Stöld
13 – Golbmanuppelohkái
Ils faisaient la navette, se relayaient, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le père d’Elsa, Mattias, le père d’Anna-Stina, qui s’appelait Ante, ses oncles paternels et maternels, et les oncles paternels d’Elsa. Les hommes mais aussi les garçons. Le silence se faisait lorsqu’ils quittaient la maison, mais d’une certaine manière le silence était le même quand ils revenaient. Ils se préparaient des tartines, mangeaient debout devant la fenêtre de la cuisine, le regard perdu dans le lointain. Comme s’ils voyaient par-delà l’avenue tracée par les motoneiges sur la glace, par-delà les arbres, jusqu’aux terres que foulaient les rennes. Comme s’ils se trouvaient avec les bêtes alors même qu’ils étaient à la maison. Ils n’étaient jamais vraiment à la maison. Ils étaient dans la cour à charger les traîneaux, à mettre de l’essence dans les motoneiges, à se moucher en bouchant une narine et en soufflant de l’autre vers le sol. Leurs doigts étaient engourdis, certains ne redeviendraient jamais droits. La nuit, leur corps les faisait souffrir, et le matin le père d’Elsa boitait. Ce qui était encore plus dur, c’est que le sommeil n’était jamais assez profond.
Allongée sur le canapé, Elsa étendait les jambes. Ses orteils touchaient la table basse blanche. La couverture était rêche, rouge, décorée d’un grand renne. Sa mère ne l’aimait pas, mais c’était un cadeau de ses collègues du service d’aide à domicile pour ses quarante ans, alors elle ne pouvait pas s’en débarrasser. Imaginez, si l’une d’entre elles passait prendre un café ! Pourtant, n’était-ce pas un affront fait à tout l’artisanat sami qu’ils possédaient à la maison ? Le duodji. Tous les objets que son grand-père avait fabriqués. Sans compter que la grand-mère et la mère d’Elsa confectionnaient des kolts magnifiques. Ceux qu’Elsa portait étaient toujours neufs, jamais de seconde main. Elle savait quasiment coudre seule d’ailleurs, elle était presque aussi agile de ses doigts que les adultes. Et elle ne manquait pas de patience.
Le portable de son père vibra sur la table du séjour et il lui cria de répondre depuis la salle de bain. Elsa n’eut pas le temps de dire « allô » qu’une voix lui cracha à l’oreille :
— C’est votre faute ! Vos saloperies de rennes ! Je vais les buter un par un.
Elle éloigna le téléphone de son oreille, le souffle coupé.
— Notre nouvelle voiture est en pièces et je suis sûr que ma femme a subi le coup du lapin ! Mais ça, vous vous en foutez ! Maintenant que ce satané renne est mort, vous allez recevoir du fric.
Elle jeta le téléphone sur le canapé, incapable de le quitter des yeux. Elle se recroquevilla au bout du canapé, contre les coussins.
— Isa, viens ! appela-t-elle.
Il se précipita dans la pièce, glissant sur ses chaussettes, et s’empara du téléphone.
— Que s’est-il passé ?
Silence.
— Je comprends, mais…
Il entra dans la cuisine, ce qui n’empêchait pas Elsa d’entendre les vociférations métalliques qui surgissaient du téléphone pressé contre l’oreille de son père.
— Où êtes-vous entrés en collision ?
La voix de son père semblait posée, mais il finit par s’emporter :
— Je suis navré pour vous, mais…
Pause.
— J’entends bien, mais vous devez aussi comprendre que vous me menacez et que je vais porter plainte contre vous.
Sa mère, qui venait d’entrer, s’agitait de pièce en pièce, fébrile ; elle alla d’abord dans la cuisine pour faire signe à son mari de se taire, puis dans le séjour pour augmenter le volume de la télévision.
— Allez-y, portez plainte contre moi aussi, renchérit le père d’Elsa.
Le silence se fit. Quelques instants seulement. Puis vinrent les murmures. De ses parents. Ils lui parvenaient par vagues, à voix basse, à travers un mot, une consonne parfois, qu’on ne pouvait pas chuchoter. Sa mère disait « chut ». Toujours elle, jamais lui.
Le bruit d’une combinaison de motoneige dont on enfile les manches, la fermeture à glissière qu’on remonte et le courant d’air frais qui entre, effleure les bras nus d’Elsa et disparaît aussitôt. Les phares de la voiture qui balaient le séjour.
— C’était qui ?
Elsa posa la question suffisamment fort pour que sa mère l’entende dans la cuisine. Elle reniflait. Évidemment. Elsa ne pouvait pas renifler. Ça ferait une de trop.
— Juste un type du village, unna oabbá.
— Pas du village voisin ?
— Non.
Rien de plus ne fut dit.
Une demi-heure plus tard, un gyrophare projeta sa lumière sur les murs du séjour. D’un bond, Elsa s’agenouilla, saisit le dossier du canapé et se hissa pour mieux voir. Une ambulance, sans sirène, mais avec des feux clignotants. Heureusement qu’il n’était pas encore dix-sept heures, sans quoi celle-ci n’aurait pas pu se déplacer. Les infirmiers rassemblaient à présent leurs affaires et partaient. Il ne restait plus qu’à attendre le véhicule d’assistance de la ville, ce qui pouvait prendre plus d’une heure.
