Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 35 sur 86

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35 – Golbmalogivihtta

 

 

Il y avait étonnamment peu de neige pour la saison. Certains tronçons de la E45 étaient nus. Les bandes blanches sur la route s’étaient estompées jusqu’à quasiment disparaître. L’asphalte s’était craquelé et, au printemps, les petites herbes allaient pointer le bout de leur nez, comme si le sol cherchait lui-même à cicatriser, se réapproprier ce qui existait jadis, se couvrir à nouveau de forêt et de verdure. Les fissures causées par le gel étaient profondes. Il y avait surtout un nid-de-poule entre les villages qui avait arraché le châssis de plusieurs véhicules.

Au volant de la nouvelle Nissan Qashqai rouge de son père, Elsa roulait lentement, à la recherche d’empreintes de pas sur le bas-côté. Elle freina bien avant le nid-de-poule. La direction des routes n’avait pas installé de panneaux – d’ailleurs, il en aurait fallu sur une grande partie du tronçon entre les villages. De temps en temps, des ouvriers finlandais venaient poser un bel asphalte noir et lisse, mais tout le monde savait qu’il ne faudrait pas longtemps avant que la route soit de nouveau impraticable. Enfant, Elsa avait adoré les cahots. Son père savait exactement quand accélérer pour qu’elle sente les picotements d’excitation au creux de l’estomac. Mais ça, ce n’était possible qu’avec leur vieille bagnole.

S’il y avait eu de la neige sur la route, ils auraient pu suivre les petites traces de pas d’áhkku. Le père d’Elsa était parti dans l’autre sens au volant de la vieille voiture et Elsa roulait vers le village voisin. Le plus probable était qu’elle soit partie dans cette direction avant de bifurquer au niveau du chemin qui menait à l’ancien lieu de rassemblement. Où áhkku se rendait quand elle était petite. Elsa aurait aimé accélérer, mais elle devait rester à l’affût sur tout le chemin. Il arrivait qu’áhkku n’ait pas la force de marcher si longtemps. Ils pouvaient la retrouver sur un tas de neige, le visage écarlate à cause de l’effort ou les lèvres bleues de froid.

Áhkku n’était plus capable de vivre seule et Mattias allait reprendre sa maison. Peut-être que c’était ce qui l’avait inquiétée aujourd’hui. Quelque chose s’était éveillé en elle, l’avait poussée à sortir en quête d’on ne savait quoi. Retourner à ce qui était jadis.

Áhkku vivait chez eux depuis quelques semaines. Le jour où elle avait failli mettre le feu à sa maison avec un photophore oublié sur la table de la cuisine, leur père en avait eu assez. Il lui avait confisqué sa clé, avait déménagé ses affaires et l’avait installée dans la chambre à coucher. Leur mère ne s’était pas plainte. Elle s’était contentée de faire son lit dans le séjour tous les soirs. Finalement, Mattias s’était entendu dire qu’il devrait reprendre la maison d’áhkku et áddjá, comme prévu depuis toujours. Áddjá était mort depuis plusieurs années. Il avait lentement dépéri ; à la fin, il était devenu quasiment transparent. Elsa lui tenait la main quand il reposait dans son lit, sous des draps propres et amidonnés. Enná et áhkku devaient alors s’y mettre à deux pour le sortir du lit et changer les draps. Sentant que la mort de son mari approchait, áhkku avait dit qu’elle refusait qu’un pasteur le trouve entre des draps souillés.

Áhkku avait fait son deuil en silence, avec calme. Elle ne s’était pas laissé embrasser. Ensuite, on aurait dit que son esprit avait perdu ses forces. C’était arrivé petit à petit. Une casserole oubliée sur le feu. Un nom omis. Un regard vide posé sur Elsa. Nulle lueur de reconnaissance dans ses yeux.

Isa avait résisté longtemps, refusé de voir. Enná tenait sa langue tout en veillant sur áhkku. Depuis qu’elle vivait chez eux, c’était plus facile. Mais leur mère avait parfois besoin de vaquer à ses occupations, et c’était toujours dans ces moments-là qu’ils trouvaient la porte ouverte et les petites empreintes qui se dirigeaient vers la route.

Il arrivait qu’un voisin téléphone pour dire qu’elle s’était encore échappée. Ceux qui la connaissaient bien s’arrêtaient et lui proposaient de l’emmener, mais le plus souvent elle leur lançait un regard noir. Peut-être leur racontait-elle qu’elle rentrait chez ses parents. Mais celle qu’elle cherchait, c’était sa petite sœur, décédée avant son huitième anniversaire. Une pneumonie lorsqu’ils étaient sur les hauteurs. Ils étaient six frères et sœurs. Jusqu’à ce que la plus jeune ne passe pas l’hiver. Áhkku avait onze ans. La benjamine était sa chouchoute, celle dont elle se sentait responsable.

Elsa s’asseyait souvent avec áhkku dans le canapé du salon. Sa grand-mère lui racontait toujours la même chose, décrivait sa petite sœur comme si celle-ci était vivante bien qu’elle fût glacée. Ses cils reposaient sur ses cernes bleus, sous ses yeux. Áhkku pleurait et parlait comme une enfant, comme la fillette de onze ans en deuil qu’elle avait été.

À présent, áhkku était de nouveau à sa recherche.

Le thermomètre affichait moins dix. Pas si froid que ça, mais on ne savait pas comment elle était habillée cette fois-ci. Étrange que personne n’ait téléphoné. Peut-être qu’elle avait filé directement dans les bois, en suivant une piste de motoneige. Dans ce cas, impossible de la retrouver. Elle était si légère qu’elle se déplaçait sur les pistes quasiment sans laisser de trace.

