelage noir et brillant. Avec un peu de chance, elle buterait sur un objet, se casserait la figure, se cognerait la tête et tomberait dans les pommes. Avec beaucoup de chance, elle perdrait la mémoire et ne serait pas obligée de parler de lui.

Son père se tenait devant le guichet qui lui arrivait à la poitrine. Elsa vit qu’il se dressait légèrement sur la pointe des pieds, dans un effort pour paraître plus grand. Elle faisait la même chose quand la prof de sport de l’école les répartissait en équipes en fonction de leur taille.

Quant à Elsa, elle était à peine visible derrière le comptoir gris. Peut-être pouvait-on apercevoir son bonnet décoré de bois de rennes, lesquels réfléchissaient la lumière quand on les éclairait.

La vitre de l’accueil s’ouvrit avec un ronronnement, comme au centre de santé. Isa s’annonça d’une voix puissante qu’Elsa ne lui connaissait pas.

— Avez-vous rendez-vous ? s’enquit la femme derrière le guichet.

Son intonation déplut à Elsa. Il arrivait qu’on s’adresse à eux de la sorte lorsqu’ils se présentaient quelque part en kolt. Pourtant aujourd’hui aucun d’entre eux ne revêtait la tenue traditionnelle samie, même si son père, bien sûr, portait sa ceinture en cuir percée d’œillets blancs, jaunes et rouges. Elle était un peu de travers et tombait bas sur ses hanches. Il était venu directement de l’enclos à rennes, mais sans son couteau. Pas le choix – même si c’était juste pour faire le plein à la pompe, tout le monde savait qu’il fallait laisser le couteau dans la voiture. A fortiori au commissariat. On n’y entre pas avec un couteau, évidemment.

— J’ai eu Martin Henriksson au téléphone ce matin. Il m’a dit que nous devions venir pour compléter notre dépôt de plainte.

— À quel sujet ?

Elsa recula de quelques pas pour voir la femme, qui dévisageait son père d’un air renfrogné. Ses yeux étaient ceints d’épais traits noirs, ses cheveux étaient bruns et tirés en arrière en queue de cheval.

— Un renne qui a été tué dans un enclos.

— Nom ?

— Nástegallu.

La voix d’Elsa était claire et posée. Son père, sa grand-mère et la femme la regardèrent. Son père ferma les yeux et inspira profondément.

— Ça veut dire « tache blanche » en sami, précisa Elsa.

La femme fit claquer sa langue contre son palais.

— Votre nom, je veux dire.

Isa répondit d’une voix moins autoritaire. La femme tapa sur le clavier devant elle.

Elsa inclina la tête et s’appuya contre le guichet. Elle avait envie de cracher par terre.

— Je ne suis pas sûre qu’il ait le temps. Autrement, je m’en occuperai, fit la femme.

Elsa jeta un coup d’œil à son père et secoua la tête. Plus jamais elle n’adresserait la parole à cette femme.

— Il nous faut quelqu’un de compétent, commença son père.

— Ah oui ?

Sa voix était comme de la glace, songea Elsa, comme des plaques de glace qui crissent au contact l’une de l’autre, quand le dégel commence et que les courants n’aspirent qu’à ouvrir une brèche dans la rivière.

— Ce que je veux dire, c’est qu’il faut une personne habituée à parler aux enfants. Ma fille est témoin.

Elsa fut soudain prise d’une envie irrépressible de faire pipi. Impossible d’attendre. Elle s’approcha de sa grand-mère et lui chuchota qu’elle devait aller au petit coin.

— Où sont les toilettes ? demanda áhkku à voix haute.

Elle n’aimait pas parler suédois, elle n’accentuait pas les mots au bon endroit et avait du mal à prononcer les consonnes. D’après elle, ce qui manquait au suédois, c’était la mélodie du cœur.

La femme soupira et indiqua une porte au-delà des chaises rouges dans le couloir. Elsa s’y précipita en titubant, ouvrit la porte et eut à peine le temps de baisser son pantalon avant que ça vienne. Elle resta longtemps assise sur les toilettes. Se lava les mains trois fois. Se regarda dans le miroir, tira la langue et cracha abondamment par terre.

