Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 84 sur 86

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84 – Gávcciloginjeallje

 

 

Le drapeau sami flottait devant la Maison du peuple. Des Samis en kolt passaient devant Elsa à grands pas, en direction du bâtiment, beaucoup la reconnaissaient et la saluaient. C’était le dernier jour de la plénière du Parlement sami. Minna était en ville, elle était venue depuis Umeå pour écouter les débats.

Elles s’enlacèrent longuement.

— Tu es l’incarnation du mot nomade, dit Elsa en caressant doucement le châle de son amie, les franges qui tombaient dans son dos. Où trouves-tu la force ?

— Il faut bien que quelqu’un le fasse, répondit celle-ci avec un sourire.

Ses cheveux avaient poussé, mais elle gardait une coupe à la garçonne. Son regard était aussi vif que d’habitude.

Elle était toujours par monts et par vaux. À des manifestations contre les mines et pour la défense des droits des Samis, à la Cour suprême de Stockholm où des représentants de l’État suédois avaient utilisé le mot péjoratif « Lapons » pour parler de leur peuple. Elsa ressentait encore de la rage en y pensant. Elle n’avait pas pu écouter la retransmission en direct à la radio samie. Minna, elle, avait assisté pendant des heures à la bataille juridique menée par le sameby de Girjás contre l’État afin de réguler eux-mêmes la chasse aux petits animaux.

— Tu as encore la force de m’accompagner chez les flics ?

— Je suis ton avocate, en quelque sorte, non ?

Leur rire résonna sur le parking et elles traversèrent le parc vers le commissariat. En son for intérieur, Elsa était inquiète. Ljungblad lui avait téléphoné, il avait essayé de contacter Mattias et, faute de pouvoir lui parler, c’était elle qui était convoquée au poste. Elsa avait appelé Minna, luttant pour dissimuler sa panique.

On devinait le commissariat derrière les bouleaux. Minna se redressa.

— Il faut qu’on se prépare. Qu’est-ce qu’il peut bien vouloir ? Tu m’as dit qu’il voulait parler à Mattias, à l’origine. Il a déjà tout raconté, non ?

Oui. Ils s’étaient rendus en ville ensemble, avaient demandé à parler à Ljungblad. Mattias n’avait pas levé les yeux une seule fois tandis qu’il parlait d’une voix mécanique du pantalon de pêche abîmé que Robert lui avait arraché des mains, qu’il expliquait que l’homme avait glissé dans l’eau et qu’il avait essayé de le sauver. Ljungblad était allé chercher Henriksson et Mattias avait dû tout répéter tandis que l’enregistreur captait sa voix monotone. Elsa avait dû quitter la pièce. Elle avait pris Ljungblad par le bras avant qu’il ne referme la porte.

— Il a vraiment essayé de le sauver. Je vous en prie, croyez-le.

Elsa enfonça ses mains dans ses poches. Les broches de Minna tintaient sur sa poitrine.

— Oui, Mattias a tout dit.

— Alors que peuvent-ils bien te vouloir ?

Elsa n’avait pas voulu impliquer son amie. À présent, elle le regrettait. Minna effleura son dos, chercha son regard.

— Je me rappelle quand tu m’as appelée pour me demander ce qui se passait si on laissait une personne blessée. Pourquoi m’as-tu posé cette question ?

Elsa saisit la poignée de la porte, regarda son amie à la dérobée.

— J’étais là aussi, murmura-t-elle.

Le petit radiateur soufflant ronronnait dans un coin du bureau de Ljungblad.

— Veuillez m’excuser pour le froid. Nous avons un problème de chauffage aujourd’hui.

Elsa garda son manteau, mais Minna resta en kolt, indifférente.

— Je vous remercie d’avoir pu venir aussi vite. Comment va Mattias ? J’ai entendu dire qu’il était dans un hôpital psychiatrique.

