Stöld
64 – Guhttaloginjeallje
Ils allaient séparer les mâles et les faons de l’année précédente des femelles gravides. Il restait un bon mois avant la mise bas en miessemánnu, en mai, mais le temps était venu de les dissocier. Les mâles et les faons pouvaient tuer les nouveau-nés à coups de pied.
Elsa ferma les yeux. Les claquements des pattes arrière des rennes l’emplirent de souvenirs d’un temps où elle était encore innocente. Lorsqu’elle ne voyait pas l’inquiétude de ses parents et que son grand-père avait encore la force de passer du temps en forêt.
Elle retrouva cette sensation de lâcher-prise total, l’impression de s’inscrire dans quelque chose de plus grand qu’elle. Lorsque la vie des bêtes orientait la leur, dans le sens positif du terme. Lorsque tout n’était qu’odeur, sentiment d’appartenance à une communauté. L’impatience lui donnait des papillons dans le ventre.
Tout avait changé peu après la découverte du corps de Nástegallu. Quand les adultes n’avaient plus été capables de lui cacher la réalité brutale, quand elle avait appris à voir que leurs sourires étaient feints. Le silence s’était installé, petit à petit, entre ses parents, s’était glissé entre eux comme le brouillard d’automne, s’était posé sur eux comme une couverture menaçante. Eux seuls savaient ce qui reposait dessous. Et les larmes de sa mère ! Elsa n’avait jamais osé poser de questions, elle s’était contentée de les accepter. Plus sa mère pleurait, moins son père parlait. Elle n’avait pas souvenir de les avoir vus se toucher, se serrer dans les bras. Jamais son père n’allait la voir quand elle était triste. Quand il partait avec les rennes pendant de longues périodes, sa mère ne pleurait plus aussi souvent et Elsa aurait voulu le lui dire quand il rentrait, au cas où il se serait inquiété pour elle, mais elle avait peur que ce soit mal interprété.
Elsa soupira, agacée par sa propension à broyer du noir. Elle contempla le ciel, les petits nuages passaient, le soleil chauffait. Leur chienne Virggo bondissait autour d’elle, essayant d’attirer son attention, pressant son pelage chaud contre sa jambe. Jamais ils n’avaient eu meilleur boazobeana, comme on appelait les chiens de troupeau de rennes. Elle était toujours pleine d’énergie, même après avoir aidé à déplacer le troupeau. La chienne cherchait à être occupée et les caresses assidues à la tête et à la nuque ne suffisaient pas à la calmer.
Le chemin forestier était boueux, les profondes flaques d’eau avaient dessiné de grandes giclées grises sur les ailes des voitures. Elsa sauta agilement par-dessus les plus gros trous pour aller chercher son lasso. Elle était la seule femme aujourd’hui. Cela s’annonçait éprouvant. Les mâles pesaient près de quatre-vingt-dix ou cent kilos. Elle ne pensait qu’aux petits – c’était sans doute ce qu’on attendait d’elle.
Plusieurs de ses cousins étaient venus avec leurs enfants qui, accrochés à la clôture, indiquaient avec excitation les faons de l’année précédente qu’ils reconnaissaient comme les leurs. Ils voulaient entrer. On les y autorisa. Les rennes nourris de la main de l’homme n’étaient pas farouches et se laissaient approcher par les enfants. Les plus jeunes suivaient, hésitants, leurs frères ou sœurs aînés, ou leurs cousins qui avaient déjà de l’expérience. Les petits n’avaient pas peur malgré les bois pointus. Ils caressaient ce qu’ils parvenaient à atteindre. Deux mâles se cabrèrent et commencèrent à s’affronter, sabot contre sabot. Dès que Mattias haussa la voix, ils s’apaisèrent. Les enfants ne se laissaient pas impressionner par ces duels. Ils reculaient de quelques mètres puis, à peine le combat terminé, ils s’avançaient de nouveau, fiers.
— On commence ? cria Elsa, et Mattias acquiesça.
Les enfants étaient toujours là quand le tri débuta. Personne ne doit être de trop dans un enclos, c’est ce qu’Elsa avait entendu dire plusieurs fois. Visiblement, certains n’avaient rien à y faire. Ceux qui regrettaient de ne pas avoir pris au sérieux leurs origines et qui voulaient en être, qui se déplaçaient avec des mouvements saccadés dans l’enclos, feignant de connaître la marche à suivre. Il était rare qu’ils la maîtrisent, mais ça faisait de belles photos sur Instagram. Pour éviter de les avoir là, à déambuler sans but au milieu des cervidés, on les envoyait se poster près du portail par lequel étaient relâchés l’un après l’autre les mâles et les faons. Elsa ne voulait pas les dénigrer, elle ne l’avait jamais fait. Elle se disait qu’ils avaient certainement une part de souffrance en eux. Ça ne devait pas être évident de choisir une autre voie, il y a tant de décisions qu’on ne prend pas librement. Mais qu’ils ne viennent pas ici faire semblant ! Non, ils se devaient de rester humbles lorsqu’ils étaient invités à participer à quelque chose dont ils ne comprenaient pas la portée.