Une voiture approcha derrière elle et la dépassa à vive allure. Klaxonna. Agacée qu’Elsa roule à moins de cinquante sur une route limitée à quatre-vingt-dix. Plaque d’immatriculation norvégienne. En réponse, Elsa appuya aussi sur l’avertisseur sonore.

Elle s’engagea sur le chemin, plus enneigé. Ça secouait quand elle passait dans les nids-de-poule, ces trous qui se remplissaient d’eau l’été. Elle regarda des deux côtés. Aucune empreinte de pas dans la neige et peu de traces de motoneige. Son portable sonna et elle appuya sur le haut-parleur.

On entendait la fatigue de son père dans sa voix.

— Tu l’as trouvée ?

— Non, je suis sur le chemin, là.

— Appelle-moi dès que…

— Juoa.

Il raccrocha. Ils auraient dû venir tous les deux puis suivre chacun un sentier de motoneige. Elsa baissa un peu la vitre. L’air froid siffla autour de sa tête. Elle arrêta la voiture, éteignit le moteur pour mieux entendre, ouvrit la portière et descendit.

— Áhkku !

Son cri s’envola au-dessus des forêts et des tourbières tapissées de neige, puis le silence l’enveloppa. Ce silence si dense qu’il menaçait de vous briser les tympans de sa pression. Elsa s’approcha du sentier de motoneige le plus proche et s’allongea, à la recherche de petits creux. Rien. Elle décida de monter la pente – elle aurait une meilleure vue sur les tourbières.

Arrivée au sommet, elle aperçut une ombre à sa droite, dans la forêt. Elle enfonça la pédale de frein et observa. Éteignit le moteur, sortit. Effectivement, il y avait du mouvement au milieu des bouleaux. Les arbres ne s’étaient jamais remis de l’invasion des larves de la phalène du bouleau. Ne subsistaient que les troncs qui, noircissant depuis le haut, se mouraient lentement. Elle s’engagea sur le sentier pour motoneiges. Elle non plus ne laissait pas beaucoup de traces. Les gens disaient qu’elles se ressemblaient, áhkku et elle. Petites et lestes. Elsa le voyait bien, le nez, la bouche, le sourire. Mais ses yeux étaient ceux de sa mère.

Áhkku était penchée, les mains plaquées contre un bouleau. On aurait dit qu’elle faisait des étirements. Elsa eut envie de rire, mais elle savait que cela finirait en sanglots.

— Je crois qu’elle se cache, dit áhkku, la lèvre inférieure tremblante à cause du froid.

Elle ne portait pas de gants, ses mains étaient rouges. Elle avait jeté son bonnet par terre. Elsa le ramassa, le secoua pour en retirer la neige avant de le replacer délicatement sur la chevelure grise d’áhkku. Sa tresse s’était détachée et ses longs cheveux pendaient sur une colonne vertébrale dont on pouvait sentir les os si l’on y passait des doigts délicats. Elle portait à tout le moins un manteau, mais son pantalon était bien trop fin. À chaque rafale, l’étoffe qui flottait au vent se plaquait contre ses jambes, dévoilant leur maigreur.

— Il faut rentrer maintenant, áhkku.

Elsa envoya un SMS à son père : « trouvée ». Il ne répondrait pas.

— On n’a pas fini de jouer, répondit áhkku avec un sourire béat.

— Oui, mais c’est bientôt le soir, et il faut rentrer.

— J’ai fait pipi dans ma culotte.

Áhkku baissa les yeux en direction de ses jambes et Elsa vit les taches sombres sur le tissu bleu. Elle soupira, espérant que la couverture était encore sur le siège arrière pour qu’áhkku puisse s’asseoir dessus.

— Alors il faut vraiment rentrer pour que tu n’attrapes pas froid. Ce serait idiot de s’enrhumer.

— Mais je ne peux pas laisser ma petite sœur dans la forêt.

Elsa sortit son portable et le plaça contre son oreille.

— Ah bon, elle est chez vous ? Parfait. Alors nous arrivons. C’est bien que petite sœur soit rentrée.

Elle parlait distinctement et hochait la tête d’un air décidé en direction de sa grand-mère qui plissait les yeux d’un air méfiant.

— Tu as entendu ? Petite sœur est déjà rentrée.

Áhkku jeta un regard alentour d’un air préoccupé, et Elsa entoura ses épaules de son bras pour la conduire vers la voiture. Elle mesurait une tête de plus que sa grand-mère. Elle avait été folle de joie le jour où elle l’avait dépassée. C’était la première personne de la famille qu’elle dépassait. Mattias avait ri et dit que ce n’était pas vraiment un exploit. Lui avait grandi d’un coup pour atteindre quasiment 1,80 mètre. Bien plus que le corps petit et voûté de leur père. Heureusement qu’il avait hérité des gènes maternels, avait affirmé leur mère avec bien peu de tact.

Elsa posa la couverture sur le siège passager et aida áhkku à prendre place. Elle attacha sa ceinture, s’assit derrière le volant et verrouilla les portières. Il était arrivé qu’áhkku tente de sauter de la voiture en marche. En l’absence d’espace pour effectuer un demi-tour, elle fit une marche arrière avant de s’engager à nouveau sur la grande route.

— Où allons-nous, Elsa ?

Elle était revenue à elle, redevenue elle-même, ou presque. Pendant de brefs instants, Elsa retrouvait sa véritable grand-mère. Cela arrivait.

— Nous allons rentrer manger.

Il faisait chaud dans la voiture, l’odeur d’urine devint prégnante et Elsa eut des haut-le-cœur. Elle remonta son écharpe en laine sur son nez et appuya sur l’accélérateur.

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