Stöld
69 – Guhttalogiovcci
À la fin du mois d’août, lorsque la forêt semblait s’embraser, en or et rouge, on pouvait de nouveau respirer. Elsa aimait particulièrement čakčageassi, le pré-automne. L’été avait été bien trop chaud et les incendies qui avaient fait rage dans les environs avaient brûlé le lichen. Pourtant ils n’avaient pas été aussi touchés que les régions où vivaient les Samis du Sud, où des milliers d’hectares de forêts étaient partis en fumée et où le lichen ne repousserait pas avant vingt ou trente ans. Si tant est qu’il repousse.
La pelouse devant la maison devrait être tondue. Elsa faisait des pompes, et son nez effleurait les brins d’herbe à chaque descente. Elle gémit, mais se força à continuer. Les muscles entre ses omoplates brûlaient et ses bras commençaient à trembler. Elle s’écroula à plat ventre, pantelante.
— Tu devrais m’accompagner à la salle de sport. On reprend mardi.
La jupe verte de sa mère voleta devant elle.
— Je ne suis pas sûre que vous puissiez me suivre.
Sa mère rit d’elle. La porte de la remise s’ouvrit. Le gravier crissa quand elle revint.
— Tu es sûre ? Tu as l’air exténuée.
Elsa roula sur le dos, leva les jambes et se lança dans une série d’abdominaux. Le ciel était gris au-dessus d’elle.
L’été avait été bon pour sa famille. Presque tous les faons avaient survécu et le cheptel avait été déplacé vers des lieux plus sûrs, sur les hauteurs. Mais dans quelques mois, les bêtes retourneraient à leurs pâturages d’hiver.
Avec čakča, l’automne, viendrait l’air limpide, mais aussi tout ce qui avait été refoulé. Elsa intensifia ses efforts, pour ne pas penser, elle ne devait pas revenir à la peur qui la tenaillait au printemps. Pourtant, à mesure que le soleil de minuit les quittait, que les soirées devenaient plus sombres, l’inquiétude montrait le bout de son nez.
Ils emplissaient les congélateurs. Lavaret, salvelinus, airelles, myrtilles, mais très peu de mûres arctiques. Cette année aussi, les fleurs avaient été vaincues par quelques nuits de gel inopiné. Sa mère faisait de la place pour les steaks d’élan qui arriveraient sous peu. Elle transbahutait des sacs bien remplis de pain qui devaient être placés dans le congélateur de la maison.
— Alors, tu vas participer à la chasse à l’élan ?
— Seulement le week-end, je veux pouvoir prendre les postes de remplacement à l’école aussi souvent que possible.
La sueur coulait le long de ses tempes. Elle prit sa bouteille et but une gorgée d’eau.
— J’ai entendu dire que Robert Isaksson n’aura pas le droit de participer à l’équipe de chasse cette année, s’écria sa mère avant de disparaître dans la maison.
Elsa attendit qu’elle ressorte.
— Il est de retour ? Je croyais qu’il était hospitalisé.
— Bah, je n’en sais rien, les gens racontent tellement de ragots. Mais j’ai entendu que quelqu’un avait appelé la police il y a quelques semaines. Isaksson ne conduisait pas droit.
Elsa leva les yeux au ciel. On pouvait conduire en état d’ivresse en toute impunité dans les villages. La police n’arrivait jamais à temps. C’était trop loin. Et tant que les habitants s’entraidaient, se téléphonaient dès qu’on voyait une voiture de police à l’horizon, personne ne se faisait arrêter. Alors ils prenaient le volant ivres, sans permis ou sans assurance.
Elle étira le bras, c’était agréable. Elle aurait dû être apaisée par le fait qu’il ne participerait pas à la chasse à l’élan. Or, un homme frustré, c’était exactement le genre d’imprévisibilité qu’il valait mieux éviter.
Son portable était posé à côté d’elle, sur l’herbe. Elle ne pouvait se résoudre à le montrer à sa mère. À peine rentrée de la montagne, elle avait reçu un SMS. Quelques mots. « Sale pute laponne. » Le temps était venu de recommencer à regarder par-dessus son épaule.
— Jon-Isak refuse d’aller à l’école, dit sa mère. Tu es au courant ?
