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Ann-Helén Laestadius · Chapitre 54 sur 86

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54 – Vihttaloginjeallje

 

Petri savait que ce n’était pas une bonne idée. Surtout maintenant. Le reportage au journal télévisé et toute la presse qui parlait de ces pauvres Lapons. Les gens étaient sur le qui-vive désormais.

Il n’avait pas appelé Robert. Ne lui avait pas dit qu’il était revenu exprès depuis la ville parce qu’il avait reçu une commande. Robert lui aurait répondu de faire profil bas.

Son congélateur était plein à ras bord de tout ce que Robert avait apporté en quatrième vitesse quand il avait failli se faire pincer à cause d’une perquisition. Petri avait réussi à vendre une partie de la viande, mais on ne savait jamais avec Robert. Tout à coup, il pouvait vouloir tout récupérer et là, ce serait le bordel.

Petri n’avait pas eu besoin de chercher longtemps dans la forêt. Il avait poursuivi le renne à motoneige, en zigzag, sur une courte distance, avait fatigué la bête jusqu’à ce qu’elle s’enfonce dans la neige profonde, qu’il puisse lui planter son couteau dans la nuque puis en plein cœur. L’abattre d’une balle aurait été plus simple, mais il avait un peu plus de jugeote que ça.

À présent, le renne se trouvait sur le traîneau et Petri était à deux pas de la route où sa Chevrolet Suburban l’attendait, avec la remorque. Tout était soigneusement planifié. L’animal serait caché sous la bâche, avec la motoneige et le traîneau. Les habitants du village savaient que Petri venait dans la maison presque tous les week-ends et pour les vacances – ça n’éveillerait donc pas les soupçons.

Il n’aurait même pas besoin de dépecer la bête. Il lui suffirait de la déposer chez le client. Une mission aussi simple, ça ne se refuse pas. Robert aurait fait comme lui, il en était persuadé.

Petri tourna la clé de la motoneige, mais le moteur ne réagit pas. Il était complètement mort. Pas encore ! Il tenta de nouveau sa chance. Saloperie de bougie d’allumage ! Le voisin lui avait parlé d’une panne au niveau du boîtier d’allumage. Petri ne connaissait rien aux moteurs et n’avait rien compris à ces explications. Il se plaça à côté de la motoneige et tira la ficelle. Tira à nouveau, de toutes ses forces. En vain.

Chaque minute qui passait augmentait considérablement le risque d’être repéré. Il sortit son portable, hésita. Impossible. Robert serait furieux. Sans compter qu’il était trop risqué pour lui de sortir à motoneige.

Petri descendit le renne du traîneau. Il n’y avait qu’une solution : le traîner à la main. Il attrapa les bois et donna une secousse. C’était un renne imposant, mais heureusement la piste de motoneige était verglacée après la semaine de pluie et le froid qui avait suivi. Prenant appui sur ses jambes, il marchait à reculons en tirant l’animal par à-coups. Il s’arrêtait à intervalles réguliers pour souffler, et dut baisser la fermeture à glissière de son manteau pour laisser entrer l’air lorsque la sueur commença à lui coller le col. Il tendait l’oreille. Y avait-il du bruit ? Les villageois étaient sur leurs gardes, il en était conscient. Sans compter qu’une motoneige et un traîneau abandonnés au milieu de la piste, c’était suspect. Et tout le sang qu’il avait tant bien que mal recouvert de neige… Merde ! Il allait quand même devoir appeler Robert. La motoneige et le traîneau ne pouvaient pas rester là.

Plus que deux cents mètres. L’acide lactique pulsait dans ses bras. Ses jambes tremblaient, sa tête tournait comme quand il gonflait des ballons pour les enfants de sa sœur. Il planta les talons dans le sol, tira d’un coup sec. L’animal pesait son poids, il glissait çà et là sur la piste. Les traces laissées derrière lui révéleraient sans doute ce qui s’était passé. Il s’enfonça dans la neige jusqu’aux genoux et tout à coup, un serrement à la poitrine. Un claquage. Il serra les dents ; ça lui était déjà arrivé et il n’y avait rien d’autre à faire. Il voyait la route à présent, ce qui décupla son énergie, et il adopta une autre technique, courir de plus en plus vite en traînant le renne derrière lui. Vint ensuite la petite descente libératrice vers le fossé. Il fallait à tout prix éviter de croiser une voiture. Il haletait, retira son bonnet, essuya la sueur de son front et de sa nuque. Les muscles du thorax étaient douloureux, il s’était sans doute déchiré une grande partie des fibres musculaires.

La forêt baignait dans le silence, on n’entendait qu’un faible bruissement dans les cimes des sapins. Il déverrouilla les portières à distance. Le clignotement des phares lui donna la force de sortir du fossé pour traverser la route jusqu’à l’aire de stationnement. Sur la chaussée verglacée, il n’y eut qu’un faible bruit de frottement tant le renne glissa vite lorsqu’il le tira. Il marmonna l’ordre des prochaines actions : d’abord hisser l’animal sur la remorque, puis prendre la bâche dans le coffre et l’en recouvrir. Aucun bruit de voiture. Il secoua ses bras engourdis par l’effort. Se pencha en avant et saisit l’animal à bras-le-corps, tout en évitant soigneusement d’avoir les yeux tournés vers lui. Il poussa dans ses jambes avec les dernières forces qui lui restaient et laissa échapper un petit cri en basculant la bête dans la remorque. Presque fini. Un peu d’air, c’est tout ce dont il avait besoin. Mais l’air ne parvenait pas à entrer dans ses poumons et tout à coup sa déchirure musculaire recommença à le faire souffrir. C’était pire que la dernière fois. Bizarre, eut-il juste le temps de penser avant de perdre l’équilibre sur le parking glissant et de tomber en arrière.

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