— Non, ce n’est pas un hôpital. Il est en Norvège, il se fait aider par des psychologues spécialisés dans les souffrances psychiques des Samis.

Ljungblad hocha la tête et feuilleta la pile de papiers sur la table.

— Vous savez que nous avons initié une enquête, une vraie. Nous avons trouvé des choses dans le téléphone de Robert et chez lui. Je ne peux pas vous en dire plus, mais je veux que vous le sachiez. Peut-être pourriez-vous en informer Mattias ?

— Alors Robert est soupçonné d’infraction ?

— Malheureusement une personne décédée ne peut pas être soupçonnée. Mais il s’avère qu’il y a quand même des raisons de poursuivre l’enquête.

— Je vous avais dit que le portable de Robert serait une vraie mine d’informations. Personne ne nous a écoutés, pendant toutes ces années, personne ne nous a crus. Nous aurions pu éviter tellement de merde.

— Je ne veux pas vous donner de faux espoirs, les enquêtes les plus anciennes vont être difficiles à reprendre. Certains faits sont prescrits, ils sont très anciens.

Minna expliqua le terme juridique à Elsa, bien que celle-ci l’ait parfaitement compris. Ljungblad posa un regard las sur Minna qui fit mine de sceller ses lèvres d’une fermeture à glissière invisible. Un instant plus tard, ses doigts mimèrent le geste inverse.

— Si vous aviez catégorisé l’infraction différemment, en faits plus graves, il ne serait pas trop tard.

— J’imagine que vous savez aussi que ce n’est pas nous qui avons décidé que l’infraction devait être qualifiée de vol. Parlez-en plutôt au législateur.

— C’est prévu.

Ljungblad soupira et se tourna vers Elsa.

— On nous a apporté une douille, ramassée à l’endroit où se trouvait le quad de Robert.

La douille.

— Nous avons essayé d’appeler votre frère, mais il ne répond pas. Il a un permis de port d’arme, nous le savons, dit-il en allongeant chaque mot, le regard braqué sur Elsa qui n’osait pas cligner des yeux.

— En quoi est-ce pertinent ? Robert ne s’est pas fait tirer dessus. La douille a pu être laissée par un chasseur inattentif.

Minna ne pouvait pas s’empêcher d’intervenir. Ljungblad lui indiqua la porte.

— Pouvez-vous attendre dehors ?

— C’est un interrogatoire ?

— Je réunis des informations, Elsa est là en tant que témoin. Je vais vous demander de sortir.

Minna se leva avec une lenteur délibérée, ajusta sa ceinture et fit un clin d’œil à Elsa. La porte se referma derrière elle.

Elsa frissonna et serra son châle autour de son cou.

— Il ne l’a pas tué.

— Mais quelqu’un a tiré, peut-être qu’il était en ligne de mire. La situation n’était peut-être pas exactement celle que décrivait votre frère.

Il l’invitait à répondre, parlait doucement.

— Ça change quelque chose ?

— Peut-être. Je suis obligé de poser la question.

— Alors demandez-lui.

Il passa la main dans sa barbe.

— Je me dis qu’il n’était peut-être pas tout seul là-bas, il était peut-être accompagné.

Elsa imita Minna.

— C’est un interrogatoire ?

Il la regarda d’un air déçu.

— Un témoin a vu votre voiture dans la zone, Elsa.

Elle fut prise de vertige et elle dut fixer ses chaussures. Elle avait laissé Mattias décider. Il ne devait s’agir que de lui. Elle n’avait pas compris pourquoi. À présent, tout s’effondrait.

— C’est vrai, j’étais là. (Elle leva les yeux.) Je l’ai trouvé sous le quad. C’est moi qui ai tiré. Mais pas sur lui.

Elle revit le canon dirigé vers son visage. Elle frissonna, son corps entier fut secoué par un tremblement. Elle avait été à deux doigts.

— J’ai tiré en l’air.

— Vous l’avez obligé à marcher jusqu’à la rivière ?

La voix de Ljungblad était tendue à présent.

