Stöld
37 – Golbmalogičieža
La tombe était recouverte d’un épais manteau blanc dû aux importantes chutes de neige des derniers jours et à la tempête de la nuit précédente. Seule la partie supérieure, irrégulière, dépassait. La famille n’avait pas choisi une pierre lisse à la surface brillante et polie, mais une pierre rugueuse sous la pulpe des doigts, voire acérée par endroits. Aucune ligne droite. Une pierre indomptée pour un homme indomptable. Elsa ne pouvait s’empêcher de penser que c’était exactement ce qu’il aurait voulu, être dompté, se trouver, être comme les autres, mais cela n’avait pas été possible. Pour des raisons qu’elle était à l’époque trop petite pour comprendre. Les promesses qu’il lui avait faites s’étaient envolées au loin. Et les réponses qu’elle attendait, qui devaient revenir avec le vent, étaient restées lettre morte.
Elle s’appuya sur le manche en bois de la pelle. Anna-Stina froissait le sac en plastique, comptait les bougies, refusant, comme d’habitude, de regarder la tombe.
— J’ai oublié les allumettes, marmonna-t-elle en se dirigeant vers l’allée déneigée entre les sépultures.
Elle oubliait toujours quelque chose et Elsa se retrouvait seule. L’été, tourmentée par les moustiques qui tournaient autour de son visage et de ses mains alors qu’elle essayait de planter les fleurs qu’elles avaient achetées à la station-service du village voisin. L’hiver, comme maintenant, la pelle à la main.
Elle banda les muscles de ses bras et de ses abdos, planta la pelle aussi profondément que possible, mais elle n’arriva d’abord qu’à l’enfoncer à moitié. Elle souleva la neige en grognant, la projeta derrière elle. Accéléra la cadence, pelletée après pelletée. Elle commençait à avoir chaud dans le dos. Plus près de la tombe, elle fit glisser plus délicatement la pelle jusqu’à ce qu’elle bute contre la pierre avec un bruit sourd.
Elle avait déblayé un petit sentier jusqu’à son nom et ses dates. Toujours aussi inconcevables. Elle frotta avec son gant la surface pour ôter la neige. Au printemps, on avait parfois l’impression, lorsque la neige fondait et dégoulinait le long de la surface irrégulière de la pierre, que celle-ci pleurait.
Anna-Stina était de retour. Elle sortit gauchement les bougies, les disposa en rang serré à côté de la pierre tombale, gratta une allumette, plaça la main en corolle autour de la mèche qui s’embrasa.
Elles s’étaient approprié ce rituel depuis quelques années. Enfants, elles accompagnaient Hanna, la regardaient planter les fleurs, allumer les bougies. Dès qu’elles furent assez grandes pour s’en occuper seules, Hanna espaça ses visites. De toute façon, pour elle, il n’était pas là. Et elle n’arrivait pas à pardonner. Pourtant, à quoi bon nourrir une rancune contre un mort ?
Elsa et Anna-Stina ne pleuraient jamais devant la tombe – il faut dire qu’on ne pleurait jamais en public. À part aux enterrements. Les larmes qu’Elsa n’eut pas le temps de verser en cette journée d’hiver glacial devraient trouver un autre exutoire. Elles ne parlaient pas beaucoup non plus. Jamais elles ne réfléchissaient à l’homme qu’il aurait été s’il avait encore été là. C’est Anna-Stina qui menait la danse, à l’époque comme maintenant. Elsa aurait bien voulu pleurer et échanger des considérations avec son amie, surtout à l’adolescence, période durant laquelle elle éclatait facilement en sanglots si l’envie l’en prenait. Anna-Stina avait rejeté ce genre de tentatives : « Il est mort et nous on reste. »
Aujourd’hui, il aurait fêté ses trente-deux ans. Il leur aurait sans doute envoyé une photo de l’étranger. Avec un sourire radieux. Et un œil de travers. Tout le monde aurait cru à son visage rayonnant, personne n’aurait remis en question sa décision de célébrer son anniversaire sur un autre continent.
On oublie facilement les défunts, surtout s’ils s’en sont allés alors qu’on n’avait que neuf ans. Pendant un temps, Elsa avait tourné autour des adultes, essayant d’entendre, de trouver des explications à sa disparition. Elle se cachait sous la table de la cuisine, traînait dans la buanderie, suivait sa mère quand elle était au téléphone et collait son oreille à la porte lorsqu’on la lui fermait au nez. Áhkku ne parlait que de péché et ça, elle ne voulait pas l’entendre. Enná s’enfermait et pleurait, mais il n’était pas facile de savoir pourquoi. Pas sûr que ce soit parce qu’il était mort.
