Stöld
28 – Guoktelogigávcci
Si on ment, on va en enfer, disait áhkku. C’est la première chose à laquelle Elsa pensa en se réveillant. Elle resta allongée, replia ses orteils et les relâcha. Les écarta pour former une sorte d’éventail. Elle était la seule de la famille à savoir faire ça. Tout ce qui était différent chez elle devait être dû au fait qu’elle venait d’un œuf d’étoile.
Elsa avait commis une grosse erreur. Elle avait révélé le secret de sa mère à propos de sa naissance. Elle qui avait promis de ne jamais rien dire. Pourtant, l’autre secret, le plus lourd des secrets, elle l’avait gardé. Celui qu’elle aurait dû raconter. Peut-être que tout aurait été différent. Peut-être qu’ils ne recevraient plus ces enveloppes blanches barrées du logo de la police qui fâchaient et attristaient à ce point ses parents. Peut-être qu’Henriksson s’assiérait à la table de la cuisine et écouterait ses explications en hochant la tête. Mais si Robert ne terminait pas derrière les barreaux ? Il les tuerait tous. Elle, en tout cas. Elle qui aurait parlé. Qui l’aurait dénoncé.
Elle chercha l’oreille de renne sous le jean jeté par terre, au pied du lit. Elle la huma délicatement. Elle avait fait le pari de la rentrer hier. Bientôt, elle pourrait la garder dans la maison sans que sa mère se plaigne de l’odeur.
Elle renifla. Les larmes coulaient dans ses oreilles. Ça chatouillait. Elle les frotta délicatement, dans un bruit humide. Une fois, Lasse avait été retenu à Majorque : il n’avait pas pu prendre l’avion car il avait trop d’eau dans les oreilles. Il avait raconté ça à Elsa qui avait ri et dit qu’il se moquait d’elle. Elle n’avait jamais eu l’eau salée de la Méditerranée dans les oreilles. L’eau froide de la rivière, oui, qui lui avait quasiment gelé la cervelle.
Lasse rentrerait peut-être aujourd’hui, c’est ce qu’avait dit Hanna. S’il y avait bien une personne qui avait le courage d’écouter Elsa, c’était lui. Elle essuya ses joues de la paume de la main et tenta de penser au chasse-neige et à la poudre blanche qui l’avait emportée. Elle en avait des chatouillis dans le ventre. Lasse aimerait cette histoire. Elle pourrait la raconter en premier, puis lui confier son autre secret, à un moment où il serait gai et impressionné par son courage. Espérons qu’il comprendrait qu’elle les avait tous protégés.
Quand on vient d’un œuf d’étoile si onéreux, on suscite évidemment des attentes, Elsa le devinait fort bien. C’est peut-être pour ça qu’enná ne voulait pas divulguer le secret de sa conception, parce que sa fille n’était pas comme ils l’avaient espéré. Comment aurait-elle dû être ? Ce n’était pas tout de savoir écarter les orteils.
Elle ouvrit les stores et fixa l’obscurité au-dehors. Il avait neigé la nuit précédente et la fenêtre était à moitié couverte de neige. Elle guetterait l’arrivée de la Volvo de Lasse et se précipiterait chez Anna-Stina dès qu’elle la verrait gravir la côte.
Áhkku était dehors à déblayer la neige. Elsa la vit débouler comme une tornade, la pelle à la main, avant de balancer la neige sur le tas. Elle haletait, s’arrêtait souvent. Áddjá était malade. Il ne sortait presque plus. Il restait à la maison, dans son fauteuil auprès du poêle, remettant constamment du bois sec de bouleau. Il était de moins en moins causant – non qu’il eût été bavard dans sa jeunesse. Et ses vêtements étaient trop grands, ses joues creusées.