Les éleveurs mettaient toujours les automobilistes en garde contre les rennes en liberté à proximité des enclos. Des sacs-poubelle noirs claquaient dans le vent, fixés aux piquets jaune fluo réfléchissants disposés le long de la route. Ce qui n’empêchait pas certains conducteurs de passer à la vitesse supérieure. Pas tous, loin de là. La plupart des gens freinaient, éclairaient en pleins phares et fouillaient la forêt du regard. D’autres, pourtant, montaient sur leurs grands chevaux. Pourquoi devraient-ils faire attention à ces saloperies de rennes, les bêtes des Lapons ? Oui, dans des cas comme celui-ci, c’est ce terme qu’ils employaient.
Elle rabattit la couverture sur sa tête et se dit que, ce soir, elle inspecterait de nouveau la porte. Son père, qui se couchait le dernier, ne fermait pas toujours à clé. Áhkku jamais. Pire, quand elle s’absentait, elle appuyait le balai contre le battant au lieu de la verrouiller. Tard le soir, Elsa avait déjà vu sa mère aller fermer la maison d’à côté avec la clé de secours. C’était d’autant plus important cet été-là, car visiblement, des cambrioleurs rôdaient.
Sa mère ouvrit et ferma les placards de la cuisine, fit couler de l’eau dans des casseroles, alluma la radio et n’eut pas le temps de la couper avant que le journaliste annonce l’accident sur leur route. Une personne légèrement blessée. Elsa ne sut pas ce qui était arrivé au renne, car sa mère avait éteint. La poêle crépita et l’effluve des suovas frits se répandit dans la cuisine.
La porte d’entrée s’ouvrit. Áhkku entra. Sans ôter ses chaussures, elle se laissa tomber sur la chaise-coffre la plus proche de l’entrée, sous la pendule. Cette chaise était destinée aux personnes qui venaient leur rendre visite, mais pas seulement. La mère d’Elsa disait que parfois on veut juste éprouver un sentiment d’appartenance, quelques instants, avoir un endroit où l’on peut s’asseoir en silence, se sentir moins seul, moins triste. Cela n’arrivait plus très souvent. Le vieux Per-Niila est devenu trop malingre ; il n’avait plus la force. Auparavant, il passait la porte à l’improviste, une ou deux fois par semaine, jusqu’à ses quatre-vingt-quatorze ans. Il restait là, sur la chaise, à boire du bout des lèvres du café qu’il avait versé au
préalable de sa tasse dans une soucoupe1. Il ne disait rien, mais observait attentivement Elsa qui cousait à la table de la cuisine. Faisait des petits « hum », tendait la tasse pour qu’on la lui remplisse à nouveau, plusieurs fois, avant de partir. Parfois il lui faisait un signe de la main. Il devait être le dernier dans son genre, et cela faisait des mois qu’il n’était pas venu.
— C’était les Johansson, dit áhkku.
— Oui, répondit la mère d’Elsa en baissant la voix. Ils ont appelé. Furibonds.
Elsa repoussa la couverture et entra dans la cuisine. Elle voulait entendre ce qui se disait. Vraiment. Elle s’assit sur la banquette et observa sa mère, puis sa grand-mère. Mais elles ne parlaient plus. Sa mère lui tourna le dos.
— Ils ont été obligés d’abattre le renne, annonça-t-elle enfin.
— Ils conduisent comme des fous sur cette portion de route, fit áhkku.
— À qui le dis-tu !
Sa mère faisait revenir des suovas. La graisse giclait sur la hotte et les murs. Áhkku sortit un sachet rempli de rubans qui devaient orner le holbi, la partie basse du kolt. Elle le montra à la mère d’Elsa qui opina du chef et s’en empara en chemin vers le réfrigérateur. Elle laissa tomber le sachet sur le plan de travail à côté du micro-ondes.
— Mets le couvert, unna oabbá, dit-elle.
Áhkku arborait un pansement au majeur et au pouce. Son couteau dérapait, parfois. Quand elle était lasse de manier l’aiguille, elle sortait son couteau et taillait le bois. Si elle se coupait ce n’était pas grave, parce que áddjá avait le pouvoir d’arrêter les saignements. Il suffisait à Elsa d’y penser pour que le sang cesse de couler. C’était naturel, il n’y avait rien d’étrange à cela, mais sa mère répétait souvent qu’il ne fallait surtout le dire à personne. Áddjá pouvait faire disparaître une douleur en soufflant simplement dessus. Il arrivait que des gens viennent chez lui pour se faire aider, et beaucoup lui téléphonaient. Mais c’était un secret.
— Tu t’es encore coupée ? demanda Elsa en posant couteaux et fourchettes de part et d’autre des assiettes.
— C’est juste une égratignure.
Ils entendirent un bruit de moteur dans la cour, mais le père d’Elsa n’entra pas.
— Bon, je vais voir dehors, fit áhkku.
Deux petites flaques s’étaient formées devant la chaise. La mère d’Elsa les nettoya d’un coup d’essuie-tout en soupirant.
Le père d’Elsa repartit et áhkku ne revint pas. Elsa la vit franchir une congère avec agilité avant de se diriger vers sa maison. Sa mère fit claquer des louches qu’elle n’arrivait pas à faire rentrer dans le deuxième tiroir.
— Eh bien, on sera en tête à tête, déclara-t-elle en tendant la poêle pour faire glisser dans l’assiette d’Elsa les fines tranches de viande fumée. Et tu épluches tes pommes de terre toute seule.
— Je mange la peau.
— Je veux que tu t’entraînes à les éplucher.
Elsa se brûla le pouce et des larmes apparurent dans ses yeux.
1. Pratique courante autrefois en Suède comme en France. On buvait le café à la soucoupe et
non à la tasse, notamment pour qu’il refroidisse plus vite.
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