Et Mattias.
Elle ne voulait même pas y songer. Elle ne savait pas si ses parents avaient tenté de lui parler. Tout le monde avait probablement fui, dans des directions opposées, avec l’espoir de pouvoir bientôt tourner la page, oublier.
Elsa regarda Anna-Stina qui essuyait d’un geste gauche les restes de neige sur la pierre.
Les premiers temps, Elsa lui avait demandé si elle savait pourquoi, mais Anna-Stina demeurait mutique, l’air renfrogné, et elle avait fini par pousser Elsa dans la neige en lui criant de se mêler de ses oignons. Elles s’étaient tourné le dos, s’asseyaient très loin l’une de l’autre dans le car de ramassage, ne déjeunaient plus ensemble à la cantine. Cet hiver-là, Elsa avait haï Lasse.
La neige avait fondu, le printemps était revenu et quand les bouleaux avaient fleuri en juin, Anna-Stina avait fêté ses onze ans. La mère d’Elsa était tombée par hasard sur Hanna à la supérette du village voisin et était revenue avec autre chose que du lait : une invitation à l’anniversaire d’Anna-Stina. Elsa était habillée des heures avant qu’il soit temps d’y aller et elle avait emballé un livre qu’elle s’était en réalité acheté quelques semaines plus tôt. Elle avait essayé de se contrôler, de marcher lentement le long de la route et de gravir sans courir la pente qui menait à la maison où personne de sa famille ne s’était rendu depuis des mois. Lorsque Anna-Stina l’avait serrée dans ses bras et avait reçu le cadeau, le vent avait tourné, tout à coup. Elles étaient redevenues amies.
— On y va ? demanda Anna-Stina, mais elle n’attendit pas sa réponse.
Elsa se baissa, disposa les bougies en forme de cœur et emboîta lentement le pas à son amie.
La ceinture de sécurité toute raide s’attacha avec réticence. La voiture d’Anna-Stina, une vieille Renault, ne supportait pas le froid.
— Quand vas-tu changer de voiture ? Tu ne te rappelles pas ce que disait Lasse ? Que les Français sont nuls.
Anna-Stina éclata d’un petit rire, Elsa aurait voulu tendre le bras et lui serrer l’épaule, mais elle ne le fit pas. Certains disaient que leur amitié était déséquilibrée, qu’Anna-Stina avait la main et qu’Elsa s’adaptait. Ce n’était pas vrai, plus maintenant. Il n’était plus question de marcher dans son ombre.
La mort les avait laissées plus ou moins seules pour percer les mystères de ce qu’on appelle la vie. Bien sûr, Anna-Stina avait parfois grandi trop vite pour Elsa. Quand elle avait commencé à se maquiller et à avoir des formes qui mettaient Elsa mal à l’aise. Aux yeux des amis d’Anna-Stina, Elsa était puérile. Il n’empêche qu’Anna-Stina passait la voir le soir. Puis, quand Elsa était entrée en cinquième, la relation avait retrouvé son équilibre. Quand sa mère l’avait autorisée à mettre du mascara.
Siessá lui demandait parfois pourquoi elle n’avait pas d’amis. Elsa répondait en riant qu’elle avait Anna-Stina. Ça ne lui faisait pas mal. C’était vrai. Qu’importe si Elsa ne servait que de bouche-trou quand personne n’avait la force de conduire Anna-Stina jusqu’au village voisin.
Pendant ces longs moments en tête à tête avec elle-même, Elsa avait développé sa propre personnalité.
— Tu rentres ou tu m’accompagnes chez moi ? demanda Anna-Stina.
Dans un sourire, Elsa répondit qu’elle irait volontiers chez son amie, évidemment. Anna-Stina avait son propre logement, un petit appartement dans le seul immeuble locatif du village voisin, qui comptait six habitations.
Elsa avait gardé son appartement en ville, celui des années lycée. Elle s’y rendait parfois, en quête de tranquillité. Elle emportait ses skis pour faire du slalom ou allait au cinéma avec l’un de ses amis du lycée qui étaient restés, qui n’avaient pas décidé de poursuivre leurs études ailleurs.
