Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 7 sur 86

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7 – Čieža

 

Une odeur aigre émanait des surpantalons mouillés et des pulls en polaire suspendus aux portemanteaux devant la salle de classe. Par la fenêtre, on entendait des voix, des rires et des cris depuis la cour de récréation. En langue samie et en suédois. Elsa s’habilla lentement. Elle enfila son pull en laine gris qui rendait ses cheveux électriques. Ils formaient à présent une auréole autour de son visage tandis que sa frange lui collait au front.

Elle l’aperçut dehors. Markus, qui était de la même famille que lui. Le lundi, c’était le plus dur, parce qu’ils sortaient en récréation en même temps. Peut-être savait-il ce qu’elle avait vu. Le sang sur le couteau, l’oreille entre les dents. Que faire quand on en a trop vu ? Elle avait lu ce que quelqu’un avait écrit sur le compte Facebook de son père : « Un Lapon mort est un bon Lapon. » Depuis, elle ne s’était plus jamais connectée au profil de son père. Même si elle aurait aimé voir les belles photos que postait isa, les hardes de rennes qui galopaient en liberté.

Dans le troisième tiroir de la cuisine, à côté du lave-vaisselle, il y avait les dépositions qu’ils avaient faites à la police, c’est Mattias qui le lui avait dit. Dans ce tiroir se trouvaient les objets nécessaires pour parer à tout type d’urgence : pansements, ruban adhésif, ciseaux, paracétamol, loupe, leurres de pêche, pansements anti-ampoules, décapsuleur. Il fallait être prudent avec le leurre rouge et jaune, au risque de se planter l’hameçon dans le pouce. Elsa avait vu son père opérer sa mère qui avait subi cette mésaventure un jour qu’ils pêchaient à la rivière. Il s’agissait de retirer les ardillons en sectionnant la courbure de l’hameçon à l’aide d’une pince coupante, puis d’extraire la hampe de l’hameçon insérée dans le doigt.

Elsa n’avait jamais cherché à voir ces papiers ; elle devrait peut-être le faire, songea-t-elle. Un jour, un policier était venu chez eux et avait pris des notes dans un carnet. Ils avaient évoqué un lieu où avaient été abattues des bêtes, et elle avait trouvé cela étrange car ce n’était pas pendant la saison de l’abattage. C’est à cette occasion qu’elle avait entendu pour la première fois un nom qui reviendrait souvent à ses oreilles. Il était dangereux, mais à l’époque, elle n’avait pas saisi pourquoi. Désormais, elle savait. Robert Isaksson, du village voisin, était un tueur de rennes.

Elsa avait demandé à ses parents ce que faisait le policier dans leur cuisine et ils avaient éclaté d’un rire forcé et répondu : « Rien, unna oabbá. » Quand on est la plus jeune, on n’a pas besoin de tout savoir. C’est aussi simple que ça. Ils l’appelaient rarement Elsa, ses parents comme Mattias. Elle était leur unna oabbá.

Markus fixait la fenêtre. Rapidement, Elsa se décala sur le banc. Son cœur battait la chamade. Il la cherchait ! Si seulement Mattias fréquentait encore l’école ! Il aurait pu la protéger. Elle savait que son frère et Markus s’étaient battus une fois, l’an dernier. Avec plusieurs copains, Markus avait roué Mattias de coups de pied. Il avait eu la lèvre enflée pendant une semaine entière. Son père avait déposé plainte au commissariat et avait appelé l’école, mais on lui avait répondu que les garçons se bagarrent, c’est ainsi.

Elle noua ses lacets les mains tremblantes. Les minutes passaient ; la récréation serait bientôt terminée. Elle n’avait peut-être pas besoin de sortir du tout.

À présent, Markus avait atteint le sommet du monticule de neige qui se trouvait juste devant la fenêtre. Sa respiration formait de la buée sur la vitre, qui s’effaça progressivement jusqu’à faire réapparaître le garçon. Son regard était noir. Il avait un paquet de boutons d’acné sous le menton. Il ne faisait pas de gestes menaçants, non, il se contentait de la dévisager jusqu’à ce qu’elle baisse les yeux sur ses chaussures.

