Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 65 sur 86

Pages du PDF

Stöld

Troisième partie - Giđđageassi, pré-été 2019

Troisième partie

 

 

GIĐĐAGEASSI, PRÉ-ÉTÉ 2019

OceanofPDF.com

65 – Guhttalogivihtta

 

Giđđa devint giđđageassi, le printemps devint pré-été. Jadis, on entendait de grands fracas lorsque les plaques de glace couvrant la rivière se détachaient de la berge, mais la fonte des glaces, ce n’était plus ça. La glace lâchait avec indolence, sans résistance aucune. À présent, la rivière était ouverte et les feuilles des bouleaux s’étaient prudemment développées. Avec un peu de chance, les moustiques n’arriveraient pas avant la Saint-Jean.

Elsa détachait les ballons ratatinés, bleus, verts, jaunes et rouges, qui pendaient encore devant les écoles, souvenirs d’une fête de fin d’année marquée par des températures bien trop basses. Les enfants avaient maintenant recouvré leur liberté. Plus personne ne les forçait à prendre parti dans des conflits séculaires. Les élèves de troisième avaient désormais tout l’été pour s’habituer à l’idée de quitter le domicile familial et commencer le lycée en ville. Comme d’habitude, certains ne s’y résoudraient pas, ils resteraient au village, ou bien y reviendraient au bout de quelques mois. Ils feraient peut-être une nouvelle tentative l’année suivante. Ou pas.

Sa jupe noire voletait autour de ses genoux piquetés de chair de poule à cause du vent froid. Les effluves de l’été ne flottaient pas encore dans l’air.

La fin du mois de mai avait été terrible, comme d’habitude. On ne pouvait plus se déplacer à motoneige, la rivière était trop haute pour pêcher et, tandis que toute la Suède semblait verdir, la neige leur avait de nouveau rendu visite. Ils avaient vu fondre la neige d’hiver, les brins d’herbe se dresser, optimistes. Le thermomètre avait grimpé, de manière inespérée, dépassant les dix-huit degrés pendant quelques jours, pour ensuite s’effondrer jusqu’à quelques petits degrés. À présent il faisait autour de quinze, mais les vents glacés du Nord les remettaient tous à leur place.

Cependant miessemánnu était aussi leur meilleur mois, celui de la mise bas. C’était le début de l’année pour la renniculture. En mai, tout recommençait, et avec les faons venait l’espoir d’une bonne saison. Elsa était toujours émue quand elle assistait à la naissance des petits rennes. Ils restaient à terre un instant, bouleversés, et pourtant, comme ils se levaient vite sur leurs jambes chancelantes, comme ils apprenaient vite à reconnaître le ruovgat, le grognement de leur mère !

Elsa jeta un coup d’œil au parking : il n’y avait que sa voiture. Quand la directrice l’avait appelée pour lui demander si elle pouvait aller faire un peu de ménage à l’école, elle avait hésité. Mais une fois dans sa voiture, elle avait pris de l’assurance. Elle pouvait toujours fermer le portail à clé. Pourtant elle ne put s’empêcher de regarder tout autour d’elle avant de verrouiller la porte. Sa famille savait qu’elle ne sortait pas inutilement, et de préférence pas toute seule. Elle souffrait de savoir qu’il avait pris le dessus. Parfois elle montait dans sa voiture et roulait jusqu’en ville pour éprouver sa liberté. Elle appelait ses amis du lycée, les voyait autour d’un café. Elle ne leur parlait jamais de Robert. En ville, elle était une autre. C’est peut-être ça que Lasse était venu chercher, se dit-elle. Cet intervalle dans lequel il avait le droit d’être un autre.

Elle creva les ballons qui se vidèrent lentement de leur air. Elle fit le tour de la salle des maîtres et arrosa les fleurs flétries. Elle sortit quelques tasses oubliées dans le lave-vaisselle. Noua les sacs-poubelle. Elle ne cessait de penser à Lasse. Ses voyages en Méditerranée. Les châteaux de sable qu’il prétendait avoir bâtis. Elle ne put s’empêcher de sourire. Mais l’obscurité grandissait dans sa poitrine. Ça ne lui avait pas suffi d’être un autre Lasse qui construisait des châteaux de sable. À la fin, de toute façon, rien ne suffisait plus.

