Stöld
18 – Gávccenuppelohkái
Quand Nils Johan et Marika s’étaient mariés, ni Elsa ni Mattias n’étaient encore de ce monde. Elsa savait pourtant tout de cette journée. Elle avait poussé sa mère à la lui raconter dans les moindres détails. Et à mesure qu’elle avait grandi, les questions s’étaient multipliées. Maintenant, quand elle y pensait, c’était presque comme si elle avait été présente.
Le jeune couple avait installé de grands barnums au milieu du village pour accueillir les cinq cents invités. L’église était trop petite pour recevoir tout le monde mais, sous les tentes, la nourriture ne manquait pas, et la mère d’Elsa avait serré la main d’une multitude de personnes qu’elle rencontrait pour la première fois. Elle ne s’était pas mariée en blanc, mais pas non plus en kolt. Elle n’osait pas. Elle s’était fait confectionner une robe qui ressemblait à un kolt. Une étoffe bleue rehaussée de fins liserés rouges et jaunes sur l’ourlet de la jupe, l’encolure en V et l’extrémité des manches. Ce n’étaient pas les larges rubans des kolts de la famille de son père, mais un style aussi semblable que possible. Il ne s’agissait pas seulement de respecter les règles, il fallait à tout prix éviter de blesser sa propre famille dont certains membres avaient depuis longtemps tourné le dos à leur nom de naissance et à leurs racines. Or, chaque fois qu’Elsa interrogeait sa mère à ce sujet, elle se contentait de répondre : « C’était comme ça, c’est tout. »
Siessá, qui était devenue comme une sœur pour elle, avait lustré le risku et l’avait épinglé au milieu de sa poitrine. Elsa adorait cette partie du récit, quand enná parlait de la broche qui tintinnabulait au moindre mouvement, soulignant à quel point elle était fière et heureuse que cette petite musique l’accompagne comme elle accompagnait toutes les femmes de la lignée de son promis. Son risku était petit et très seyant, alors que les femmes venues de Norvège septentrionale portaient les plus grandes broches, les kolts les plus brillants ornés des plus larges rubans.
La famille d’enná disparaissait au milieu de toutes ces couleurs. Installée au premier rang du côté gauche de l’église, elle était soutenue par des parents plus éloignés assis sur les deux bancs suivants. Comme une petite tache grise dans un océan de bleu et de rouge. Reste qu’ils gardaient le dos droit, fiers et émus. On aurait pu débattre de manière virulente de qui valait mieux que qui, mais ce jour-là, tout le monde se contenta de ce qui était. Enná aussi. Bien sûr, il y eut des messes basses dans les rangs. On ne pouvait jamais satisfaire tout le monde. Quelqu’un avait demandé à Marika si elle savait à quoi elle s’engageait. « C’est lui », avait-elle répondu, c’était Nils Johan et personne d’autre. Ils avaient dansé toute la nuit et, au petit matin, avaient traversé le village main dans la main.
Elsa avait vu des photos du mariage et s’était renfrognée : sa mère aurait pu l’attendre ! C’était la plus belle fête de tous les temps, le genre de fête que seule la famille de son père organisait. Elsa avait participé à d’autres grandes réunions de famille, vêtue d’un kolt flambant neuf, les lacets serrés bien fort autour de ses mollets, les broches épinglées à un châle placé au millimètre près. Elle voulait que ce soit comme ça et pas autrement.
Debout dans l’encadrement de la porte, Elsa regardait le salon de sa tante. Les fêtes du côté paternel et du côté maternel étaient tout bonnement incomparables. Certes, mamie portait son beau chemisier à fleurs et papi un jean noir au lieu de son habituel pantalon bleu, mais c’était sans commune mesure avec ce que pouvait être une réunion de famille. Elsa aurait voulu porter son kolt à fleurs, mais chaque fois qu’elle envisageait d’enfiler un gákti pour un anniversaire en ville, le visage de sa mère se figeait et elle feignait de ne pas entendre. Les fêtes en ville pouvaient être réussies, on pouvait s’y amuser, mais elles étaient tout simplement différentes. Une fête de famille, c’était bien plus que du vernis à paillettes.
