Stöld
38 – Golbmalogigávcci
La boîte postale ne renfermait qu’une lettre de la caisse d’assurance maladie. Robert la soupesa. Elle était trop légère : rien de nouveau à l’horizon. Il regarda le village, les maisons bien alignées le long de la grande route et des chemins non revêtus. La fumée s’élevait des cheminées. Les corbeaux battaient lourdement des ailes au-dessus des vieux poteaux téléphoniques hors d’usage depuis des années. Il retourna à la voiture, le moteur tournait encore et le véhicule était enveloppé d’un épais nuage de gaz d’échappement.
Il se laissa tomber lourdement et esquissa une grimace lorsque son épaule refusa d’obtempérer. Comme d’habitude, la douleur avait commencé à descendre le long des omoplates et du dos. Il glissa difficilement un index sous le rabat de l’enveloppe pour la décacheter, mais finit par en déchirer un coin. Il sortit la misérable page barrée de quelques phrases assorties comme toujours de la marche à suivre pour contester la décision. Ils savaient que nul ne s’exprimait assez bien pour faire appel. Il y avait toujours une clause que Robert ne remplissait pas. Le médecin de l’assurance maladie avait donné un avis clair : il était en mesure de travailler. Pas la peine de le rencontrer. Et cette connasse du centre de soins, une certaine Jeannette, qui pinçait les lèvres chaque fois qu’il venait pour une nouvelle prescription d’antalgiques. Il était temps d’aller voir ailleurs, en espérant qu’ils n’aient pas accès à son dossier. Faire une virée à Luleå, peut-être ? Ou laisser tomber, tout simplement.
Il frappa violemment le volant de ses deux mains, passa la première, pressa l’accélérateur à fond jusqu’à ce que les roues patinent dans la neige.
C’était de très, très mauvais augure. Bientôt il recevrait la facture d’électricité de Vattenfall, et il devrait vraiment amener Raija chez le vétérinaire pour faire contrôler ses hanches. Il se gratta la tête et jeta sa casquette à l’arrière. Raija la renifla et perdit l’équilibre au moment où Robert tourna. Elle poussa un gémissement de douleur et Robert regarda dans sa direction.
— Désolé Raija, pas fait exprès.
Il tendit le bras, la chienne pressa son museau contre sa paume et souffla de l’air par les narines. C’était un chien d’élan norvégien gris. Elle n’avait que quatre mois quand on la lui avait donnée en rémunération d’un travail qu’il avait effectué. C’était son idée à lui. Il avait vu la portée de chiots dans la cour de la ferme et avait demandé s’il pouvait en avoir un. Il n’y avait pas eu de chien dans la maison depuis son adolescence, depuis ce jour d’automne où son vieux était sorti avec Onni et était revenu seul. Son père avait les yeux rougis, mais quand Robert avait posé des questions, son humeur avait changé du tout au tout, comme tant de fois auparavant.
— C’est de la torture de laisser vivre un chien malade, tu comprends ? Il souffrait.
Robert était resté sans voix. Ne même pas avoir la possibilité de lui faire ses adieux. Il aurait pu buter son père ce jour-là. Après, ils n’avaient pas eu d’autre chien. Onni était un setter irlandais, le meilleur chien du village pour la chasse aux oiseaux, à en croire son paternel. Il se réfugiait surtout auprès de Robert, ce qui n’était pas du goût de son vieux. Le bonhomme s’était arrangé pour avoir le dernier mot. Il avait flingué Onni et n’avait jamais révélé ce qu’il avait fait du corps.
Robert s’était procuré un chien sur un coup de tête. Il avait vu Raija faire des cabrioles, c’était la plus courageuse de la ferme. Robert avait besoin d’un vrai chien d’élan. Dans son équipe de chasse, il y avait eu des frictions, certains voulaient l’exclure, il n’était pas fiable, disaient-ils. Il buvait. Alors il avait obtenu Raija et s’était rendu utile. Raija était la meilleure, tout comme Onni l’avait été. Son vieux n’avait pas dit un mot lorsque le chiot était entré dans la maison. Et Robert lui avait bien fait comprendre à qui il appartenait.
Raija s’allongea et poussa un gémissement. Robert augmenta le volume de la radio.
À la station-service, il aperçut une Audi grise flambant neuve qu’il ne reconnaissait pas. Elle avait une remorque dans laquelle on devinait, sous une bâche noire, la forme d’une motoneige. Il tourna la tête et la dépassa lentement. Oui, il en était sûr, putain ! Encore un de ces putain d’éleveurs de rennes avec une nouvelle voiture et sans doute aussi un nouveau scooter des neiges. Combien de bagnoles avaient-ils à présent ? Trois ? Et leur fils, deux, n’est-ce pas ? Ils mériteraient bien un petit contrôle fiscal.
