Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 47 sur 86

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47 – Njealljelogičieža

 

L’aigle survolait leurs terres en silence depuis plusieurs jours. Le lendemain serait le premier jour du mois de mars, njukčamánnu, et il n’y avait pas encore de faon pour servir de proie aux rapaces. Un aigle pouvait sans difficulté s’envoler avec un petit de quatre kilos entre ses serres. Elsa n’en avait jamais été témoin, mais elle en avait entendu parler.

Elle se força à regarder de nouveau la femelle qui gisait sans vie dans la neige. L’abdomen béant, le fœtus disparu. Était-ce le fait d’un glouton ou d’un autre prédateur ? La femelle semblait s’être éloignée du troupeau qui à présent se mouvait en semi-liberté, nourri dans l’enclos. Jamais les bêtes ne s’aventuraient aussi près du village voisin.

Elle s’agenouilla, laissa courir sa main sur la plaie au bas-ventre. Un prédateur ne pouvait lacérer la chair ainsi. L’incision était trop droite. Comme faite au couteau. Elle retourna la bête, explora méthodiquement la fourrure jusqu’à trouver la cavité. La femelle avait été tuée par balle, son abdomen ouvert au couteau. Et le faon ? L’avaient-ils emporté ?

Des traces de sang écarlates sur la neige blanche, une large flaque et des gouttes qui formaient une ligne dans des empreintes de motoneige. Avaient-ils tué plus d’un renne ? Elsa observa la neige autour d’elle. Un renard était passé par là. Les braconniers avaient sans doute pratiqué l’incision et laissé le renard s’occuper du petit à naître. Ils comptaient froidement sur le fait qu’un prédateur se gaverait de la chair de l’animal, dissimulant ainsi les traces laissées par le couteau. Quant à la balle, nul besoin de s’en inquiéter puisqu’elle avait traversé le corps de part en part. Or, les traces de sang montraient qu’ils étaient partis avec quelque chose.

Elle photographia la bête, se pencha pour obtenir des gros plans de l’abdomen écorché, introduisit un doigt dans la cavité laissée par le plomb. Nouveau cliché.

Elle envoya un SMS à son père, racontant ce qui s’était passé et où elle était. Elle n’avait pas la force d’entendre la voix paternelle, n’était pas sûre non plus que sa propre voix porte.

Il lui était pourtant impossible de rester là à attendre. Elle démarra sa motoneige et roula le long des traces où les gouttes de sang s’espaçaient. Au bout d’un kilomètre, elle atteignit le coteau du haut duquel on apercevait la maison de Robert Isaksson, avec sa remise à moitié en ruine qui servait jadis de grange. Les empreintes de motoneige étaient récentes et les gouttes de sang allaient sans aucun doute jusqu’à la maison. Comment osait-il ? À deux pas de chez lui. Elsa retira son casque antibruit et tendit l’oreille.

Elle appela la police. En quelques mots, elle expliqua ce qu’elle avait découvert. Elle était devant chez Robert Isaksson, là où les gouttes de sang l’avaient menée. Il fallait faire vite, insista-t-elle.

Ni voiture ni motoneige devant la maison. Il était absent. Elle sauta à terre et observa les gouttes de sang enfoncées de quelques millimètres dans le manteau neigeux. Où était-il parti ? Pourquoi cette hâte ?

Un SMS de son père. Il lui enjoignait de faire demi-tour. Elle ne quitta pas les lieux. La police lui avait promis de venir. Pour la première fois, un flic l’avait écoutée et s’était engagé à envoyer une patrouille dès que possible. Elle choisit d’ignorer le fait qu’il lui avait dit qu’elle avait de la chance, car la patrouille venait de procéder à des contrôles routiers entre deux villages voisins et se trouvait à proximité.

La remise l’attirait. Il était pratique, bien sûr, d’avoir à sa disposition une ancienne grange aux dimensions imposantes, si l’on devait équarrir une bête ailleurs que dans les bois.

Elle fixa la maison sans ciller, prête à distinguer un mouvement derrière les rideaux de la cuisine. Son père téléphona, mais elle ne décrocha pas. Dans quelques heures, la nuit commencerait à tomber.

Pas le temps de réfléchir. Elle foula la neige le long des empreintes de motoneige au pied de la butte. Il n’avait qu’à la tuer, elle aussi. Elle se devait de vérifier que le sang allait bien jusque dans sa remise.

