Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 19 sur 86

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19 – Ovccinuppelohkái

 

La Lynx vrombissait à faible régime dans la cour. En entendant le bruit, en humant les effluves des gaz d’échappement, Elsa sentit des picotements d’excitation dans tout son corps. Il ne faisait que moins huit, mais la vitesse rendrait le froid plus intense. Anna-Stina était déjà installée sur le traîneau que Lasse avait fixé derrière sa motoneige. Il plaisantait comme d’habitude et faisait sourire enná. Elsa enfila ses gants en cuir et sa mère noua joliment sous son menton les lanières de son bonnet. La fourrure de renard caressait ses joues, son front et son menton. Sa combinaison de motoneige commençait à être un peu petite ; les jambes de pantalon remontaient au-dessus de ses malléoles.

— Ne va pas trop vite, dit enná.

— Makki, voyons… C’est le but !

Lasse était le seul à appeler enná « Makki » – il faut dire qu’il attribuait des surnoms à tout le monde, sans qu’on lui ait rien demandé.

Elsa se blottit contre Anna-Stina. Elles étaient assez petites pour tenir toutes les deux et elles pouvaient étendre les jambes devant elles. Elsa avait déjà des fourmillements au creux du ventre. Elle s’agrippa fermement à la peau de renne. Il ne fallait pas s’accrocher aux bords du traîneau au risque de s’écorcher les doigts sur des congères acérées.

Lasse démarra et s’engagea sur le lac glacé, mais n’emprunta pas la piste vers l’enclos. Il poussa le levier d’accélération. Elsa et Anna-Stina, plaquées contre le dossier, hurlaient de rire. La motoneige fila sur la glace, dessinant de grands arcs de cercle le long de la rive, là où les barques en plastique mouillaient en été.

À intervalles réguliers, Lasse jetait un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que les fillettes étaient toujours là. Anna-Stina le saluait de la main, l’exhortait à accélérer : elles le supporteraient sans problème. Il s’exécutait, la neige jaillissant de part et d’autre du traîneau. Il choisit l’une des pistes les plus étroites qui menait vers la forêt de l’autre côté du lac. Là-bas on ne pouvait pas aller aussi vite et il fallait placer les bras devant le visage pour se protéger des branches cinglantes des bouleaux. Elsa ferma les yeux, par précaution. Le traîneau bondissait et elles gloussaient, ravies des cahots. Bientôt la motoneige descendit sur un deuxième lac et accéléra de nouveau.

Ils traversaient une parcelle de forêt dense lorsqu’ils entendirent une autre motoneige qui approchait. Elsa tourna la tête. Mattias. Elle reconnaissait sa posture. Debout, les bras tendus, un genou sur le siège quand il effectuait un virage à marche forcée ou se dégageait d’une profonde couche de neige. Anna-Stina écarquilla les yeux et esquissa un grand sourire. Lasse et Mattias échangèrent des rictus de satisfaction. L’une des plus grandes étendues de glace s’étirait devant eux. Ils iraient à toute allure. Ils faisaient toujours la course.

Anna-Stina et Elsa essayaient de se tenir les mains, mais leurs gants en cuir raides rendaient la tâche difficile. Elsa décida de s’accrocher au cadre du traîneau malgré tout – sur la glace il n’y avait pas de congères. Anna-Stina fit de même et toutes deux retinrent leur souffle. Les engins filaient côte à côte, moteurs hurlants. Le bout du lac approchait et manifestement aucun des deux ne voulait laisser l’autre gagner. Elsa souhaitait que Mattias triomphe, elle souhaitait le voir heureux. Il finit effectivement premier, leva un poing en l’air et poursuivit son chemin entre les sapins et les bouleaux, la main plus légère sur l’accélérateur.

Lasse le suivit, un peu trop vite. Il sortit du sentier, s’engagea dans la poudreuse, négocia le virage en penchant son corps d’un côté pour que la motoneige ne se coince pas dans l’épaisse couche de neige. Il réussit son coup et dépassa Mattias. La clairière suivante était une zone de coupe blanche, qui pansait ses plaies sous la couverture neigeuse. Il y avait peu de traces de motoneige ; les garçons s’aventuraient rarement aussi loin avec Elsa et Anna-Stina. Aucune des deux ne reconnaissait les lieux, elles qui pourtant se repéraient partout. Elles regardaient autour d’elles, tentaient de dessiner des cartes mentales de ces nouveaux territoires. Une branche de bouleau fouetta la joue d’Elsa. Avec un gémissement, elle plaqua son gant froid contre sa peau endolorie.