— Regarde, il a survécu, dit-elle à Mattias en montrant du doigt un faon né l’an passé, un čearpmat, au sujet duquel ils étaient inquiets.
— Oui, heureusement. Cette année, ça s’annonce bien.
Ils allaient bientôt commencer, et pourtant l’atmosphère était insouciante, détendue.
— Alors tu remplaces Nils Johan, dit Olle.
— Il est en route aussi.
Elsa eut l’impression de prendre trop de place. La voix d’Olle n’était pas antipathique, il ne semblait pas en colère, mais quelque chose dans ses gestes rendait cela manifeste. Il penchait la tête en arrière, ne la regardait pas dans les yeux. Qu’elle soit heureuse d’être là était secondaire.
Elle tourna les talons et s’approcha des cousins de son père, plaisanta avec eux et, oui, elle vit l’une ou l’autre moustache s’étirer dans un sourire. Elle était parfaitement capable d’employer un langage de charretier s’il le fallait. Mais pas question de chercher à les faire rire à tout prix.
— Tu as vu ? Elle a fait une fausse couche.
Elsa pointa de nouveau le doigt et Mattias s’approcha pour regarder la femelle. Le placenta pendait à l’extérieur, rouge et mou, se cognant à ses pattes.
— Elle n’avait pas envie de garder son faon ?
La fille d’un de ses cousins, Elle-Karin, une blondinette à taches de rousseur, s’était approchée d’Elsa et observait la bête avec curiosité.
— Peut-être qu’elle a eu peur de quelque chose. Il arrive souvent que les jeunes femelles perdent leur faon si elles ressentent une grande frayeur.
Elsa se retint de dire que la bête n’était peut-être pas faite pour avoir des petits et que, le cas échéant, elle finirait à l’abattoir. Elle prit conscience qu’elle agissait comme ses parents, protégeait la fillette. Mais la nature a sa manière de trouver des solutions à certaines choses, ce n’est pas plus étonnant que ça.
— Elle aura un autre faon l’an prochain, affirma Elle-Karin, sûre d’elle.
Elsa avait repéré un faon d’un an. Elle lança son lasso, l’attrapa, tira vite et avec méthode, cherchant à atténuer autant que possible le désagrément pour l’animal. Il ne pesait pas plus de trente kilos, mais il résistait, incapable de comprendre ce qu’on lui voulait. Il n’était pas prêt à quitter sa mère. Certains restaient dans leurs pattes plus longtemps que nécessaire. Mais il fallait laisser la place aux suivants.
Prenant appui sur ses deux jambes, elle tira le faon vers la sortie, reçut l’aide de l’homme en charge d’ouvrir le portail, et l’animal s’échappa, libre.
— Tu ne veux pas plutôt rester à l’entrée ? suggéra Olle en passant. On est déjà trop nombreux.
Feignant de ne pas l’avoir entendu, elle marcha d’un pas décidé parmi les rennes. Son lasso était prêt. Elle jeta son dévolu sur un adulte d’une cinquantaine ou soixantaine de kilos. Elle lança le lasso, attrapa l’animal et la secousse faillit lui déboîter l’épaule. Elle planta les talons dans le sol, mais dérapa sur une plaque de neige auquel le soleil ne s’était pas encore attaqué. C’était plus facile sans neige. Le renne fit un saut de côté et donna des coups de tête pour se débarrasser du lasso. Elsa tira, mais il tirait plus fort. Mattias la rejoignit, ils tirèrent ensemble et il sourit, secoua la tête. Elle aurait préféré se passer de son aide, mais ç’aurait été encore pire de se retrouver les quatre fers en l’air.
— Il faut toujours que tu fasses la maligne, dit-il une fois qu’ils eurent relâché l’animal.
— J’ai été à bonne école.
— Si tu parles de moi, tu es loin d’égaler ton maître.
Ils se sourirent. Elsa voulait tellement plus. Elle voulait parler de Jon-Isak. De sa peur de Robert. Mais elle n’osa pas. Une fois de plus.
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