Stöld
71 – Čiežalogiokta
Le waders de pêche était suspendu au dossier de la chaise. Mattias avala encore une tasse de café qui lui brûla l’estomac. Il se passa les mains sur les hanches, se massa les lombaires. Glissa sa langue sur ses dents qu’il n’avait pas brossées. Ses yeux piquaient après une nuit sans sommeil.
Il trouva la boîte à matériel de pêche dans l’armoire de l’entrée, ouvrit le couvercle et fouilla parmi les leurres dorés. Ces cuillères utilisées pour la pêche au saumon lui avaient porté bonheur pendant bien des années. Pêcher le saumon à l’automne, c’était différent du début de l’été, quand les saumons remontaient la rivière, sautaient près du rivage en battant de leur nageoire caudale. Il gardait un souvenir amer de cette femelle de sept ou huit kilos au moins qu’il avait dû relâcher parce que c’était la loi. Interdiction de garder les femelles. Les cousins s’étaient moqués, avaient dit que personne n’était aussi honnête que lui. Il s’était battu longtemps avec le saumon, lequel avait lutté pour sa survie pendant près de vingt minutes. Mattias savait quand il fallait lâcher la ligne et quand il fallait résister, fatiguer. Quand le saumon avait fini par atteindre le banc de sable près de la rive, Mattias l’avait soulevé par la nageoire caudale. C’était une femelle.
Il allait emporter sa canne à pêche, aujourd’hui. Faire comme d’habitude, avoir l’air normal. Mais le waders serait rangé tout au fond de son sac à dos. Il posa la main sur la surface lisse et froide. Se remémora áddjá portant ce pantalon. Dans les cours d’eau, les ruisseaux, près de la rivière. Il lui avait expliqué comment fatiguer un saumon, lui avait indiqué les pierres derrière lesquelles ils se cachaient, et lui avait montré comment le porter par la queue.
Mattias roula le waders et le serra contre sa poitrine, ferma les yeux mais, se sentant bête, il les rouvrit. Il enfonça le pantalon avec des gestes fougueux et jeta son sac à dos sur une épaule. Il marqua une pause dans l’entrée. Ça le taraudait depuis ce matin. Il s’était décidé, ça ne faisait aucun doute. Restait la question de la lettre.
Il n’avait jamais rien écrit sur lui-même, il avait à peine écrit depuis qu’il avait quitté l’école. Le stylo dérapait comme un poisson glissant et son écriture était atroce, biscornue comme celle d’un enfant. Ce n’étaient que des mots de toute façon. Il avait essayé et avait froissé le papier, l’avait aplati et roulé en boule à nouveau. Il avait d’abord posé la lettre d’adieu sur la table de la cuisine, mais il y avait un risque que sa mère entre dans la maison. Avant que ce soit fait. Il valait mieux qu’ils cherchent, se dit-il, et il posa la lettre sous l’oreiller.
À présent ça lui paraissait une erreur. Sous l’oreiller, ce n’était pas possible. S’il avait une copine qui dormait à côté de lui toutes les nuits, elle aurait soulevé l’oreiller et cherché là. Mais pour la famille, c’était trop intime. Ça n’allait pas.
Il laissa tomber son sac à dos par terre, entra dans la chambre et fouilla d’une main près de la tête de lit. La boîte à café, ça lui ressemblait plus, mais qui chercherait là-dedans ? Cela lui fit penser à áddjá qui versait son café dans une soucoupe et le buvait, un morceau de sucre entre les lèvres. Mattias, lui, avait commencé à boire du café à l’âge de huit ans. Il y avait quelque chose de rassurant dans l’effluve, et le goût n’était désagréable que les premières fois.
Un accident, dirait-on, le waders était troué. La famille acquiescerait. Ça leur éviterait la honte. Ils y croiraient eux-mêmes. C’est ce qu’il avait pensé. Puis il avait tout de même écrit quelques lignes, mais maintenant il s’était décidé, ils n’auraient pas d’explication. Il chiffonna la feuille tout en se dirigeant vers les toilettes, y jeta ses lettres biscornues et tira la chasse.
La motocross vrombit dans le village. Il avait toujours aimé ça, surtout avec Lasse. Le bruit de leurs bécanes, qui noyait tous les autres, faisait taire les conversations et se retourner les gens sur leur passage.
Il conduisait vite. Un camion, c’était l’autre option. Mais aucun ne passa, il ne croisa pas une seule voiture sur la grande route avant de bifurquer vers la droite sur le chemin de terre qui longeait la rivière pendant quelques kilomètres. Puis il tourna de nouveau et s’engagea sur le chemin forestier irrégulier. Il décida de rouler jusqu’à la rivière. C’était difficile de tenir à la fois la canne et le guidon, et il manqua plusieurs fois de se renverser. Il finit par se garer près du torrent et resta assis un moment. Le bruissement noyait ses pensées. Le foyer l’attendait, là où à genoux il avait tant de fois embrasé du bois sec. À présent, il n’avait même plus la force de faire un feu, mais il devait s’y rendre. Il avança d’un pas lent, soulevant à peine les pieds.