Si elle était parfois impatiente de retrouver son appartement, ça n’avait pas toujours été le cas : lorsqu’elle y était arrivée à l’âge de seize ans, le sentiment avait été tout autre. Une solitude manifeste à laquelle elle n’était pas du tout préparée. Ne rentrer au village que pour les week-ends et les vacances lui rappelait tout ce qu’elle manquait. La vie avec les rennes. Quelque chose d’absolument essentiel se jouait et elle en était exclue. Non que son père et Mattias eussent besoin d’elle – c’est elle qui avait besoin d’eux, ou plutôt de ce qui les soudait. Mattias n’avait pas fréquenté le lycée parce qu’il savait qu’il resterait au village à s’occuper des rennes. Elsa avait beau avoir la même conviction, renoncer au lycée lui semblait impensable. Sans compter qu’Anna-Stina lui en chantait sans arrêt les louanges. Elles avaient passé une année ensemble en ville, Elsa en première année et Anna-Stina en troisième. Une fois qu’Anna-Stina eut jeté en l’air son bonnet de bachelière, elle avait chargé la voiture et s’en était retournée au village. Elsa était restée là. Deux longues années. Mais elle ne faisait pas que se languir d’Anna-Stina. Pour la première fois de sa vie, elle se liait d’amitié avec des personnes qui n’étaient pas ses cousins. Elle s’était mise à pratiquer le slalom, à fréquenter une salle de sport et à faire la fête. À ce moment-là, elle aurait pu choisir d’abandonner la renniculture. On n’attendait pas la même chose des filles, il n’était pas aussi évident qu’elles choisiraient l’élevage. En particulier s’il y avait des frères dans la famille. Mais Elsa choisirait toujours les rennes, avec ou sans fratrie.
Les essuie-glaces chassaient les lourds flocons de neige. Il n’y avait pas un bruit dans la voiture. Anna-Stina roulait trop vite, comme d’habitude, sans se soucier du fossé. Presque comme si elle espérait que la voiture dérape pour qu’elle puisse en reprendre le contrôle, la redresser comme si elle faisait ça tous les jours, et continuer avec le sentiment d’avoir évité une catastrophe.
Des poids lourds passaient en vrombissant, dans un nuage de neige aveuglant. Comme un mur blanc. Elles retenaient leur respiration jusqu’à ce que la vue soit dégagée.
— Je vais monter voir Per-Jonas demain, dit Anna-Stina.
Per-Jonas et Anna-Stina étaient en couple depuis près d’un an. Il venait du sameby voisin. Il avait quatre ans de plus qu’Anna-Stina. Il était bavard, limite agaçant. Et avec lui, Anna-Stina était différente. Mais ça, Elsa le gardait pour elle.
Anna-Stina rétrograda et mit le clignotant pour s’engager dans la cour.
— Son père est absent jusqu’à demain et j’ai promis de lui donner un coup de main.
Le frein à main grinça quand elle le serra.
— Tu veux venir ?
Elsa reconnaissait le ton. Il était question de Niko. Il serait sans doute là. Elle avait beau savoir qu’elle lui plaisait, ça ne changeait rien.
La neige virevoltait autour de leurs visages. Elles se précipitèrent à l’abri. Anna-Stina alluma la lumière dans l’entrée et suspendit son manteau. La cuisine était en pagaille : la vaisselle n’était pas faite, des lettres du conseil régional s’entassaient sur la table et des vêtements pendaient aux dossiers des chaises. Anna-Stina remplit le filtre de la cafetière de café moulu et sortit deux tasses blanches. Bientôt l’arôme de café flotta dans la cuisine.
— S’il te plaît, viens avec moi, dit-elle en sortant le lait du réfrigérateur.
— Lasse avait une petite amie ? Je ne me rappelle plus.
— Pourquoi est-ce que tu poses cette question ?
Anna-Stina servit le café. Elsa s’empara de la brique de lait.
— Je me dis parfois qu’il était peut-être très seul. Il voyageait toujours seul.
— Il avait le temps de voyager. Personne d’autre n’avait cette chance.
— Mais voyager seul… Je ne sais pas…
— Toi, en revanche, tu as besoin d’un petit ami. Ce serait génial si toi et Niko… (Elle toucha la jambe d’Elsa de ses doigts de pied.) On s’amuserait bien tous les quatre.
Elsa se contenta de secouer la tête et de faire une grimace à Anna-Stina qui gloussait. Avoir besoin d’un petit ami. Comme si c’était facile. Ou bien prendre celui qui voulait bien d’elle. Juste histoire de.
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