Une boule de neige frappa la vitre avec une telle force que le bruit résonna dans tout le couloir. Elle sursauta. Markus fit volte-face en riant et descendit du tas de neige. Elsa se déchaussa, monta les jambes sur le banc et se recroquevilla en position fœtale. Elle entoura ses mollets de ses bras et pressa si fort que tout l’air fut éjecté de ses poumons. Elle posa le front contre ses genoux crispés.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Anna-Stina depuis le bout du couloir.

— J’ai mal au ventre.

— Tu veux que j’aille chercher la maîtresse ? (Elsa secoua la tête.) Il s’est passé quelque chose ?

Elsa revit son renne. Elle regrettait maintenant de ne pas avoir emporté l’oreille à l’école. Elle aurait eu besoin de sentir sa douceur contre la paume de sa main. Tout à coup, elle éclata en sanglots. Les larmes roulaient sur ses joues, son nez coulait, sa gorge lui brûlait.

Anna-Stina esquissa quelques pas hésitants vers elle. Elsa s’allongea sur le banc, comme si ses forces ne suffisaient plus à la maintenir assise. La sueur coulait sur son front, ses pleurs l’avaient épuisée.

Une porte s’ouvrit et Marja entra. Elle s’agenouilla près d’Elsa et dégagea les mèches de cheveux qui cachaient son visage.

— Mii lea dáhpáhuvvan ? Anna-Stina ? Que s’est-il passé ?

— Je ne sais pas, répondit Anna-Stina d’une voix fluette. Je viens d’arriver.

Elsa était petite pour son âge. Marja la souleva aisément et la porta le long du couloir jusqu’à la salle des maîtres. Elsa laissa pendre ses bras, comme si toute vie l’avait quittée. Marja sentait la fumée de cigarette. Elsa l’avait toujours soupçonnée de fumer en cachette dans la classe. Pendant les récréations elle aérait toujours en ouvrant grand les fenêtres, même s’il faisait un froid de canard. Elsa frissonnait toujours lorsqu’elle revenait de la cour et s’asseyait sur sa chaise glaciale.

Quand Marja la déposa sur le canapé rouge de la salle des maîtres, Elsa aperçut plusieurs visages inquiets. Ils parlaient en sami et en suédois. Quelqu’un suggéra d’appeler ses parents. Elsa secoua violemment la tête. Marja lui caressa les cheveux. Ce qui fit revenir les larmes.

— Mon petit cœur, ma chère enfant, que s’est-il passé ?

Elsa entoura la nuque de Marja de ses bras et l’attira vers elle. Elle chuchota :

— Mon renne s’est fait tuer.

— Comment ? Écrasé par une voiture ?

— Non. Assassiné.

Ces mots, dits tout haut, lui paraissaient tellement inconcevables qu’elle essaya de les ravaler, regrettant de les avoir prononcés. Mais Marja avait déjà écarquillé les yeux. C’était trop tard.

— Assassiné ?

— Ne le dis pas tout fort. N’en parle à personne.

De la paume de sa main, Marja essuya les joues humides d’Elsa. Elle aussi possédait des rennes, elle comprenait. Ce n’était pas le cas de tout le monde mais Marja comprenait.

— Je ne sais pas s’il a été tué. Mais il était plein de sang. Et mort.

Elle était incapable de regarder sa maîtresse dans les yeux lorsqu’elle mentait.

Marja serra un poing, puis se détendit et caressa le front d’Elsa.

— Tu es chaude. Tu aurais dû rester chez toi aujourd’hui.

Elsa hocha la tête. Elle était soudain si fatiguée que ses yeux se fermaient d’eux-mêmes.

— Je peux rester ici jusqu’à l’arrivée du car ?

Elle entrouvrit les yeux et vit Marja regarder sa montre.

— Tu ne veux pas que j’appelle tes parents pour qu’ils viennent te chercher ?

Elsa secoua la tête sans ouvrir les yeux.

— Bon, repose-toi, je reviens te chercher tout à l’heure.

Elle saisit le poignet de Marja.

— Ne parle à personne de mon renne.

Marja semblait mécontente mais elle acquiesça.

Le bruit de fond dans la salle des maîtres l’apaisait et l’empêchait de penser. Elsa lutta contre le sommeil. En vain. Comme quand on se cache sous la table de la cuisine pour épier les conversations des adultes. Et puis ce canapé à l’odeur de poussière était si moelleux.

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