D’un signe de la main, la tante d’Elsa l’invita à la rejoindre. Bien qu’elle fût trop vieille pour ça, Elsa alla s’asseoir sur ses genoux. Toutes deux pouffèrent de rire et s’emmêlèrent les bras en essayant de manger du gâteau. Sa langue avait cessé de lui jouer des tours, et Elsa jonglait lestement entre le suédois et le sami.
Il y avait ses grands-parents, les cousines de sa tante et de sa mère, leurs tantes et un oncle. Heureusement que son père n’était pas venu – lui et l’oncle de sa mère finissaient toujours par se regarder de travers. Ils ne pouvaient s’empêcher de parler de rennes, de salage de route, de chasse ou de terres. On aurait dit qu’il y avait du fil barbelé dans l’air.
Sa tante regarda l’heure pour la dixième fois. Elle fit descendre Elsa et se mit à ranger les plats et les assiettes. Papi éclata de rire et dit :
— Tu veux déjà nous mettre à la porte ?
Ils n’avaient même pas chanté « joyeux anniversaire » ; Elsa trouvait cela triste à mourir. On ne peut pas fêter un anniversaire sans chanter, et l’idée que sa tante se soit réveillée toute seule ce matin et soit restée seule jusqu’à l’arrivée d’Elsa et de sa mère lui était insupportable. Elsa entonna un « joyeux anniversaire », mais pas assez fort pour que le brouhaha s’arrête. Elle contracta le ventre, sa voix gagna en puissance et enfin ils se turent puis l’accompagnèrent. Sa tante déboula de la cuisine et s’exclama :
— Oh là là, unna oabbá !
Elle prit Elsa par la main tandis que la chanson se poursuivait. Ils terminèrent par quatre « hourra », sa tante se courba dans une profonde révérence et éclata de rire.
Voilà. Maintenant, Elsa pouvait rentrer chez elle sans un pincement au cœur. Mamie la prit dans ses bras, palpa ses maigres clavicules et soupira. Elle lança à sa fille des regards auxquels cette dernière ne répondit pas.
— Quand reviendras-tu dormir chez nous ? Ça fait longtemps, dit mamie en tressant les cheveux d’Elsa.
— Bientôt.
Mamie entoura le poignet d’Elsa de sa main ; son pouce et son index se touchaient sans problème. Elle fronça les sourcils.
— Tu n’as que la peau sur les os.
Elsa regarda son poignet et essaya de faire le tour de celui de sa grand-mère de la main, mais elle arrivait à peine à la moitié. Elle lui faisait penser à une brioche tout juste sortie du four, chaude, douce et enveloppée d’une odeur sucrée.
Sa mère lui caressa le bras.
— Elle est exactement comme moi enfant, tu ne te rappelles pas ? dit-elle.
— Oui, et tu es toujours aussi maigre. C’est pour ça que tu es plus ridée que moi.
Mamie éclata de rire, faisant tressauter son ventre rebondi. Enná lui tira la langue, mais ne put s’empêcher de sourire.
Elsa avait sommeil, la douceur des bras de sa grand-mère l’avait apaisée plus d’une fois. Elle cligna des paupières, tenta de résister, mais dut fermer les yeux.
Sa mère et sa grand-mère attendirent que sa respiration devienne calme et régulière.
— Je crois qu’elle a pleuré sous la couverture aujourd’hui, murmura sa tante en passant.
— Tout ce qui s’est passé ces derniers temps… C’est beaucoup pour elle.
— Il faut qu’elle puisse parler à quelqu’un du renne mort. Elle a été choquée, c’est compréhensible, dit mamie.
— Si je devais l’amener chez un psy chaque fois qu’on retrouve une bête morte, il faudrait que je prenne un abonnement.
— Vous savez qui est le coupable ?
— La police a refusé de venir. Il y avait des empreintes de motoneige. Je suis sûre qu’on aurait pu les suivre jusque chez lui.
— Tu as maigri, Marika.
— Je ne suis pas plus mince que d’habitude.
— Nils Johan n’aurait pas dû l’amener au commissariat. Il y a du nouveau, d’ailleurs ?
— L’enquête préliminaire a été classée sans suite. Absence de preuves matérielles, comme ils disent.
Les paupières d’Elsa tressaillirent, mais elle resta immobile. Elle devait se rappeler de demander à Anna-Stina ce que signifie l’expression « preuves matérielles ».
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