Stöld
85 – Gávccilogivihtta
L’article était bien en vue sur l’une des tables basses en pin de la salle des maîtres à l’école. Aussitôt, quelqu’un attrapa le journal, et il passa de main en main. Certains lisaient tout haut aux collègues, les yeux rivés sur le journal ou leur portable. Le titre était écrit en grosses lettres noires. Il était question du gang qui avait fourni à des restaurants et des hôtels de la côte de la viande de renne issue du braconnage. On avait fait des découvertes aux domiciles de deux hommes à présent décédés, mais la police enquêtait sur des liens avec d’autres suspects, qui eux-mêmes avaient des contacts en Finlande. Au moins un restaurateur était soupçonné de recel. Un autre affirmait être de bonne foi et avoir acheté la viande auprès de personnes qu’il pensait être des éleveurs de rennes. Or, les documents trouvés chez les défunts prouvaient le contraire.
Henriksson précisait que toute information supplémentaire connue du grand public était la bienvenue, insistant sur le fait qu’il n’avait jamais abandonné les villages.
— Cela montre que notre travail a porté ses fruits. Nous avons mené une enquête approfondie qui a été couronnée de succès.
Cette phrase suscita l’indignation des collègues d’Elsa qui poussèrent les hauts cris.
— Il n’a pas honte ?
Son père avait aussi élevé la voix en lisant la citation sur son portable.
— Bon sang ! Comment ose-t-il s’attribuer le mérite ? Quelqu’un est tombé sur le téléphone de Robert ! Ça n’est pas le fruit d’une filature ou d’une enquête. S’il n’était pas mort, on serait toujours à surveiller nos rennes jour et nuit !
Elsa attendait le bon moment pour expliquer à ses parents ce qui s’était passé. Elle avait promis à Mattias de patienter jusqu’à son retour. Ça s’arrêterait là. Personne en dehors de la famille ne connaîtrait la vérité.
Elle avait laissé entendre à Mattias qu’il pourrait revenir au sameby en héros si la vérité éclatait au grand jour. Mais il avait pesté, dit qu’elle était bête parfois.
— Nous devons nous réjouir que l’affaire soit classée et que nous soyons les seuls à en connaître l’existence.
Oui. Ljungblad avait, avec le soutien sans faille de Henriksson, tenté de retracer avec précision les dernières heures de la vie de Robert. Si son travail venait à être examiné, il n’y aurait rien à dire, il avait mené l’enquête à la perfection, tiré sur tous les fils, interrogé le frère et la sœur à tour de rôle. À la fin, il avait pu, la conscience tranquille, informer Elsa que l’affaire allait être classée. Robert avait pris le waders et s’était noyé. Rien ne permettait d’imaginer autre chose.
— Vous nous croyez ? s’était-elle hasardée à demander.
— Oui, je dois admettre que oui.
Elle avait pleuré.
Elsa s’enfonça dans le canapé rouge de la salle des maîtres, sirota son thé chaud en écoutant le brouhaha. Elle se demandait si quelqu’un avait compris que c’était elle qui était citée dans l’article. Le membre anonyme du sameby qui racontait le harcèlement et les menaces interminables, qui exigeait un changement de législation, afin que tuer des rennes soit plus sévèrement puni, soit catégorisé différemment. Se prononcer n’était pas sans risques, et elle voulait protéger Jon-Isak.
Elle se leva et se dirigea vers l’institutrice du garçon, Karen, qui était assise un peu à l’écart. Elle touillait son café avec une cuillère en regardant les enfants jouer dans la neige fraîche. Bientôt celle-ci resterait au sol et ce serait vraiment l’hiver.
— Jon-Isak n’est toujours pas revenu.
Karen sursauta, son café déborda.
— Oh, tu m’as fait peur.
— Il est absent depuis plusieurs semaines. Vous avez fait quelque chose ?
— Nous avons appelé, je suis passée chez lui, et nous avons pris contact avec la médecine scolaire.
— J’ai l’impression qu’il va encore y avoir une bagarre.
Elsa montra la cour d’un geste du menton et Karen poussa un profond soupir.
— Tu sais, j’ai presque abandonné tout espoir.
— Mais on ne peut pas abandonner Jon-Isak.
— Ce n’est pas facile de parler à sa mère. (Elle affichait un air coupable.) Ce n’est pas pour dire du mal d’elle, mais c’est comme ça. Quant à son père, il passe son temps avec les rennes et n’est jamais venu ici.
Elsa n’avait pas eu le courage de retourner chez Hanna, mais chaque fois qu’elle passait en courant devant la montée qui menait à la maison, elle y pensait. Il le fallait.
— Je vais en discuter avec la directrice. Ça ne peut pas continuer. Je ne parle pas seulement de Jon-Isak, mais de tout ce qui se passe entre les élèves.
Karen regarda sa montre, se leva et posa une main sur le bras d’Elsa.
— Jon-Isak n’aime pas que tu travailles ici.
Les épaules d’Elsa s’affaissèrent.
— Je sais. Je vais bientôt arrêter. Je vais aider mon père à plein temps, tant que Mattias sera à Karasjok.
— Ah oui.
Les gens ne savaient jamais comment réagir quand elle leur parlait de Mattias. Le plus simple était de tourner le dos ou de marmonner une phrase vague. « Bon, il faut que j’y aille », disaient-ils souvent. Elle avait tout entendu.
Elle sortit son portable pour voir si elle avait des nouvelles de Mattias. Elle lui envoyait un SMS chaque jour, essayait de lire entre les lignes, de déceler un signe d’amélioration. Il écrivait qu’il allait mieux, pourtant il ne rentrait pas. Il ne faisait que repousser la date. Elle lui disait qu’il n’y avait pas de honte à avoir. Alors il ne répondait plus.
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