Ça cahotait sur le sol irrégulier de la parcelle. Mattias accéléra ; Lasse ne pouvait pas foncer aussi vite avec le traîneau. Elsa avait l’impression que ses viscères ricochaient dans son corps et que son dos se révoltait, mais elle refusait de se plaindre. Anna-Stina aussi paraissait prendre sur elle. Mattias fit un grand demi-tour et vint se placer à côté de Lasse. Ils gesticulaient, indiquaient du doigt une direction, et ils choisirent une autre piste pour motoneige. Apercevant des creux dans la neige, ils ralentirent pour les observer. Des rennes avaient dû s’allonger là. Il semblait à Elsa qu’ils avaient formé des sentiers en marchant entre les différents lieux de repos, comme une maison avec plusieurs chambres. Les bêtes leur appartenaient peut-être – des rennes égarés qui n’avaient pas réussi à regagner l’enclos.

Le jeu était fini. À présent, ils cherchaient les rennes. Ils quittèrent la clairière. S’enfoncèrent dans les bois. Mattias devant, eux derrière. Les deux motoneiges s’immobilisèrent mais les moteurs restèrent allumés. Lasse jeta un coup d’œil en arrière, demandant aux filles de ne pas bouger. Sa voix était si sévère qu’elles n’osaient même pas se regarder.

Lasse s’enfonça dans la neige, emboîtant le pas de Mattias qui avait déjà de la neige jusqu’aux genoux. Elsa se hissa doucement sur le rebord du traîneau et aperçut des bois de renne. La neige n’était pas blanche. Elle était criblée de taches rouges qui s’étaient affaissées et formaient des trous. Anna-Stina se rehaussa lentement de son côté.

— Des intestins, chuchota-t-elle. Regarde !

Elsa s’agrippa au traîneau et s’assit, le dos bien droit. Anna-Stina lui décocha des coups de coude.

— Regarde, enfin !

Elsa refusa d’un signe de la tête et ferma les yeux de toutes ses forces. Anna-Stina se mit à genoux pour voir par-dessus les motoneiges.

— Il y a du sang partout.

Elsa se boucha les oreilles.

— Assise ! éructa Lasse.

Anna-Stina ne lui obéit pas. Au contraire, elle se leva et observa. Ses joues écarlates devinrent pâles. Mattias et Lasse discutaient d’une voix basse mais fébrile. Mattias sortit son téléphone et Lasse esquissa quelques pas prudents dans la neige qui tenait à cet endroit précis. Il ramassa ce qui ressemblait à des sabots. Il retourna vers la motoneige, coupa le moteur, poussa Anna-Stina qui refusait de s’asseoir. Mattias éteignit aussi son véhicule. Le silence se fit, comme si la forêt elle-même retenait son souffle.

Mattias marchait de long en large, prenant des photos avec son téléphone. Pas une seule fois il ne regarda en direction des filles.

Le téléphone de Lasse sonna ; le gazouillis de la sonnerie brisa le silence.

— Au moins deux rennes abattus.

Il cracha son snus.

— Non, la tête n’est plus là. Tout a disparu sauf les entrailles, les bois et les sabots.

Lasse jeta un coup d’œil vers Elsa qui croisa son regard. Il avait soudain l’air pressé. Il démarra la motoneige et marmonna quelque chose au téléphone.

— Vous devez rentrer. Assieds-toi, Anna-Stina ! Toi, Mattias, tu restes. Ils sont en route.

Lasse tenta de reculer, mais la forêt était si dense qu’il ne parvint pas à faire demi-tour ; il n’avait pas le choix, il lui fallait sortir du sentier et contourner le lieu où les rennes avaient été abattus. Il décrivit un cercle serré. Elsa regarda le sang qui avait coulé et s’était changé en glace à la surface de la neige. Les intestins semblaient figés, ils n’étaient pas mous et brillants comme à la maison, dans l’évier, quand sa mère les rinçait pour les remplir de sang de renne et en faire du boudin. Le pire c’était le ramage : on avait tranché le haut de la tête de l’animal. Un lambeau de chair sanglant et durci pendait encore aux bois. C’était un ramage majestueux avec des cors qui devaient s’arquer. Elsa détourna les yeux et contempla le ciel, les cimes des pins. Elle regarda Mattias, à califourchon sur sa motoneige, effondré, la tête baissée.

Anna-Stina avait retrouvé des couleurs et voulait frimer.

— Je t’avais bien dit qu’ils leur ouvrent le ventre. Comme le jour où ils sont repartis avec le faon.

Lasse traversa lentement la clairière, le premier lac, la forêt puis leur lac. Ils y croisèrent le père d’Elsa et Ante. Isa écouta attentivement Lasse qui décrivait le lieu, indiquait la direction. Elsa chercha le regard de son père. En vain. Il n’avait d’yeux que pour Lasse. Ensuite, il baissa la visière de son casque, mit les gaz et traversa le lac. Les deux motoneiges disparurent rapidement, mais le vrombissement des moteurs résonna longtemps avant de s’estomper à son tour.

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