Stöld
23 – Guoktelogigolbma
La vieille école samie aux murs blancs et l’école municipale grise fraîchement rénovée se dressaient côte à côte dans le hameau voisin. Elles se partageaient le réfectoire et le gymnase. En réalité, aucun des deux établissements n’avait suffisamment d’élèves et ces dernières années, l’école samie avait dû créer des classes à plusieurs niveaux. Elsa avait entendu dire que les politiques projetaient de fermer l’école du village – les élèves iraient alors en car jusqu’à celle de la ville. Elle espérait souvent que ce projet se concrétise, surtout quand elle se dirigeait vers le réfectoire de l’école municipale.
Les dames de la cantine, affublées de tabliers blancs, soulevaient de leurs bras épais et puissants les grands plats remplis de pommes de terre fumantes et de saucisses fumées à moitié crues. Astrid Johansson, elle, n’était plus capable de porter que les petits saladiers en aluminium contenant des carottes râpées, des concombres, des haricots rouges et de la salade flétrie. Et elle en rajoutait. Autour du cou, sa minerve était bien serrée afin que personne ne pût douter de sa souffrance.
Quand Elsa arrivait à la cantine, Astrid la suivait du regard. Elle plaçait souvent une main éloquente sur sa minerve en se lamentant. Il n’y avait pas une seule personne dans toute l’école qui ne sût pas précisément à quel endroit le couple Johansson avait percuté le renne et les conséquences désastreuses pour Astrid. Elle avait même été mise en arrêt maladie pour la première fois de sa vie. À présent elle était de retour, mais, qu’on se le dise, ça n’aurait pas été possible sans ibuprofène.
Que la voiture eût fini à la casse, tout le monde le savait aussi parce qu’elle était obligée de prendre le car en attendant que son mari jette son dévolu sur un nouveau véhicule. Il fallait en choisir un à l’assise plus haute, de préférence un SUV, pour qu’ils aient une meilleure vue, parce que « la prochaine fois, ce satané renne sera blessé, mais pas eux ».
Quand Astrid, dans la cuisine, déblatérait sur les Lapons et leurs rennes, elle avait plusieurs fois laissé échapper des grossièretés, tant et si bien qu’elle avait été convoquée chez la directrice pour une discussion sur ses choix lexicaux – c’est du moins ce que prétendait la rumeur. Depuis cet épisode, elle refusait le plus souvent d’ouvrir la bouche sur son lieu de travail.
Elsa se servit une portion minuscule – il fallait toujours terminer son assiette. Les rondelles de saucisse étaient si pâles que, rien qu’à les regarder, elle sentait son estomac se soulever. Elle écrasa les pommes de terre, ajouta un peu de beurre qu’elle était parvenue à chiper dans le pot – on aurait presque dit de la purée – et ensuite hop, dans la bouche avec la saucisse. Il fallait mâcher rapidement. Elle y parvint et fit descendre le tout avec quelques gorgées de lait. Elle avait des frissons dans le dos.
Elle mangeait seule. Les autres élèves de sa classe étaient assis à une table ronde près de la fenêtre. Même quand celle-ci était au complet, ils préféraient se presser les uns contre les autres que s’installer à côté d’elle. Mais les mercredis et les jeudis, Anna-Stina avait sa pause en même temps qu’elle et elles déjeunaient généralement ensemble. Elles ne discutaient jamais du fait qu’Elsa mangeait souvent seule. Même les enseignants avaient cessé de s’en étonner, ils disaient qu’Elsa l’avait sans doute choisi. Pourtant, quand l’école municipale avait accueilli un enseignant stagiaire, il s’en était fallu de peu qu’il ne déclenchât l’alarme à incendie tant il avait été bouleversé.
— Comment est-il possible que personne n’intervienne quand il est aussi évident qu’une élève est mise à l’écart ?
Ce jour-là, la professeure de travaux manuels se trouvait elle aussi à la table ronde, serrée entre les enfants, et sa bouche avait formé un O de surprise quand le stagiaire l’avait mise au pied du mur. Pour qui se prenait-il, ce Suédois du Sud qui croyait pouvoir éduquer le corps enseignant du village ? Ce n’est pas comme si Elsa était harcelée ! Pas vrai, Elsa ? Le stagiaire avait fini par prendre ses repas à sa table pendant plusieurs semaines, ce qui était presque pire que de rester toute seule. La situation en était d’autant plus criante. Autrement, elle avait une stratégie. Arriver la dernière à la cantine, passer devant la table ronde en s’écriant suffisamment fort : « Oh, vous êtes déjà très serrés, je vais m’installer là-bas. » De cette manière, on ne pouvait pas dire qu’elle était exclue.