En sortant, elle vit un agent de police qui tenait une porte ouverte sur un long couloir. Son père l’avait déjà franchie, mais áhkku attendait sa petite-fille. Elsa leva les yeux sur l’homme, qui devait mesurer au moins deux mètres. Il lui tendit une main froide et sèche qui enveloppa ses petits doigts.

— Elsa, c’est bien ça ? sourit-il.

Elle écarquilla les yeux. Le policier portait un appareil dentaire. Il devait avoir l’âge de son père et avait des bagues. Ça alors, quand Anna-Stina entendrait ça !

Le corridor interminable était entrecoupé de portes ouvertes ou fermées. On entendait de la musique. Elsa tenta de jeter un coup d’œil dans tous les bureaux, stupéfaite du nombre de policiers qui exerçaient en ville. Pas étonnant qu’aucun d’entre eux ne se déplace jusqu’à leur village s’ils devaient passer la journée dans leur bureau à écrire sur leur ordinateur.

Martin Henriksson entra dans la dernière pièce du couloir. Il s’installa derrière son bureau et isa s’assit en face. Il n’y avait que deux chaises, alors Elsa grimpa sur les genoux d’áhkku. Cela faisait longtemps qu’elle ne s’était pas assise sur les genoux de quelqu’un. Et áhkku tendait les muscles de ses cuisses comme si elle essayait de l’éjecter.

Henriksson venait tout juste de prendre ses fonctions au commissariat, les informa-t-il. Raison pour laquelle la pièce était si dépouillée, la bibliothèque quasiment vide et le rebord intérieur de la fenêtre dénué de fleurs. Il venait de rentrer dans sa région d’origine après avoir fait ses études dans le Sud et avoir travaillé à Stockholm. Crispée, Elsa espérait revoir l’appareil dentaire, mais Henriksson ouvrait très peu la bouche en parlant.

— Bon…, dit-il en appuyant sur une touche de son clavier. Vous venez compléter une plainte, c’est bien ça ?

Isa acquiesça. Il avait ôté son bonnet et ouvert son manteau. Elsa ne comptait pas retirer son couvre-chef. Elle se préparait à le baisser sur ses yeux si besoin. Áhkku disait souvent que Dieu met l’humanité à l’épreuve, que tout se passe pour une bonne raison. Elsa avait décidé depuis longtemps que cette histoire de Dieu, très peu pour elle, et la mort de Nástegallu l’en avait convaincue. Pourquoi fallait-il que son renne à elle perde la vie ? avait-elle envie de hurler à sa grand-mère. Quelle bonne raison pouvait-il y avoir à sa présence ici ? À cet interrogatoire ? À ces mensonges qu’elle serait forcée de dire ? À nouveau cette prise de conscience : elle s’apprêtait à mentir devant un policier et devant sa grand-mère croyante. Quant à son père, elle n’osait même pas le regarder.

— Alors, Elsa, tu as neuf ans, c’est ça ? Tu sais donc lire et écrire, j’imagine, dit Henriksson.

Elsa souffla bruyamment. Elle savait lire et écrire depuis l’âge de cinq ans. Elle sentit sa grand-mère se tendre et lui pincer le dos.

— Oui.

— Quelle est ta matière préférée à l’école ?

Elsa esquissa une moue. Pourquoi cela l’intéressait-il ? Elle ne répondit pas. Henriksson sourit et elle fixa sa bouche.

— Moi, c’était la récré ! lança-t-il gaiement.

— Ce n’est pas une matière, marmonna Elsa.

Elle se tut et se laissa tomber dans les bras d’áhkku qui sursauta.

— Et tu as des rennes ? Ça te plaît ?

Elle fit oui de la tête. Áhkku semblait retenir son souffle.

— Si j’ai bien compris, dimanche, tu as skié toute seule jusqu’à l’enclos où se trouvent les rennes. Tu es drôlement forte ! Parce que ce n’est pas tout près, n’est-ce pas ?

Elsa contempla ses mains. Ses skis étaient rangés dans le garage. Elle ne les avait pas touchés depuis. Elle ne voulait même pas les voir. Mais ça lui manquait.

— Tu peux me parler de l’après-midi où tu es partie à skis ? Il faisait froid ? Tu avais froid ?

Martin Henriksson s’enfonça dans son fauteuil dont le haut dossier en cuir remontait jusqu’à la tête. Ses biceps étaient contractés sous sa chemise bleu clair. Ses cheveux bruns étaient coupés à la brosse. Elsa se demanda ce que cela ferait de passer sa main dedans. Aurait-elle l’impression de caresser un hérisson ?

