Stöld
46 – Njealljelogiguhtta
Le coffre de la voiture était ouvert. Sa mère y plaça une valise et un carton de déménagement. Elsa était assise à l’arrière avec áhkku. Ils ne parvenaient pas à la regarder dans les yeux. Áhkku serrait contre elle un vieux sac en cuir brun à fermoirs dorés usés. Elle avait elle-même décidé de son contenu – il aurait pu y avoir n’importe quoi là-dedans. Áhkku n’avait rien dit, mais elle savait fort bien où on l’emmenait. Elle ne pipa mot lorsque la voiture quitta le village. Elsa suivait son regard qui balayait les tourbières enneigées, les traces de motoneiges qui se croisaient sur le bas-côté et les arbres qui, depuis la dernière tempête, n’étaient plus alourdis par la neige.
Quand la mère d’Elsa freina pour éviter des rennes, áhkku baissa les yeux et se frotta les mains. Sa peau sèche crissait, ses cuticules dures étaient craquelées.
La nuit tomba au moment où ils entrèrent dans la ville. La lumière jaune des lampadaires caressait les routes et les talus de neige de part et d’autre de la chaussée. La maison de retraite nouvellement ouverte, un bâtiment en bois rouge à deux étages, se situait dans une zone résidentielle à quelques kilomètres du centre-ville.
On leur avait dit qu’il y aurait du personnel parlant le sami, mais elles furent accueillies par une certaine Britt-Inger qui les informa que la personne en question avait la grippe. Pour sa part, elle venait de Tornédalie et parlait meänkieli. Elle raconta qu’elle était une Mäki de Pajala, une famille que la mère d’Elsa connaissait, évidemment. Après cette introduction, la conversation fut plus facile : on pouvait toujours trouver des liens, des fils auxquels se raccrocher.
— Tout le monde m’appelle Brittis, reprit-elle.
Immobile, áhkku laissait son regard courir le long du couloir et des portes fermées. Elle semblait tendre l’oreille pour entendre un bruit de télévision venant du bout du couloir. Une vague odeur de nourriture flottait, sans doute y avait-il eu du poisson au déjeuner. Elsa avait tellement envie de la serrer dans ses bras, mais aujourd’hui elle ne supporterait pas de ne pas être enlacée en retour. Elle posa délicatement les mains sur les épaules de sa grand-mère et la tourna dans la bonne direction, afin qu’elle suive sa mère et Brittis. C’était un jour où áhkku était lucide, ça se voyait dans ses yeux. En un sens, ce n’était pas plus mal – au moins elle se souviendrait de son arrivée ici.
Brittis ouvrit une porte. La chambre renfermait un lit simple couvert d’un jeté jaune clair, une grande commode blanche, une petite table près de la fenêtre et deux chaises blanches vernies garnies de coussins de chaise fleuris. Brittis suivit le regard d’Elsa.
— Nous avons laissé les coussins. Ils étaient comme neufs et la famille de la femme qui vivait ici ne souhaitait pas les récupérer. Si vous les voulez, ils peuvent rester.
L’une part, l’autre arrive.
Áhkku s’assit sur le lit et agrippa la poignée arrondie de son sac, l’attirant vers elle. Elle balançait ses jambes, avec une certaine lourdeur. Non, on aurait dit qu’elle cherchait un terrain solide où poser les pieds.
Brittis et la mère d’Elsa discutaient changement de tringle à rideaux et routine de coucher. Sa mère murmura qu’il serait préférable de fermer la porte à clé, et l’espace d’un instant, les jambes d’áhkku cessèrent de battre. Ses yeux se plissèrent et elle se mit à tapoter en cadence le cuir lustré de son sac. Jusqu’à ce qu’Elsa pose une main sur la sienne. Áhkku s’interrompit alors et retira vivement sa main.
— Nous ne fermerons pas votre porte à clé. Et les membres du personnel se trouveront toujours à proximité, dit Brittis à áhkku d’une voix apaisante.
Elle sortit avec la mère d’Elsa pour inspecter la cuisine et les autres parties communes. On entendait des crépitements contre le rebord de la fenêtre.
De la pluie. En plein mois de février. Les routes deviendraient de vraies patinoires si elles avaient le temps de geler avant qu’Elsa et sa mère prennent la route du retour.
— Ce n’est pas juste, fit áhkku d’une voix frêle.