Le silence enveloppait la maison décrépite au perron défoncé, la peinture s’écaillait sur les murs comme sur l’auvent. L’encadrement des fenêtres aurait aussi eu besoin d’un bon coup de peinture et la porte était tellement déformée que l’entrée devait constamment être balayée d’un courant d’air froid. Jamais elle ne s’était autant approchée de chez lui.

Le rideau de la cuisine était d’une propreté douteuse et bien trop fin, comme s’il pendait là depuis des décennies. Sur la table étaient posés un thermos vert foncé et une imposante tasse estampillée d’un logo publicitaire. Elle distingua une pile de vaisselle auprès de l’évier.

Remarquant des empreintes entre le garage et la remise, elle les suivit, bien consciente qu’il découvrirait ses pas. S’il avait le temps de rentrer avant l’arrivée de la police. La patrouille était à moins de cinquante kilomètres, il ne leur faudrait pas longtemps, quarante minutes peut-être.

Postée devant la remise, elle pesa le pour et le contre. Elle avait des gants, ne laisserait aucune trace. Les portes blanches aux poignées en laiton étaient maculées d’empreintes digitales noires à côté de l’encadrement. Les gouttelettes de sang devant étaient minuscules. Quoi qu’il eût transporté, ça se trouvait forcément là, de l’autre côté de la porte à double battant. Un imposant cadenas tenait une plaque d’acier de dix centimètres de large. Elle tira dessus et les portes suivirent, mais pas suffisamment pour créer une ouverture.

Elle photographia les gouttes de sang, mais on les voyait mal sur l’image. Elle recula et braqua l’objectif sur la remise et la maison.

Le lieu où elle se trouvait ne ferait aucun doute. La remise, autrefois une grange peinte en rouge, était à présent nue, grisâtre, érodée par la pluie et le vent. Les seules fenêtres avaient été percées tout en haut près du faîte du toit, là où l’on stockait jadis le foin. Impossible d’y grimper.

Un bruit de motoneige. À quelques centaines de mètres, sans doute, mais de quel côté ? Impossible de le savoir. Elle prit ses jambes à son cou, traversa la cour, veillant à ne pas marcher sur le chapelet de gouttes de sang. Elle essaya de garder ses pieds dans ses traces de pas, tomba en gravissant la butte, tira sur les bras, poussa avec les pieds. Elle atteignait tout juste le sommet quand une motoneige freina devant la maison. Ce n’était pas lui, il était trop petit. L’homme ôta son casque en descendant du véhicule, monta les marches du perron, frappa à la porte, tira sur la poignée. C’était fermé à clé.

Elsa était allongée à plat ventre à côté de sa motoneige, laquelle était pleinement visible s’il décidait de lever les yeux vers le haut de la butte. Son cœur tambourinait, elle respirait par saccades.

L’homme parut hésiter. Il se rassit sur la motoneige et accéléra si fort que son engin effectua un demi-tour. Elsa jura en silence quand une giclée de neige recouvrit les traces de sang.

Elle demeura allongée jusqu’à ce que le bruit de moteur ait disparu au-delà du ruisseau. Elle chercha à tâtons le couteau qu’elle portait à la ceinture et fut rassurée de le serrer dans son poing.

Un nouveau bruit de motoneige. Derrière elle cette fois. Elsa bondit sur son scooter des neiges, prête à mettre les voiles, elle savait déjà quel était le meilleur chemin. Mais elle voulait d’abord le regarder dans les yeux. Sans lâcher le guidon qu’elle serrait fermement, elle fit pivoter son buste, plissa les yeux et le reconnut à sa conduite, un genou sur le siège, à moitié debout. Mattias. Il conduisait dans ses traces et s’arrêta derrière elle, éteignit le moteur et repoussa ses protections antibruit. Il fixa aussi intensément qu’elle la maison en contrebas.

— Il est là ?

— Non.

Il la regarda à la dérobée.

— Ça va ?

Elle acquiesça.

— Je suis descendue, j’ai suivi le sang jusqu’à la remise. Il ne pourra pas s’en tirer.

— Ne sois pas trop optimiste.

Il se caressa le menton.

— Isa est resté auprès du renne ?

— Oui. (Il soupira bruyamment.) Il est furieux contre toi.

— Alors il t’a envoyé me sauver.

Silence.

— Sa ferme tombe en ruine.

— Ça t’étonne ?

— Nan.

Ils entendirent la voiture au même moment, et se redressèrent tous les deux. Le véhicule de police apparut au pied de la butte, entra lentement dans la cour et se gara devant la ferme. Elsa se dirigea vers les bâtiments en marchant dans ses propres empreintes de pas, tandis que Mattias s’engageait dans la pente à motoneige. Les policiers sortirent de leur voiture, leur adressèrent un signe de la tête et attendirent que le moteur du scooter des neiges soit éteint. L’homme était jeune, une trentaine d’années, peut-être, et la femme, un peu plus âgée, s’exprimait dans un dialecte indiquant qu’elle venait d’une contrée très au sud de leur région.