Elsa sentit tout à coup qu’il fallait se dépêcher de lui parler. Elle cacha l’oreille dans la boîte sur l’étagère, enfila un jean et un pull blanc. Elle dépassa en courant áhkku, laquelle dit quelque chose dans son sillage, mais elle feignit de ne pas entendre, tapa du pied pour retirer la neige et entra. Sans surprise, áddjá était assis dans le fauteuil du séjour.
— Tiens, te voilà, toi.
Il cligna lentement des yeux. Ses poignets, qui jadis étaient forts, flottaient dans ses manches. Il portait une élégante chemise à carreaux, celle qu’il mettait pour aller chez le médecin.
— Tu viens au marché la semaine prochaine ? Je vais chanter dans le chœur.
Elle huma l’air. Ça sentait áhkku.
— Je crois que je vais rester ici.
Áddjá ferma les yeux. Elsa crut qu’il s’était subitement endormi, comme cela lui arrivait souvent ces temps-ci.
Il faisait une chaleur étouffante. Elsa jeta un coup d’œil au ventilateur de plafond. Seule áhkku osait l’allumer sans demander la permission. Mais Elsa se dressa sur la pointe des pieds et tira sur la ficelle dorée. Le ventilateur se mit en route et les fins cheveux d’áddjá voletèrent au-dessus de sa tête. Il afficha un air mécontent qu’elle ignora.
— Hier je me suis mise sur le bas-côté quand le chasse-neige est passé et il m’a aspergée de neige. Deux mètres de neige !
Áddjá la fixa un long moment puis sourit.
— Ça alors !
Elle s’agenouilla sur le canapé et sautilla de haut en bas. Enfin ! Enfin quelqu’un qui était impressionné par ce qu’elle avait fait. Lasse aurait la même réaction, elle en était sûre.
— J’ai volé au moins trois mètres en arrière.
Quand áddjá éclata de rire, elle rebondit tellement fort qu’elle faillit être éjectée du canapé et se retrouver dans les bras de son grand-père.
— Je peux le refaire pour te montrer.
De grandes flammes léchaient la vitre du poêle. Elsa tira la ficelle dorée du ventilateur pour le pousser à la vitesse maximale. Les cheveux d’áddjá se dressèrent.
Elle plaça les mains en corolle autour de sa grande oreille et murmura que c’était un secret. Il opina du chef et tourna la tête pour lui chuchoter une réponse. Elle eut des frissons le long de l’échine.
— Je te regarderai volontiers faire un vol plané dans la neige, mais éteins-moi ce ventilateur, qu’on n’attrape pas une otite.
Elle lui obéit, s’assit pour réfléchir. Tripota le bouton du coussin du canapé. Poussa un gros soupir.
— Si j’attrapais une otite…, commença-t-elle.
— Oui ?
— Eh bien, ça ne serait pas grave parce que tu pourrais la faire disparaître.
Elle l’avait dit. Ce qu’il était interdit d’évoquer. Elle regarda nerveusement vers le jardin où áhkku s’épuisait dans la neige. Il ne fallait surtout pas qu’elle entre maintenant. Áddjá ne répondit pas. Il jeta un autre bout de bois dans le poêle.
— Je me demande seulement comment tu fais ?
Sa voix était rauque de nervosité.
— Viens, dit-il en tendant la main.
Elle s’approcha doucement du coin du canapé et son grand-père posa sa main chaude sur la sienne.
— Est-ce que tu aurais pu sauver Nástegallu ? murmura-t-elle.
Il fit non de la tête. Au bout d’un moment, il lâcha prise et lui sourit. Sans comprendre pourquoi, Elsa lui sourit en retour.
— Tu as bien fait de venir me voir aujourd’hui, unna oabbá.
— Ne dis pas à áhkku que je t’ai posé la question.
— Bien sûr que non.
— Mais tu me dis comment tu fais ?
— Quand tu seras plus grande, tu sauras.
Elle fronça les sourcils. Elle n’aimait pas ces étranges réponses d’adulte. Áddjá ferma de nouveau les yeux. Cette fois, pas de doute : il s’était endormi. Un léger ronflement émanait de sa gorge.
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