Elsa se laissa tomber à côté d’elle. Le lit mou ballotta.
— Tu vas te plaire ici. Ils parlent sami et ils préparent les plats que tu aimes, du renne, de l’élan et du poisson. Ce sera comme à la maison.
Elsa ferma les yeux de toutes ses forces. Comme à la maison. Qu’est-ce qui lui prenait de dire cela ?
— Ce n’est pas normal qu’il pleuve en février.
— Non, je sais. C’est une aberration.
— Tout est écrit dans la Bible, tout a été décidé d’avance. Et ça a commencé. Nous allons être engloutis vivants.
Áhkku passa la main sur le lit, comme si elle cherchait quelque chose.
— Qu’est-ce que tu vas devenir ? Toujours pas de mari, et les rennes qui mourront de toute façon. C’est impossible avec ce climat. Je le dis depuis des années, mais vous ne m’écoutez pas. Maintenant, il pleut en février. Et quand viendra l’époque du marquage des faons, le soleil brûlera les pâturages, sois-en assurée.
Elsa rebondit sur le détail le moins douloureux.
— Je n’ai pas besoin d’un homme, áhkku.
— Alors tu n’auras pas d’enfants. Remarque, ça vaut peut-être mieux, car bientôt tout sera terminé.
— Tu n’es pas un peu trop pessimiste, là ?
Elsa dut utiliser le mot suédois, car elle ne connaissait pas le terme sami. Sa grand-mère leva ses fins sourcils.
— « Pissimiste », dit-elle en souriant. Oui, le mot semble adapté.
Elles éclatèrent de rire toutes les deux, comme quand Elsa était petite. Elle voulait s’en souvenir : à l’époque, sa grand-mère était au moins aussi drôle que les autres dames de leur communauté. Celles qui riaient à en faire trembloter leur ventre, à essuyer les larmes qui perlaient aux coins de leurs yeux. La pluie battait contre le métal et la fenêtre. Elsa alla remplir un verre d’eau glaciale au petit lavabo. Elle le tendit à sa grand-mère, laquelle en avala quelques gorgées avant de le lui redonner.
— Je ne veux pas avoir envie de faire pipi cette nuit, sinon je serai obligée de passer devant elle.
Le filtre était réapparu dans les yeux de la vieille femme.
— Ne t’inquiète pas, fit Elsa.
— Il faut bien faire pipi avant de dormir, sinon elle se met en colère. (Ses jambes recommencèrent à se balancer, de plus en plus vite.) Mais si je me fais pipi dessus, elle va s’en rendre compte et elle sera encore plus en colère. Elle me frappera même. Violemment. Là. (Áhkku posa la main à l’arrière de la tête.) Peut-être qu’elle m’arrachera les cheveux aussi. Je ne veux pas. Ils sont déjà si fins.
Ses yeux se remplirent de larmes et elle abattit de nouveau la main sur son sac. Plus fort cette fois.
— Personne ne va te frapper, expliqua Elsa d’une voix douce.
— Comment peux-tu m’abandonner ici, enná ?
— Tu as tes propres toilettes, áhkku. Regarde !
Elsa ouvrit la porte des W.-C., mais eut un geste de recul quand l’odeur d’égout agressa ses narines.
— Je ne veux pas rester ici. Je veux rester avec isa et toi, et mes frères. Je n’ai pas besoin d’aller à l’école, je peux rester avec les rennes.
Elsa s’effondra sur une chaise et s’agrippa au bord de la table. C’était gras sous ses doigts.
— Nous ne sommes pas à l’école nomade, dit Elsa à voix basse, mais en articulant.
Áhkku pleurait. Les larmes s’écrasaient sur sa jupe verte. Pourtant elle n’essayait pas de fuir. Elle pleurait en silence, sans bouger. Consciente qu’elle n’avait pas le choix. Déjà à l’époque, elle savait.
Elsa fixa l’obscurité au-dehors. Inutile d’être tactile, d’essayer d’entrer physiquement en contact avec áhkku, il fallait la laisser retrouver le chemin pour sortir de l’autre monde.
— Je ne sais pas parler suédois. J’en suis incapable, gémissait áhkku en se balançant d’avant en arrière.
Elsa reconnaissait le mouvement.
— Tu dois aller faire pipi.
— Mais elle va se fâcher.