— Non. (Elsa marqua une pause, ses joues brûlaient.) Je l’ai laissé sous le quad.

— Alors c’est votre frère qui l’a libéré ? Vous l’avez laissé avec votre frère ?

Elle secoua la tête et le regarda droit dans les yeux. Pouvoir dire la vérité était libérateur. Elle n’avait qu’une seule envie, tout lui raconter.

— Je ne savais pas qu’il était à la rivière et il ne savait pas que j’étais dans la forêt.

— Mais comment Robert s’est-il dégagé ? Il devait vraiment être coincé sous le quad quand vous êtes arrivée, puisqu’il était toujours là. Ou peut-être qu’il était inconscient ?

Elle ne pouvait pas lui parler de Lasse. On ne peut pas expliquer à ceux qui ne comprennent pas. Ou, plus important encore, à ceux qui ne croient pas en cette possibilité. Comment pouvait-elle expliquer ce qu’elle savait ? Ce genre de chose, la présence des morts, n’avait pas sa place dans un procès, on ne pouvait même pas en parler à voix haute, ça ne serait pas une explication plausible. Non, ils se tortilleraient et secoueraient la tête, incrédules. Qualifieraient ça d’affabulations, de justifications pour se disculper. Jadis, les Samis étaient assassinés pour de tels motifs. On les faisait taire par la violence. On les forçait à tourner le dos à l’évidence. Ljungblad, comme tous les autres, chercherait une explication logique.

— Alors, c’est Mattias qui a soulevé le véhicule.

— Pourquoi aurait-il fait ça ? Pour ensuite lui enfiler le pantalon de force et le pousser dans la rivière ?

Le policier n’apprécia pas le ton sarcastique. Ça se voyait. Il était jeune, il avait de l’ambition. Il n’avait aucune envie de s’éterniser aux affaires de conduite en état d’ébriété ou de violences intrafamiliales. Il voulait diriger des enquêtes importantes dans une plus grande ville. Il voyait là sa chance, se dit Elsa, d’élucider un meurtre. De jeter la lumière sur un crime bestial.

— Pourquoi ne pas avoir raconté que vous étiez sur place ?

— Mattias trouvait que c’était mieux ainsi. Je n’étais pas là quand Robert est tombé à l’eau.

— Vous auriez dû nous le dire. C’est grave de mentir, surtout quand un homme est mort.

— Ce n’était peut-être pas un mensonge. Ou juste un mensonge par omission.

— Vous êtes sortie pour le tuer, sinon pourquoi aviez-vous une arme ?

— Pas du tout ! Je l’avais emportée pour me protéger. J’avais peur. J’ai peur depuis des années, depuis mon enfance. Nous ne sommes pas en sécurité sur nos propres terres. Nos bêtes non plus.

— Vous auriez pu vous faciliter la vie, dire que vous étiez partie chasser les oiseaux.

Il marmonna si bas qu’elle entendit à peine.

— Bien sûr, j’aurais pu, mais maintenant que je vous raconte tout, je veux vous dire la vérité.

— Vous devrez tout réexpliquer, dans une audition en bonne et due forme.

— Il s’est noyé. Il avait de l’eau dans les poumons, il n’était pas mort avant de tomber à l’eau.

Elsa répéta ce que Minna lui avait expliqué. Ljungblad la contempla, sourcils levés.

— Pourtant il s’est retrouvé dans l’eau et est mort. Pourquoi ?

— Il voulait sauver son chien, comme l’a indiqué Mattias.

— Vous avez eu tout votre temps pour vous accorder sur une version des faits, vous et votre frère.

— Et vous avez eu tout votre temps pour mettre fin à ce qu’il nous faisait subir.

Ils restèrent en silence à se dévisager. Aucun d’eux ne détourna le regard.

— Il a tué mon renne et m’a menacée de mort quand j’avais neuf ans. Vous comprenez ce que ça fait à un enfant ?

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