Il poursuivit sa route, sortit du village, sans but, mais en appuyant plus fort sur l’accélérateur. Il croisa une voiture qui lui fit des appels de phares nerveux. Sans doute des rennes sur la route. Effectivement, après le virage, il les vit. Quatre grands rennes qui léchaient le sel sur la chaussée. Comme il serait facile de les renverser telles de vulgaires quilles de bowling ! Ils le fixèrent de leurs grands yeux vides, sans bouger d’un pouce. Il klaxonna, ce qui les fit sursauter et se diriger lentement vers le fossé. Il se remit à rouler, pour freiner de nouveau au moment où l’un des rennes remontait sur la route. Il pressa plusieurs fois l’avertisseur sonore ; le renne bondit en arrière.
Parfois on n’a pas vraiment le temps de réfléchir. Apercevoir une aire de stationnement, freiner en urgence, ouvrir le coffre, sortir la carabine.
Raija était sur le qui-vive. Un grognement sortit de sa gorge, mais rien de plus. Elle n’aboyait jamais à mauvais escient et il suffisait que Robert lève un doigt pour qu’elle se taise complètement.
Les rennes s’étaient éloignés vers la forêt de sapins. Il leva son arme. Visa. Tira. En plein dans le mille. L’animal tomba. Il refit feu.
Bien visé. Les deux autres bêtes s’enfoncèrent dans la neige, tentèrent de fuir. La troisième balle manqua sa cible.
Il s’affaissa, les mains soudain tremblantes et le pouls rapide dans ses oreilles. Il était beaucoup trop près du village. Trois coups de feu. Il haleta et regarda la route, tendit l’oreille. Y avait-il des voitures ? Il tituba jusqu’au coffre et y jeta la carabine. Sortit son téléphone portable de sa poche de manteau, composa le numéro de Petri. Un ton sec, des mots durs : « Il me faut une remorque et des sacs. Et que ça saute ! »
Il réussit à sortir une cigarette et faillit la faire tomber en la portant à sa bouche. Il ne fallait pas qu’il reste là, avec la voiture. Il chercha les douilles. En trouva deux, la troisième avait disparu, peut-être sous la voiture ? Il entendit un bruit de moteur et se précipita sur la banquette arrière, donna sans le vouloir un coup à Raija qui poussa un cri. C’était un camion qui passait en vrombissant. Robert jeta un coup d’œil par la vitre arrière. Un Norvégien. Il ne reconnaîtrait pas sa voiture.
Robert demeura recroquevillé, les genoux presque plaqués contre le menton, les douleurs dorsales descendaient dans les hanches et remontaient le long des vertèbres. Il essaya de s’étendre sur le dos, mais il était bloqué, complètement tordu. Il décocha un coup de poing au siège avant. Tendit de nouveau l’oreille. Un autre véhicule passa, sa voiture vibra légèrement – un petit pick-up. Cette fois-ci il ne se redressa pas pour regarder la plaque.
Ce fut vite fait, mal fait, mais ils s’assurèrent de découper des steaks et des morceaux d’épaule. Ils traînèrent les rennes plus profondément dans la forêt, les dépecèrent à la hache, rassemblèrent les entrailles, les sabots, les bois, les têtes et les touffes de poils dans leurs grands sacs en plastique. Ils recouvrirent de neige les traces de sang. La sueur coulait le long des tempes de Robert. La douleur était telle qu’il voyait des étoiles. Petri poussa des jurons à intervalles réguliers. Réussir à charger les cadavres de rennes dans la remorque avant le passage d’une autre voiture était voué à l’échec. C’était vendredi, le « rallye de Tornédalie » commencerait bientôt, cette caravane de citadins qui avaient depuis longtemps abandonné leurs terres, mais y rentraient tous les week-ends pour chauffer leur maison et profiter du sauna.
Petri balança le dernier sac-poubelle dans la remorque.
— On fait moitié-moitié, hein, dit-il à voix basse en tendant la bâche.
Robert se contenta de lever une main qu’il secoua comme si c’était une évidence.
— Débarrasse-toi des sacs, c’est tout.
Petri acquiesça et grimpa dans la voiture. Robert resta un instant à l’extérieur, se massa le coccyx. Le vent sifflait dans les cimes des sapins. Il essaya de se pencher pour voir si la douille était tombée sous la voiture, mais à mi-parcours son corps mit son veto. Lorsqu’il passa la jambe droite dans la voiture, en haletant, il serra les dents sur la chair à l’intérieur de ses joues. Le goût du sang emplit sa bouche.
Une voiture approcha. Il tourna instinctivement la tête. Ce qui ne servait à rien, bien sûr, puisque tous les habitants des villages alentour connaissaient les plaques d’immatriculation les uns des autres. Une Qashqai rouge flambant neuve passa en trombe. Il la reconnut. C’était celle de Nils Johan.
Sa respiration s’était calmée. Il n’y avait pas d’inquiétude à avoir. Il allait appeler le restaurant à Piteå et leur dire qu’il y avait de la viande à venir chercher. Ou peut-être l’entreprise finlandaise qui payait encore mieux. Il brûlerait aussi la lettre de la caisse d’assurance maladie à son retour. Il n’avait pas besoin d’eux. Ça finissait toujours par s’arranger, d’une manière ou d’une autre.
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