Non, elle n’était pas vraiment victime de harcèlement, mais pour une obscure raison, il n’y avait pas de place pour elle. Peut-être parce que certains élèves de la classe faisaient partie de cette famille dont son père ne voulait pas parler. Ou bien parce que sa mère était considérée comme une rivgu, chose que les mauvaises langues n’oubliaient pas. Elsa avait entendu murmurer qu’on n’était qu’à moitié sami si un seul de ses parents l’était. À ces occasions, l’envie lui prenait de se lever et de crier que si, le nom de sa mère se trouvait bien dans un livre généalogique !
Elsa s’en sortait. Elle pouvait bien manger en solo trois jours par semaine. C’était sans compter Markus. Les lundis, il entrait nonchalamment avec ses amis braillards. Ses yeux clairs de loup à l’affût. Elle avait exactement quinze minutes pour prendre son repas avant qu’il n’arrive, mais d’après le règlement il fallait rester au moins vingt minutes à table. Elle avalait son déjeuner à toute allure, puis elle surveillait la trotteuse de la grande horloge de l’entrée en attendant de pouvoir déposer son plateau.
Autour de la table ronde, on riait. Quelqu’un avait une moustache de lait. Puis un autre, et les éclats de rire continuaient. Pourtant Astrid ne leur enjoignait pas de se taire, elle semblait plutôt fixer Elsa. Qui fixait l’horloge. Quand le loup entra, il avait lui aussi les yeux rivés sur elle. Mais il fallait faire la queue pour se servir et cette fois il ne parvint pas à doubler tout le monde. Elsa chercha du regard Anna-Stina dans la cour, de l’autre côté de la vitre. Le loup s’approchait de la nourriture et la trotteuse bondissait comme une grenouille tranquille. Les articulations d’Elsa étaient toutes blanches tant elle serrait les doigts autour du plateau. Plus que vingt secondes. Enfin, elle put se lever et repoussa sa chaise avant de se diriger à pas hésitants vers la cuisine, sans tourner la tête dans sa direction. Astrid se tenait dans l’air humide à côté du lave-vaisselle. Ses cheveux, que l’on apercevait sous sa charlotte, étaient mouillés de sueur. Elle tapota sa montre de l’index.
— Il reste encore une minute avant que vous puissiez vous lever.
— Mais l’horloge là-bas…
— Elle avance.
Elle agita devant elle une main molle, rouge et gercée. Elsa était pétrifiée : le loup avait été servi. Il était coiffé de sa casquette en dépit de l’interdiction, mais personne ne le réprimandait. Son jean descendait sous ses hanches. Il riait avec un autre garçon, ils se bousculaient.
Astrid la dévisagea tout en déboutonnant son col, dévoilant un cou écarlate et luisant. Elle se gratta.
Les camarades de classe d’Elsa avaient eux aussi fini de manger. Ils se placèrent devant elle. Elsa, bien qu’ayant terminé la première, se retrouva dernière. Astrid lui tourna le dos, et le lave-vaisselle cracha de la vapeur quand elle abaissa la porte.
Elsa se hâta de sortir, les yeux rivés au sol. Dans le vestiaire, elle percuta la remplaçante, Anette.
— Tu es pressée, dis donc ! lança-t-elle en riant et en lui donnant une accolade.
Elsa huma un léger parfum ; les cheveux d’Anette lui chatouillaient la joue.
— Tout va bien ?
Anette l’examina en détail. Elsa esquissa un sourire figé, mais lui assura que ça allait.
— Je dois juste me dépêcher. C’est à celui qui arrivera le premier en haut de la butte.
Elle n’avait jamais gravi cette grosse congère en courant, mais elle se doutait qu’elle serait plus rapide que les autres. Elle était sûre aussi qu’on la pousserait en bas si elle essayait d’y grimper.
— Vite vite alors ! J’espère que tu vas gagner !
Elsa courut vers la classe en retenant ses sanglots.
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