Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 66 sur 86

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66 – Guhttalogiguhtta

 

La détonation sourde résonna par-delà les versants. Toutes les cinq minutes, les canons à gaz retentissaient pour éloigner les prédateurs des faons qui venaient de naître.

Elsa était assise à côté d’Anna-Stina et de Minna à la table de la cuisine, dans la maison de Per-Jonas. Cette année, pour la première fois, le sameby d’Elsa marquerait aussi les faons dans le pâturage d’hiver, avant de relâcher le troupeau sur les hauteurs.

Les déflagrations faisaient fuir les aigles et les renards. Ces derniers, rusés, savaient effrayer les bêtes, surtout les jeunes femelles. Ils levaient leur queue rousse avec un cri avant de fermer la mâchoire sur le faon.

— Marquer les petits directement ici devrait les sauver des prédateurs. Nous l’espérons, en tout cas, expliqua Elsa en regardant Minna.

Elle ne s’était toujours pas habituée au crâne glabre de son amie. Quand elles s’étaient retrouvées à l’arrêt du car, Elsa avait écarquillé les yeux et Minna avait éclaté de rire.

— Ce ne sont que des cheveux !

Minna porta les jumelles à ses yeux.

— Ça ne revient pas cher de les nourrir ?

— Mieux vaut payer le fourrage que retrouver des rennes aux yeux arrachés par un grand corbeau, éventrés par un glouton, ou déchiquetés par un ours. Le pire, c’est quand on les retrouve à demi morts alors qu’on sait que leur agonie a duré plusieurs jours.

— Merde alors.

— L’année de mes onze ans, reprit Elsa, nous avons perdu soixante rennes en trois jours. Personne n’avait pu rejoindre le troupeau à cause de la tempête. Lorsque les éléments se déchaînent, les rennes s’allongent dans la neige, restent immobiles, et sont une proie facile pour les gloutons. Quand les températures ont grimpé, mon père a trouvé des corps partout.

À son retour, il pouvait à peine parler. Au début. La rage avait finalement pris le dessus et cette fois-là, il s’en était fallu de peu. Dans son emportement, il avait crié qu’ils allaient vendre leur marque et arrêter. Il avait passé sa colère sur eux tous, ils avaient courbé l’échine et s’étaient tus. Elsa avait pleuré : elle ne connaissait rien d’autre que cette vie-là. Et elle ne voulait rien d’autre.

— Quelle vision d’horreur pour lui, fit Minna en reposant ses jumelles.

— Oui, quand ce ne sont pas les prédateurs, ce sont ces charognes qui tuent nos bêtes, dit Anna-Stina. D’ailleurs Elsa, tu es au courant que Robert Isaksson a été hospitalisé de force pour son alcoolisme ?

Elsa sentit son estomac se nouer. Cela faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu. Et tout le monde au village savait qu’il buvait.

— Tu es sûre ?

Anna-Stina haussa les épaules.

— Il n’osera jamais venir ici en tout cas. On le verrait bien avant qu’il nous voie.

Minna se déplaça vers le canapé, serra légèrement l’épaule d’Elsa en passant.

C’était le meilleur moment de l’année pour leur sameby. Il n’avait pas le droit de lui retirer ça. Quand son cœur menaçait de s’emballer, elle se rappelait qu’elle avait sa famille, que tous les membres de sa sohka étaient réunis.

Minna était étendue sur le canapé, elle remuait les orteils et semblait profondément absorbée par son portable. Elle n’était pas aussi bavarde que d’habitude, plutôt pensive, observatrice.

Anna-Stina s’arrondissait et Elsa avait vu Minna lui lancer de longs regards. Oui, Anna-Stina allait devenir maman. Elle caressait souvent son petit ventre rond.

— Tu te rappelles quand les vieux nous disaient que la motoneige, c’était mauvais pour les ovaires, qu’être éleveuses de rennes, c’était trop dangereux pour nous. Que nous ne pourrions pas avoir d’enfants ?

Anna-Stina esquissa une grimace et donna un petit coup d’épaule à Elsa qui maugréa.

— Des conneries, ils en racontent tellement.

— Regardez ! Je suis la preuve vivante qu’on peut faire de la motoneige et tomber enceinte.

Les hanches d’Anna-Stina s’étaient élargies et son menton était devenu rond et mou. La maison était bien ordonnée et elle s’y mouvait avec un calme différent de la dernière fois qu’Elsa était venue.

— C’est Hanna qui vient faire le ménage ici ? demanda-t-elle d’un ton badin.

Une ombre passa sur le visage d’Anna-Stina et Elsa regretta sa remarque. Hanna ne disait rien de son futur petit-fils ou de sa future petite-fille. Elle ne posait pas la main sur le ventre de sa fille. Elsa avait vu au comportement d’Anna-Stina que ça lui manquait ; elle s’approchait de sa mère, recherchait le contact physique.

— Je fais tout toute seule, trancha Anna-Stina d’un ton sec.

Elsa se rabattit sur un sujet plus consensuel.

— Et la maison, alors ! Génial que vous puissiez commencer la construction.

— Oui, au printemps. (Le visage d’Anna-Stina s’éclaira.) Nous avons trouvé un terrain près de la rivière, la vue est magnifique, dit-elle, tournée vers Minna.

Elsa avait un goût amer dans la bouche. Ce genre de terrain n’était pas à la portée de tout le monde, mais la famille de Per-Jonas était aisée.

— Une maison, ah oui, dit Minna lentement.