Elle longea le couloir jusqu’à la cantine. Le mur était décoré à même le béton. Des rennes, des poules des neiges, des montagnes, et tout en bas, dans un coin, un kiwi. C’est Lasse qui avait peint l’oiseau, un jour en fin d’après-midi, une fois tous ses camarades partis. Le mur avait été tant de fois couvert de graffitis que le professeur d’arts plastiques avait eu une idée : laisser les élèves de troisième le décorer. Ils s’étaient quasiment tous relayés, groupe par groupe, s’étaient disputé le choix des motifs, mais avaient fini par se mettre d’accord. Elsa savait tout. Un jour qu’elle était muette de chagrin après la mort de Lasse, le professeur d’arts plastiques l’avait emmenée devant la peinture, et avait pointé du doigt le kiwi.

— Devine qui a peint ce bel oiseau ?

De nouveau à genoux, Elsa caressait le mur froid. Le petit oiseau brun, incapable de voler.

Elle mit le clignotant bien avant de bifurquer et d’entrer dans la cour, où elle resta assise dans la voiture un instant. Le soleil se reflétait dans la nouvelle vitre de la cuisine. Une clôture avait été érigée autour de la maison. Les coups de marteau avaient résonné pendant plusieurs jours, mais cela n’avait pas suffi, elle ne se sentait pas mieux. Comme s’ils avaient entouré leur terrain pour indiquer où vivait la peur.

L’attaque de Robert l’avait durablement traumatisée. Pourtant la vie avait continué, Dieu sait comment. Ljungblad était têtu, il avait cherché des témoins et s’était rendu chez Isaksson. Jamais les villageois ne virent une voiture de police aussi souvent que ce printemps-là. Mais Ljungblad ne s’arrêtait jamais chez Elsa parce qu’il n’avait rien d’encourageant à lui dire. Il avait fini par téléphoner. C’était parole contre parole, une situation impossible.

— Vous n’auriez pas dû raccrocher quand vous étiez en communication avec le 112. Si on avait pu enregistrer sa voix, on aurait pu l’inculper pour menaces.

De cette manière, ça devenait de sa faute à elle.

Elle entra dans la maison et ferma à clé. Le plancher grinça sous ses pieds quand elle fit le tour de toutes les pièces. Dans la cuisine, l’air était saturé – sa mère avait confectionné des gáhkku, les galettes samies – mais Elsa n’aérait jamais quand elle était seule. Trop souvent, elle se surprenait à regarder par la fenêtre pour voir qui passait en voiture. Le bruit d’un quatre-quatre au bord du lac suffisait à lui faire serrer les abdominaux.

Minna répondit à la deuxième sonnerie. Elsa sentit son corps s’apaiser.

— Prête pour le marquage des faons ?

Sa voix était faussement enjouée.

— Mes bagages sont prêts.

Le silence dura trop longtemps.

— Comment ça va ?

Minna paraissait inquiète.

Au début, Elsa n’avait rien changé à ses routines, par habitude, mais peut-être aussi parce qu’elle était dans le déni. Or, un jour, elle l’avait aperçu. Devant la station-service, casquette enfoncée sur les oreilles, sourire sardonique aux lèvres. Son corps lui avait rappelé la terreur ressentie dans la cave en terre. L’air qui manquait, son pouls sifflant dans ses oreilles. Elle n’avait pas bifurqué vers la pompe, elle avait freiné sec, enclenché la mauvaise vitesse, le moteur avait vrombi lorsqu’elle était repartie en trombe, le gravier de l’accotement avait crissé sous ses roues. C’est Minna qu’elle avait appelée. Elle continuait à l’appeler chaque fois que son corps lui faisait revivre cette panique.

— À chaque instant, je regarde s’il n’est pas dans les parages.

— Je crois qu’il a peur, c’est lui qui se cache. Toi tu vis ta vie comme d’habitude.

— Pas vraiment.

Dans ses cauchemars, elle voyait son sourire. Elle dormait de moins en moins. Son monde rétrécissait à vue d’œil.

— Il ne le sait pas. Tu dois garder la tête haute. Ces connards-là cherchent les faiblesses. Ne lui donne jamais ça.

— Je suis heureuse que tu sois bientôt là.

Une fois qu’elles eurent raccroché, Elsa vérifia que la porte était bien fermée. Tira trois fois sur la poignée. Au début, elle avait eu l’espoir naïf que la police allait réussir. Puis cette honte incompréhensible était revenue.

Celle de ne pas être crue. De ne pas valoir plus que ça. Et le père, tout aussi honteux, incapable de protéger sa famille, qui avait installé une clôture avec un désarroi que personne ne devait percevoir. Elle l’avait vu donner des coups de marteau de toutes ses forces, tel un fou furieux, et peindre en éclaboussant de son pinceau autour de lui. L’herbe resterait longtemps tachée de blanc.

Et giđđa devint giđđageassi, le printemps devint pré-été.

OceanofPDF.com