Elle portait à présent des draps à étendre dehors, sur le séchoir rotatif. Elsa essuya l’herbe de ses vêtements et lui emboîta le pas.
— Que s’est-il passé ? s’enquit-elle en attrapant un drap.
— Tu ne travaillais pas hier ? Apparemment il a été si violemment agressé qu’on a dû l’emmener en ville. Il a eu deux points de suture au front.
Elsa serra le drap blanc de toutes ses forces, le balança sur le séchoir et l’accrocha avec de vieilles pinces à linge en bois.
— Qui a fait ça ?
— Sans doute un élève de l’école municipale.
— Merde !
— Ils ont porté plainte, m’a dit Hanna. Je l’ai croisée à la supérette.
— Comment va-t-il ?
— Mal. Il compte arrêter l’école et être à plein temps avec son père. C’est ce qu’il dit. Le pauvre.
— Je dois leur parler.
Sa mère accrocha le dernier drap et fit tourner le séchoir, contemplant leur travail.
— Tout recommence. Je ne sais pas comment je vais supporter un hiver de plus.
Voilà, c’était dit. Elsa n’osait pas lever les yeux. Sa mère s’empara de la bassine vide et se dirigea vers la maison. Ses vieux sabots marron abîmés claquaient contre les dalles en pierre qui seraient bientôt totalement recouvertes d’herbe.
— On fera comme on a toujours fait. On s’en sortira, dit-elle d’une voix tendue. La seule chose qu’on puisse faire, c’est porter plainte et espérer qu’ils finissent par être arrêtés.
Elsa se laissa tomber sur l’herbe ; les draps effleuraient son visage. Elle pressa le tissu froid et humide sur ses yeux en fermant les paupières de toutes ses forces. Elle voyait Jon-Isak, la joie dans son regard au marquage des faons.
Elle se leva, traversa la cour, sortit sur la route et gravit la colline. La maison semblait sombre et silencieuse. La façade aurait eu besoin d’un coup de peinture et tout autour le désordre régnait. Râteaux, seaux d’eau, une pelle brisée et une motoneige qui n’avait pas été rangée dans la remise. De l’aspect de la cour, les villageois déduisaient sans doute l’état de l’intérieur. Elsa était l’une des rares à savoir que les sols étaient encore récurés à l’eau de Javel.
Avant même qu’Elsa atteigne la maison, Hanna était sortie sur le perron, les yeux las et de petits boutons d’acné sur le menton. Ses cheveux étaient lâchés, sa raie n’était pas droite et elle se passa les mains sur la tête pour replacer ses mèches.
— Je voulais juste prendre des nouvelles de Jon-Isak.
— Tu sais, Elsa, ce n’est pas le moment. Il vaudrait mieux que tu ne viennes plus nous voir.
Elsa s’arrêta dans l’allée de gravier, au pied des marches, hésitant à faire demi-tour. Elle cherchait ses mots, sentait comme des lames de couteau juste sous ses côtes.
— Je comprends, dit-elle sans le penser.
Hanna triturait un torchon, ses phalanges étaient rouges et gercées. Elsa rougit. Attendit.
— C’est mieux si tu t’en vas. Jon-Isak est très en colère.
— Contre moi ?
Hanna descendit quelques marches. Pour s’approcher, protéger ce qui allait être dit. Elle parla à voix basse.
— Il est trop jeune pour comprendre. Il pense qu’à cause de nous, les adultes, tout est plus difficile pour lui. Que nous faisons des histoires à cause des rennes morts et qu’après, c’est lui qu’on maltraite à l’école.
— Il parle de moi.
La lèvre inférieure de Hanna frémit, mais elle avança la mâchoire inférieure et serra les dents.
— Vous avez porté plainte ? demanda Elsa. Il le faut.
Hanna hocha la tête, sans cesser de triturer son torchon, de plus en plus fort.
— Tu peux lui dire que… (Elsa s’éclaircit la voix.) Que je suis désolée. Je ne ferai plus d’histoires. Je voulais juste améliorer les choses.
Hanna s’était retournée, avait posé une main sur la poignée de la porte.
— Est-ce qu’il est très triste ?
— On en reparlera un autre jour.
Hanna se glissa dans la maison et ferma la porte sans bruit.
Elsa resta un instant à observer toutes les fenêtres. Cherchant du regard son petit visage.
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