Anna-Stina n’interpréta pas son ton de la même manière qu’Elsa. Minna trouvait sans doute qu’Anna-Stina était trop jeune, que vingt-trois ans, c’était trop tôt pour se caser.

— Per-Jonas a dit que je pourrai tout choisir, le papier peint, la cuisine, les sols, les meubles, tout. L’avantage d’avoir un mec qui ne s’intéresse pas à la déco, c’est que je peux faire exactement comme je veux.

Elle gesticulait, rayonnante.

Minna hocha la tête avec un sourire avenant.

Elsa se disait parfois qu’Anna-Stina était trop jeune, mais qui était-elle pour juger ? Elle qui vivait encore chez ses parents. Elle n’avait pas avancé dans la vie.

— Et toi, tu travailles ?

— Je déménage bientôt à Umeå pour faire du droit.

— Elle va tous nous sauver, mettre Robert derrière les barreaux, faire en sorte que les crimes haineux en ligne soient sévèrement punis, dit Elsa.

— Waouh ! Bonne chance ! (Anna-Stina avait l’air impressionnée.) Et Elsa va rester avec les mecs, dans les bois. Je ne comprends pas comment tu les supportes, ils font la gueule tout le temps.

— C’est le cadet de mes soucis. J’y vais pour moi, pas pour eux.

— Tant que tu ne deviens pas célibataire endurcie, comme ton frère. (Elle éclata de rire.) Vieille fille, quoi.

— Fiche-moi la paix.

Elsa leva les yeux au ciel et Anna-Stina se tourna vers Minna.

— Est-ce qu’Elsa t’a parlé d’un certain Niko qui en pince pour elle ? Ça fait des années qu’il essaie de gagner son cœur. (Elle jeta à son amie un regard malicieux.) Mais je te préviens, il n’attendra pas éternellement.

— Bon sang, mais dis-lui d’aller voir ailleurs ! Dès aujourd’hui.

Minna éclata de rire en rejetant la tête en arrière. Elsa regrettait les longs cheveux de son amie. En même temps, elle avait envie d’avancer une main et de la passer sur son crâne aux cheveux ras.

Le vrombissement d’une motocross approchait. Anna-Stina ouvrit la porte et se posta, jambes écartées, mains sur la taille. Les moustiques entrèrent instantanément, s’enchevêtrèrent dans les cheveux d’Elsa, lui piquèrent les mains, et elle fit de grands gestes pour les éloigner. Minna ne se redressa pas, elle s’enfonça dans le canapé, semblait-il.

Per-Jonas entra avec force simagrées, sifflant, parlant fort. Il ferma la porte derrière lui, saisit Anna-Stina par la nuque et l’embrassa à pleine bouche. Puis se dirigea droit vers la cafetière et se servit une grande tasse, avalant d’abord un verre d’eau.

— Ça s’annonce bien, déclara-t-il.

Comme elles, à l’exception de Minna, il avait les joues très bronzées et la marque blanche des lunettes de soleil. Sa barbe de trois jours dessinait une ombre sur son menton. Il s’assit à table.

— Niko est là, fit-il d’un air éloquent.

Elsa soupira.

Bien sûr qu’il était là. Personne ne manquait à l’appel. Minna claqua des lèvres avec agacement et Per-Jonas lui décocha un regard avant de se pencher en arrière.

Anna-Stina sortit le lait, le beurre, le fromage et du pain fait maison. Elsa reconnut le pain de Hanna.

Minna se leva, s’assit en face d’Anna-Stina qui, sourire aux lèvres, les paumes vers le haut, les invitait à se servir, disait « je vous en prie ».

— Il fait beaucoup trop chaud maintenant, on va attendre encore. On pourra commencer vers minuit. (Per-Jonas s’adressait à Minna, comme si elle avait besoin d’un cours.) La nuit, c’est le meilleur moment.

— Surtout à cette époque, comme il fait jour toute la nuit…, ajouta Anna-Stina.

Minna lui sourit.

— J’accompagnais mon grand-père au marquage des rennes. Il me disait que je n’étais pas obligée de dormir. J’avais le droit de veiller jusqu’au matin si j’y arrivais. Et j’y parvenais.

— À quelle famille appartiens-tu, déjà ?

Anna-Stina posait la même question que les hommes dans les enclos, songea Elsa, ceux qui veulent connaître les liens de parenté pour savoir si ça vaut la peine de faire un effort.

— Nous n’avons pas de rennes, si c’est ce que tu veux dire. Mais nous y allions quand même, pour aider.

Anna-Stina rougit et secoua vivement la tête.

— Je me disais juste qu’on était peut-être de la même famille, c’est tout ce que je voulais dire.

— Tu pourras jeter un coup d’œil au fameux livre généalogique.

— Oui, je le ferai. (Elle éclata à nouveau d’un petit rire.) Après notre rencontre, Per-Jonas et moi avons feuilleté nerveusement le volume pour nous assurer qu’on n’était pas des cousins trop proches.

Per-Jonas se pencha en avant et posa ses lèvres contre les tempes d’Anna-Stina, un baiser fugace et léger.

— Alors vous êtes de la même famille ? s’enquit Minna d’une voix innocente.

Elsa dut se mordre l’intérieur des lèvres pour ne pas éclater de rire.

— Bah ! On est cousins, mais très très éloignés. Au moins au sixième degré, c’est ce qu’il faut, hein, Elsa ?

Elles gloussaient, comme quand elles étaient petites et construisaient des cabanes.

— Peut-être au septième, par précaution.

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