— C’est moi qui ai téléphoné, dit Elsa.

Elle tendit une main froide qui rencontra les leurs, chaudes.

— Il y a des traces que j’ai suivies depuis le renne jusqu’à la remise, ici. L’animal a été tué d’un coup de feu et le faon a disparu.

— Un coup de feu, dites-vous. Comment le savez-vous ? s’enquit la femme.

Elsa dégaina son téléphone portable et retrouva rapidement la photo. Les policiers l’examinèrent et hochèrent la tête. Effectivement, ça pouvait être un impact de balle.

— Je peux conduire l’un d’entre vous jusqu’à l’animal, fit Mattias.

— C’est mon frère.

Il ne retira pas ses gants pour les saluer. Son visage était sévère.

— Voulez-vous voir les traces de sang ?

Elsa les guida jusqu’à la grange, regardant sans arrêt en arrière pour s’assurer qu’ils ne piétinaient pas les indices.

— Une motoneige est passée tout à l’heure, et une partie des gouttes de sang s’est retrouvée sous la neige.

Elle fit un geste de la main.

— Vous voyez, là, il y a de nouveau du sang.

La policière se pencha et braqua sa lampe de poche par terre tandis que son collègue examinait les empreintes qui remontaient le talus.

— Voici d’autres photos du renne.

Elsa tendit le portable au policier.

— Est-ce que ça pourrait être un prédateur ?

Elsa secoua la tête et vit du coin de l’œil la mâchoire de Mattias se contracter.

— Il y a un impact de balle, et l’incision dans l’abdomen est droite, comme s’il avait été tranché au couteau, dit Elsa d’une voix aussi calme que possible. Ils n’ont pas emporté l’animal parce que le plomb a sans doute endommagé l’estomac, ce qui donne une viande de mauvaise qualité. Ils ont sorti le petit, mais je ne peux dire s’ils l’ont emmené ou laissé au renard qui a aussi visité les lieux.

— Alors les gouttes de sang n’ont pas forcément à voir avec le faon ?

— Pas sûr. Je pense qu’ils ont tué un autre renne qu’ils ont emporté.

Mattias cracha dans la neige puis regarda le ciel. Elle vit ses narines s’agrandir. Sa respiration était forcée.

— Vous devriez suivre Mattias dans la forêt pour voir.

La policière partit avec Mattias et Elsa resta avec son collègue. Il portait une barbe rousse éparse qui dissimulait à peine sa peau pâle. Ses yeux étaient clairs, ses cils presque blancs.

— Comment vous appelez-vous ?

— Ljungblad.

— Il faut que vous entriez dans la remise.

— On verra. Il nous faudrait un…

— Mandat de perquisition. Appelez le procureur.

Il leva les sourcils, admiratif.

— Ça alors.

— Vous avez essayé de mettre la main sur Robert Isaksson ?

— C’est en cours.

Il examina ses vêtements et vit le couteau à sa ceinture.

— C’était votre renne ?

Elle acquiesça.

— Comment l’avez-vous découvert ?

— Je faisais un tour à la recherche de bêtes qui s’étaient éloignées du troupeau. Elle était étonnamment loin. Celle-ci et quelques autres. C’est pour ça que je pense qu’elle n’est pas la seule à avoir été tuée.

Elle le regarda droit dans les yeux et poursuivit :

— Vous êtes au courant que nous avons des problèmes de contrebande dans la région depuis des années ?

— Ce n’est donc pas la première fois ?

— Vous êtes nouveau ?

— Oui. Enfin, je travaille pour la police depuis quelques années, mais je viens d’arriver dans cette commune. (Il sourit gentiment.) Mais Eriksson, ma collègue, est là depuis un peu plus longtemps.

— Elle devrait donc savoir que ça s’est déjà produit. Que vous avez dans votre commissariat une centaine de plaintes provenant de notre sameby.

— Ah bon ? Non, nous n’avons pas eu le temps de nous renseigner avant de venir. Nous avons reçu vos indications dans les grandes lignes. Mais il y aura sans doute une enquête.

— On nous dit toujours qu’il n’y a pas de preuves. Mais là, il y en a. En plus, vous vous êtes déplacés. Sachez que c’est la première fois que la police vient immédiatement quand nous téléphonons.