À nouveau elle s’était perdue dans ses pensées et avait oublié la question. Par chance, Henriksson la réitéra.

— Il faisait assez froid. Mais je n’avais pas froid. Je transpirais.

— Oui, ça arrive souvent quand on skie, répondit Henriksson. Y avait-il quelqu’un quand tu es arrivée ?

On entendit des rires dans le couloir. Et Elsa qui pensait que dans les commissariats tout le monde faisait la tête.

— Vous mettez les enfants en prison ? demanda-t-elle d’une voix fluette.

Elle serrait si fort les accoudoirs que ses articulations étaient devenues blanches. Ses ongles faisaient des marques dans le bois. Elle avait de nouveau envie de faire pipi.

— Non, en aucun cas. Les enfants ne peuvent pas aller en prison.

Elle déglutit. Alors seul Dieu pouvait la punir si elle mentait. De toute façon, elle ne croyait pas en Dieu.

— Il n’y avait personne, affirma-t-elle.

Son père et Henriksson se dévisagèrent. Henriksson se caressa le menton et hocha la tête lentement.

— D’accord. Qu’est-ce que tu as vu en arrivant ?

Elle n’avait plus besoin de mentir à présent. Reste qu’il était difficile de raconter.

— Mu miessi. Mon faon, chuchota-t-elle enfin.

Henriksson se pencha en avant, posa les coudes sur la table. Il était trop proche, et Elsa se colla contre áhkku qui se plaqua contre le dossier de la chaise.

— Décris-le-nous.

— Il était couvert de sang. Mort.

Le genou de son père tressautait. Quand il faisait ça à la maison, toute la banquette de la cuisine tremblait.

— Tu t’es approchée de lui.

Elsa opina du chef et elle fixa Henriksson. À partir de maintenant, elle ne dirait rien que la vérité.

— Qu’est-ce que tu as vu ?

— Il s’était fait tuer. Il y avait du sang sur sa fourrure. Il avait les yeux apeurés, même s’il ne pouvait plus voir, bien sûr.

Le genou de son père s’immobilisa subitement.

— Ça t’a fait beaucoup de peine, j’imagine, dit Henriksson en inclinant la tête.

Elle acquiesça, incapable de le regarder.

— Où se trouvait ton renne ?

— Par terre, près de la clôture. À l’extérieur.

— Pas à l’intérieur ?

— Non, à l’extérieur.

— Quelqu’un avait donc traîné le renne hors de l’enclos avec l’intention de l’assassiner, fit son père en posant une main lourde sur son épaule. Elsa a été contrainte de voir son renne mort.

Henriksson n’avait pas l’air convaincu.

— Quelqu’un a pu oublier de fermer la barrière ?

— Impossible.

Son père lâcha l’épaule d’Elsa. Henriksson fixa l’écran de son ordinateur.

— Ici, il est écrit : coup de couteau à la gorge. Un couteau, vous dites ? N’est-il pas possible que la bête se soit approchée d’une partie tranchante du grillage ?

— Impossible. D’ailleurs, ça n’expliquerait pas comment il a pu se retrouver hors de l’enclos. Et sans oreilles.

Le père se pencha pour accéder à sa poche de pantalon, en extirpa son téléphone portable, non sans difficulté, fit défiler ses photos et tendit l’appareil à Henriksson.

— De plus, comme je l’ai expliqué, nous avons découvert des traces toutes fraîches de motoneige.

— Oui, je vois ça, ce sont bien des traces de motoneige.

Elsa tendit l’oreille. Le ton d’Henriksson avait changé. Ce n’était plus le même que quand il posait des questions sur l’école.

— Nous vous avons appelés, mais personne n’est venu.

— Il y a eu une grosse intervention en ville après un accident de la circulation. Sans compter que la date de révision de nos casques de motoneige est dépassée.

Les mâchoires du père se contractèrent sous sa peau. Il prit une longue inspiration.

— Je peux vous donner les photos. Nous pouvons vous assurer que ce ne sont pas les marques d’une de nos motoneiges.