— Elle sera encore plus fâchée si tu fais pipi au lit. Tu sais bien qu’elle ne change pas les draps, tu sais que tu devras dormir dans un lit mouillé.
Elsa avait la nausée de s’entendre prononcer ces mots, mais ils eurent l’effet escompté. Áhkku cessa brutalement de pleurer et descendit du lit. Elsa la conduisit doucement vers les toilettes.
— Tu as le droit d’aller au petit coin quand tu veux.
Áhkku laissa tomber sa jupe au sol, baissa ses bas de laine, s’assit délicatement. Le jet d’urine résonna dans la salle de bain carrelée du sol jusqu’au plafond. Elsa s’assura qu’elle s’était essuyée, puis lavé les mains.
Lorsqu’elle sortit, sa grand-mère souriait. Son soulagement était évident. Elle fit le tour de la chambre, regarda par la fenêtre.
— Où va dormir petite sœur ? Et les autres ?
Elsa ne répondit pas. Elle prit le sac sur le lit pour le poser par terre, mais áhkku se hâta de l’y remettre. Elle s’assit à côté et recommença à caresser le cuir.
— Tu devrais peut-être t’allonger un peu ?
Áhkku hocha la tête et se pencha en arrière, raide comme un I. Elle ferma les yeux, mais ses paupières frémirent comme si elle n’osait pas les clore complètement. Son visage était amaigri, plus ridé qu’avant. De petits sacs de peau fine pendaient sous ses yeux et ses pommettes faisaient saillie sous sa peau tendue.
Brittis et la mère d’Elsa étaient de retour, leurs rires retentissaient dans le couloir. Áhkku ouvrit les yeux et jeta un regard inquiet à Elsa qui essaya de la rassurer d’un sourire. Áhkku se redressa et observa attentivement Brittis qui était entrée la première.
— Nous avons changé les lits cet automne. Il est confortable, non ?
Áhkku fixa ses mains, mais quand Elsa lui chuchota la traduction, elle leva la tête et acquiesça.
— Vous comprenez le meänkieli ? s’enquit Brittis.
Áhkku hocha de nouveau la tête.
Bien sûr, la plupart des gens de sa génération étaient bilingues depuis l’enfance. Ce qui ne signifiait en rien qu’áhkku parlât volontiers le meänkieli. Lèvres pincées, elle suivait avec attention les déplacements de Brittis dans la pièce.
— Nous avons une collègue qui maîtrise le sami. Il est important que nos résidents parlent leur propre langue, surtout quand c’est comme ça.
Comme ça. Elle appuya sur ces mots. Quand le cerveau flotte sans ancrage, songea Elsa. Quand il a perdu le cap.
— Ils reviennent souvent à la langue de leur enfance. Là où ils se sentent en sécurité. Ils retournent au lait maternel, poursuivit Brittis.
— Où sont les autres ? murmura áhkku à Elsa.
— C’est ta chambre, tu dors toute seule, ici.
— Toute seule ? (Sa lèvre inférieure tremblait.) Dans le noir ?
Elsa tendit le bras pour allumer la lampe blanche qui surmontait le lit.
— Tu peux laisser la lumière allumée toute la nuit.
— C’est interdit.
— Pas ici.
Elsa avait envie de la secouer, de lui faire comprendre. Sa mère semblait ne pas écouter, occupée qu’elle était à passer en revue les tiroirs de la commode, à réfléchir au rangement des vêtements.
— Je vais chercher tes affaires.
En un clin d’œil, elle était sortie. Comme si elle ne supportait pas d’être là. Ce n’était pas sa mère, et pourtant c’était elle qui avait été obligée d’arracher sa belle-mère à sa vie d’avant.
Sur le pas de la porte, Brittis se penchait en arrière, tendait l’oreille à l’affût du moindre bruit dans le couloir.
— Il est l’heure pour moi de faire une tournée, je crois. Passez me voir avant de partir.