Ils entendirent la motoneige en même temps et tendirent l’oreille vers le village. Ce n’était pas Mattias. Elsa s’agrippa sans réfléchir au bras de Ljungblad, qu’elle lâcha aussitôt en apercevant son regard.

— Si c’est lui qui arrive, je vous en prie, ne le laissez pas s’en tirer.

Ljungblad se déplaça soudain lestement jusqu’à la voiture, portable plaqué contre l’oreille. Elsa était pétrifiée, elle aurait dû courir, mais c’était impossible.

Ljungblad parlait d’arme à feu et paraissait encore plus pâle qu’avant. Bien. À présent il la croyait. Et il prenait conscience que le coupable pouvait être armé.

La motoneige dessina un grand arc de cercle, comme si Robert voulait avoir le temps d’enregistrer ce qu’il voyait avant de s’arrêter. Son regard balaya la voiture de police ainsi que le policier et Elsa, avant de continuer vers le haut du coteau où l’on apercevait sa motoneige. Il finit par s’arrêter, juste devant la voiture de police. Il laissa le moteur tourner. Ça faisait un sacré boucan.

Ljungblad avait rejoint Robert, mais il ne lui serra pas la main. Elsa, qui pouvait de nouveau bouger, fit instinctivement quelques pas vers la pente. Robert n’avait pas de fusil à l’épaule. Ljungblad montra du doigt la motoneige et le moteur s’arrêta.

Elle l’entendait parler d’une voix beaucoup plus autoritaire, et expliquer la raison de leur présence. Les deux hommes se toisèrent. Le chien assis derrière Robert avait la tête baissée et poussait des grognements gutturaux.

La motoneige de Mattias se fit entendre à son tour ; elle descendait lentement la pente. Robert jeta un regard méprisant à Mattias et à la policière. Eriksson était de retour et se chargeait de reprendre la conversation. Ljungblad en éprouva un soulagement manifeste.

Robert ignorait les policiers, mais foudroyait du regard Elsa et Mattias.

— Pas de perquisition. Vous n’entrez nulle part, fit-il sèchement.

Il posa les yeux sur les policiers.

— Il y a des traces de sang qui mènent à votre remise.

— Ah bon ? Qui le dit ? Les Lapons ?

— Si vous n’avez rien à cacher, vous pouvez ouvrir, non ?

— Non.

Il tourna les talons, se dirigea vers la porte.

— C’est grave d’être accusé à tort. Je devrais porter plainte contre vous pour diffamation.

Il regarda dans la direction de Mattias, ses yeux emplis de rage, frappa de la paume sur sa cuisse et siffla doucement. Le chien descendit immédiatement du scooter des neiges et s’arrêta près de son maître.

— D’où vient le sang ? demanda Ljungblad.

— Quel sang ?

— Le sang devant la remise.

— Ah, ça. J’ai descendu un lièvre. On en a encore le droit dans ce pays, hein ?

Il ramassa une clé dans une botte posée sur le pas de la porte et la tourna dans la serrure. Il laissa entrer le chien et le suivit.

— Nous n’avons pas fini, poursuivit Ljungblad, d’une voix plus forte.

— Revenez avec un mandat de perquisition, cria-t-il depuis l’entrée.

Il ressortit presque aussitôt sur le perron, cigarette allumée au coin des lèvres. Elsa remarqua que sa main tremblait quand il retira sa cigarette de la bouche.

— Je continuerai volontiers à discuter avec vous à condition que ces Lapons dégagent de chez moi.

— Pouvez-vous s’il vous plaît cesser d’employer ce terme ?

Ljungblad avait un ton cassant.

— Ça non plus, ce n’est plus autorisé dans ce pays ?

— Ça suffit, fit Eriksson.

Rictus moqueur aux lèvres, Robert suçait sa cigarette.

— Comme je vous l’ai dit, on peut parler, mais sans témoins.

Ljungblad se tourna vers Elsa et Mattias et, de son ton autoritaire, leur demanda de partir en leur promettant de les recontacter sous peu.

— Que faisons-nous du renne ? demanda Elsa en maudissant le tremblement dans sa voix.

Les policiers se regardèrent, indécis.

— Je vous appellerai à ce sujet.

Ljungblad donnait ses ordres comme un militaire, mais il s’adoucit en voyant la mine déçue d’Elsa.

— Merci pour toutes ces informations.

Dans la montée, Mattias poussa l’accélérateur de la motoneige. Assise derrière lui, Elsa le tenait fermement par la taille, comme elle ne l’avait plus fait depuis son enfance.

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