Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 33 sur 86

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33 – Golbmalogigolbma

 

Le smörgåstårta1 comptait trois étages, le saumon était frais, les crevettes de belle taille, le concombre découpé en spirale, et les brins d’aneth bien verts. Des femmes, efficaces, se déplaçaient de table en table, avec des thermos, des pots de lait et des carafes de sirop.

Elsa jetait des regards contrariés autour d’elle chaque fois qu’elle entendait un rire. Agacée, elle repoussait une mèche de cheveux qui s’était échappée de sa tresse. Sa mère l’avait trop serrée. Elle avait mal au cuir chevelu. Mais demain matin, elle aurait les cheveux frisés comme un ange.

Elle préleva le saumon du gâteau-sandwich et ne mangea que ça. Le poisson était salé et lisse sur sa langue. Elle ne voulait parler à personne mais gardait les yeux sur la pasteure, assise tout au bout de sa table. Celle-ci discutait avec un homme d’un certain âge qui semblait dur d’oreille.

Elsa attendit patiemment et quand la pasteure se leva enfin, elle se hâta de l’imiter. La femme endossa sa longue veste noire et Elsa mit rapidement son manteau qui devait absolument être suspendu au dossier de sa chaise, ce qu’elle avait obstinément expliqué à sa mère.

Dehors, la nuit avait commencé à tomber. Elsa entendit des rires venant d’un gros tas de neige et vit ses cousins qui grimpaient et redescendaient, se bagarraient tout en haut. Elle s’arrêta un instant, fit virevolter son kolt autour de ses jambes. Elle voulait aussi monter jouer. Mais lorsqu’elle vit que la pasteure s’apprêtait à contourner le bâtiment, elle fut obligée de la suivre.

Elsa jeta un coup d’œil au coin de la bâtisse : la pasteure était là, une cigarette entre les lèvres. Le bout rougeoyait. Elsa s’approcha lentement d’elle, et ce n’est que lorsqu’elle fut suffisamment proche que la pasteure la remarqua. Elle écrasa sa cigarette contre un rebord de fenêtre enneigé.

— Bonjour, dit-elle en souriant la bouche fermée.

Elsa salua la pasteure mais garda le regard braqué sur ses bottines en cuir de renne.

— Quel joli kolt tu as.

Elsa hocha la tête sans lever les yeux.

— C’est ta maman qui l’a cousu ?

— Et moi.

Sa voix était fluette mais elle prit son courage à deux mains et contempla la pasteure.

— Ce que tu es douée ! C’était difficile ?

Elsa fit non de la tête. Plissa les yeux.

— Les pasteurs ont vraiment le droit de fumer ?

— Eh oui, on a le droit.

— Je trouve que les pasteurs ne devraient pas fumer. Et aussi qu’on ne doit pas rire à un enterrement.

Voilà, c’était dit. Son cœur battait la chamade. Un pasteur pouvait parfaitement se mettre en rogne, Elsa le savait parce qu’elle avait déjà accompagné áhkku à des réunions de laestadiens. D’après áhkku, ce n’était pas de la colère. C’était Elsa qui n’écoutait pas comme il fallait.

— Tu sais, c’est bien de rire et de se rappeler les bons moments avec Lasse. On peut rire et pleurer à la fois.

— Non.

— D’accord.

La pasteure frotta ses mains l’une contre l’autre et attendit. Elsa baissa les yeux, puis les releva pour rencontrer ceux de la pasteure, puis les baissa de nouveau. Elle se mordit la lèvre qui était déjà rouge et gercée.

— Lasse n’ira pas au paradis parce qu’il s’est donné la mort ?

Redevenue grave, la pasteure répondit plus lentement :

— Si, il ira au paradis.

— Áhkku dit que le suicide est un péché.

La pasteure posa une main sur l’avant-bras d’Elsa et appuya doucement.

— Mais moi je suis pasteure, je sais. Je peux te promettre qu’il ira au paradis. Tu sais, on racontait ce genre de chose auparavant, quand on ne savait pas encore. Nos aînés peuvent croire ça.

— J’ai entendu des enfants répéter la même chose. Ils ont dit ça à l’école.

— C’est parce qu’ils écoutent des personnes plus âgées qui ne devraient pas dire ça.

— Tu es sûre ?

— Certaine.

Elsa détourna les yeux, ses cousins sur la congère riaient aux éclats.

— Tu avais une autre question ?

Elsa inséra la main dans sa poche, effleura l’oreille de Nástegallu, laissa ses doigts glisser sur les poils.

— Dis ?

La pasteure s’accroupit. Inclina la tête. Elsa inspira profondément et murmura :

— Si on ment, on va en enfer ?

— Tu as menti ?

— Un tout petit peu, peut-être.

— Parfois on est obligé, tout le monde le fait. On ne va pas en enfer à cause de ça.

Anna-Stina cria son nom.

— Je dois filer.

— Alors, tu t’appelles Elsa. Quel joli prénom.

Elsa ferma lentement la fermeture à glissière de sa poche.

— Tu me promets que je n’irai pas en enfer ?

La pasteure acquiesça et saisit les mains froides d’Elsa entre les siennes. Elle les pressa délicatement l’une contre l’autre.

— Je te le promets.

 

1. Sorte de gâteau suédois constitué de sandwichs, souvent au saumon ou aux crevettes.

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