Quelqu’un avait laissé du bois de bouleau. Il retira son sac à dos et s’assit sur la pierre ronde qui avait servi de siège auprès du feu pour des générations avant lui. Áhkku y plaçait toujours un tapis de sol pour s’épargner d’avoir le pipi qui brûle, comme elle disait. La pêche, ce n’était pas son truc, mais elle pouvait filer à la recherche de mûres arctiques. Et à présent… À présent, elle était hors d’atteinte.
Il sortit le pantalon de son sac, le posa devant lui, l’aplatit sur le sol.
Sur l’îlot couvert d’herbe, non loin du bord de la rivière, un corbeau approcha, battant lourdement des ailes, et se posa pour repartir aussitôt. Cette petite île l’avait attiré tant de fois, enfant. Elle n’était pas plus grande que leur terrain et ne recelait sans doute aucun secret, mais tout de même. Pourtant, il suffisait de parler de s’y rendre pour que les adultes profèrent des menaces. L’eau entre la rive et l’île était trop profonde, plusieurs mètres sans doute, c’était dangereux. Près du bord il y avait des rochers, mais un mètre plus loin, l’eau était noire. Les courants tourbillonnaient fort. À une vitesse redoutable. Même les bateaux étaient réticents à passer par là, ils faisaient le tour par l’autre côté de l’île. Or, l’étendue de terre n’était qu’à cinq ou six mètres de là, si près.
Áddjá avait assuré qu’on pouvait y accéder en marchant sur les bons rochers, mais áhkku avait donné une tape sur l’épaule de son mari en disant qu’il racontait des bêtises.
Il ignorait combien de temps il était resté là, mais quand le silence fut brisé par un aboiement de chien, tous les muscles de son corps se tendirent. Il suivit du regard la rivière et observa la forêt. Peut-être avait-il rêvé. Mais il n’était pas tout à fait impossible que des chasseurs d’oiseaux rôdent dans les parages. Il devait trouver quelque chose à faire, au cas où quelqu’un apparaîtrait, se dit-il en cherchant du petit bois pour allumer le feu sous le tas de bûches. Il dénicha quelques morceaux d’écorces. Il en coupa de fines lamelles, gratta une allumette et posa les bouts d’écorce. Il souffla, ajouta des bûches et vit les flammes monter.
Le coup de feu le fit tressaillir. Personne ne chassait aussi près de la rivière. Il se leva, scruta la forêt. Il entendit un animal approcher rapidement. Un chien. Les oreilles baissées, claudiquant, le regard apeuré. Il était facile à reconnaître. Il n’y avait qu’un seul chien de cette race au poil de cette nuance. C’était la chienne de Robert Isaksson.
Mattias s’accroupit et appela l’animal, serrant le poing comme s’il avait quelque chose à lui donner. La chienne tournait en rond, boitait, et finit par s’écrouler sur le sol en haletant. Il s’avança vers l’animal, l’attrapa par le collier, serra plus fort en réponse à ses grognements. Sa fourrure était mouchetée de gouttes de sang. Il souleva la chienne suffisamment pour pouvoir la traîner en direction de la rivière. Comme s’il avait calculé son coup. En réalité c’était le vide total dans sa tête lorsqu’il réunit toutes ses forces et la balança par-dessus la rivière. Elle atterrit en roulant sur l’îlot, poussa un gémissement et se tut.
Mattias tomba en arrière. Merde, à quoi bon avoir fait ça ? Il fixa la bête, regrettant son acte. Il n’était pas du genre à faire du mal aux animaux, surtout pas aux chiens.
Robert avait dû tirer sur un renne. Mattias regagna le feu de camp, l’épaule endolorie comme s’il s’était fait une méchante élongation. Les flammes allaient le trahir. Il courut jusqu’à la rive, remplit la gamelle à café d’eau et la vida sur le foyer. Une épaisse fumée s’en dégagea. Il secoua la tête. Comme il pouvait être idiot parfois !
La forêt était plongée dans le silence. La chienne s’était redressée. Elle avança ses deux pattes antérieures dans l’eau et émit un malheureux glapissement. Robert l’avait certainement entendu. Mattias effleura le couteau qui pendait à sa ceinture.
La chienne lança alors un hurlement douloureux que le vacarme de la rivière ne parvint pas à couvrir. Mattias remballa à la hâte la gamelle noircie de suie, la caisse à hameçons et saisit la canne à pêche. Il hésita. Si Robert avait vraiment tué un renne, peut-être pourrait-il le prendre la main dans le sac ? Il lâcha son attirail, gravit la petite butte en trois pas et se hâta dans la direction d’où provenait selon lui le coup de feu. C’était voué à l’échec, bien sûr, la forêt s’étendait sur des kilomètres dans tous les sens. Les supplications de la chienne continuaient, Robert ne les ignorerait pas longtemps. Mais pourquoi l’animal avait-il pris la poudre d’escampette ? Il aurait dû rester auprès de son maître. Il y avait un hic. Mattias s’immobilisa. Silence. Un Robert armé. C’était risqué. Il retint son souffle pour mieux entendre, mais le pouls dans ses oreilles masquait tous les autres bruits.
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