— Ça ne doit pas être facile d’attraper un renne, comme ça, dans un enclos. Ils sont farouches, si j’ai bonne mémoire. J’ai passé beaucoup de temps dans des enclos quand j’étais gosse. Mon meilleur copain avait des rennes.

— On les attire facilement en leur proposant à manger, rétorqua le père d’une voix dure et lasse.

— Est-ce vraiment une bonne idée de nourrir les rennes ? Il paraît que ça nuit à la qualité de la viande.

Le père ne répondit pas. Il récupéra son portable, lèvres pincées.

Elsa sentait le cœur de sa grand-mère palpiter contre son dos. De plus en plus vite. Pourtant elle demeurait immobile.

— Si vous étiez venus hier, vous auriez pu suivre les traces, voir où elles menaient, dit son père.

Elsa pensait à Nástegallu. Elle approchait toujours lorsque Elsa lui tendait du lichen. Alors elle pouvait la caresser.

— Unna oabbá, leat go sihkkar ahte it oaidnán ovttage ? demanda son père en sami. Tu es certaine que tu n’as vu personne ?

Elle fit non de la tête sans lever les yeux.

— Mus lea gožžahoahppu, murmura-t-elle. J’ai envie de faire pipi.

— Fas ? Encore ?

— Je ne comprends pas le sami, vous le savez, n’est-ce pas ? fit remarquer Henriksson.

— Elle a besoin d’aller aux toilettes, expliqua son père.

— Il y en a juste à côté de mon bureau. Vas-y, je t’en prie.

Elle se laissa glisser aux pieds d’áhkku, sortit de la pièce sur des jambes flageolantes et entra dans les W.-C. L’odeur était telle qu’elle dut retenir sa respiration. La voix de son père se fit plus forte et elle plaqua l’oreille contre le mur, sans pour autant entendre mieux. Elle tira la chasse d’eau alors que la cuvette était vide et se lava rapidement les mains.

Au moment où elle sortit, áhkku s’éloignait déjà dans le couloir. Son père se tenait à côté d’Henriksson, raide. Ils conversaient à voix basse. Leur poignée de main ressembla à un bras de fer. Son père tenait dans ses mains une feuille A4 qu’il plia.

— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Elsa.

Henriksson tendit à nouveau sa grosse patte.

— Tu nous as bien aidés, Elsa. Tu ne voudrais pas devenir policière plus tard ? Nous avons besoin de filles courageuses qui n’ont pas peur de skier toutes seules dans le noir.

Elle leva les yeux au ciel, même si c’était malpoli. Elle essaya de serrer la main d’Henriksson aussi fort qu’elle l’avait vu étreindre celle de son père. Le policier retourna dans son bureau et ferma la porte. Elsa et son père marchèrent côte à côte.

— C’est quoi, ce papier ?

— Une copie de notre déposition. Encore un vol.

— Un vol ? Mon renne a été abattu, pas volé. Pourquoi ce n’est pas écrit tué ou assassiné ?

— C’est difficile à expliquer.

— La police va arrêter le coupable ?

Ils étaient arrivés devant la porte vitrée où les attendait áhkku.

— Non, ça risque d’être difficile.

Ils dépassèrent l’accueil. La femme dévisagea Elsa, qui la foudroya du regard en retour.

— Vous vous êtes disputés ? demanda-t-elle, une fois devant le commissariat.

— Non, mais je suis d’accord avec toi, ce n’est pas un vol. Ils n’auraient pas dû écrire ce mot. Et ils auraient dû venir à l’enclos.

Il se tut et déverrouilla la voiture qui émit un bip.

— Merci, enná. À très vite.

Áhkku hocha la tête, mais ne bougea pas. Elsa aurait voulu se blottir contre elle, mais se contenta de s’appuyer légèrement contre son bras. Sa grand-mère sourit.

— Tu t’en es bien tirée. Tout le monde n’est pas capable de répondre aux policiers.

Elle tourna les talons sans laisser à Elsa le temps de répondre. Son père ouvrit la portière et lorsqu’il attacha sa ceinture, comme si elle était redevenue petite, il appuya son front contre celui de sa fille.

« Heureusement qu’il fait noir, aussi noir que la nuit, et que les larmes ne se voient pas, songea Elsa. Et heureusement qu’on ne met pas les enfants en prison. » Elle aurait beaucoup de choses à raconter à Anna-Stina demain.

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