Enná revint dans la chambre en gémissant sous le poids de la caisse et de la valise. Áhkku observait, tandis que des fragments de sa vie se retrouvaient sur des étagères inconnues et dans des tiroirs à l’odeur d’antimite. Elle afficha un air surpris en voyant les rideaux qui pendaient jadis dans sa cuisine orner la fenêtre de cette chambre. Elle semblait si petite, assise là, le dos appuyé contre le mur et les jambes tendues sur le lit. Sa tresse grise, devenue de plus en plus fine avec les années, serpentait sur sa maigre poitrine et terminait sur son ventre. Elle la faisait distraitement tourner autour de sa main, laissant l’extrémité caresser sa paume. Elle entonna soudain un psaume sami. Tout le monde savait qu’elle avait une belle voix, elle s’appliquait tellement que ses joues se piquaient de rouge. La mère d’Elsa se figea en plein mouvement, puis, les épaules raides, continua à s’affairer. Elsa fut touchée, obligée de se détourner. Jamais elles ne s’accorderaient sur les préceptes religieux. Elsa les refusait tandis que sa grand-mère les avait aveuglément faits siens. Elle ne pouvait plus lui en parler. Comment áhkku n’avait-elle pas vu le mal que leur avait fait l’Église ? Comment pouvait-elle, en dépit de tout cela, se tourner vers cette institution ? À quatorze ans, Elsa avait défendu sa vision, remis en question celle d’áhkku. Ce n’était pas vers l’Église qu’elle se tournait mais vers Dieu, s’était emportée áhkku. Cela n’avait rien à voir avec cette entité qui, au nom de Dieu, avait volé aux Samis ce qui leur appartenait. Elsa ne le comprenait-elle pas ? Áhkku avait poussé des soupirs de mépris. Cette Église n’avait rien à voir avec sa foi !
À présent, sa grand-mère se réfugiait là où elle trouvait le plus grand réconfort. Sa voix était claire, magnifique. Jamais Elsa ne l’avait entendue chanter ainsi. Áhkku prit une profonde inspiration et recommença :
— Mon almmi guvlui dal geahčadan… Je lève les yeux vers le ciel.
Brittis entrebâilla la porte, se racla discrètement la gorge et déclara que certains résidents piquaient un petit somme à cette heure de la journée.
— Mais quel plaisir d’avoir un rossignol avec nous pour le chœur du jeudi, ajouta-t-elle en souriant.
Áhkku se tut et Brittis lui dit d’un ton rassurant, en meänkieli, qu’elle pouvait continuer à chanter, mais pas aussi fort à ce moment précis.
— Vous avez terminé ? demanda-t-elle à la mère d’Elsa qui acquiesça en s’essuyant les paumes sur son jean.
Puis elle se tourna vers áhkku.
— Au revoir. On se voit la semaine prochaine. Prends soin de toi.
Son ton était guindé, tout son corps était raide, sa posture affectée. Brittis l’accompagna, annonça d’une voix guillerette qu’il y aurait des boulettes de viande maison pour le dîner. Il ne restait plus qu’Elsa. Les mains d’áhkku serraient le sac. Personne n’avait regardé à l’intérieur.
— Je peux voir ce que tu as apporté ?
Áhkku secoua furieusement la tête.
— Les autres sont des voleurs.
— Pas moi.
Áhkku la dévisagea longuement, l’air abattu, essayant de reconnaître cette jeune femme qui ressemblait tant à sa petite sœur.
— Tu vas m’abandonner, maintenant ?
— Oui, nous devons y aller. Mais tu vas te plaire ici.
Dans la voiture au-dehors, sa mère klaxonna. Elles devaient partir avant que les températures deviennent négatives et que le verglas paralyse le trafic. La pluie avait cessé.
Elsa se leva, luttant contre les larmes.
— On se revoit bientôt, áhkku.
La vieille femme leva la tête et la regarda, décontenancée.
Sans un au revoir, Elsa se dirigea vers la porte et la referma doucement derrière elle. Brittis salua Elsa quand elle ouvrit la porte principale et sortit dans la cour. Un vent du sud, anormal en février, lui caressa la joue. Elle tremblait jusqu’à la moelle.
À la troisième fenêtre en partant de l’entrée se découpait une silhouette familière. Áhkku pressait son visage contre la vitre pour mieux voir dans l’obscurité. Ses deux paumes étaient plaquées contre le verre, la panique se lisait sur son visage. Sa bouche était ouverte. Elsa était pétrifiée. Criait-elle ? Ses mains frappaient contre la vitre, mais on les entendait à peine. Elsa fit volte-face pour retourner dans le bâtiment. C’était impossible, elle ne pouvait pas la laisser ainsi. À ce moment-là, Brittis se matérialisa derrière áhkku, l’entoura de son bras et saisit délicatement ses minces poignets. Elles disparurent de son champ de vision.
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