Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 44 sur 86

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44 – Njealljeloginjeallje

 

 

La nuit tombait sur Jokkmokk, mais la foule se pressait, de plus en plus nombreuse, sur le marché. Début février, la lumière du jour capitulait peu après quinze heures. L’obscurité avait encore le dessus la majeure partie du temps. Ç’avait été une belle journée, moins froide que la veille où le thermomètre avait tutoyé les moins vingt-cinq. Se vêtir pour le marché était tout un art. Il fallait allier le confort thermique et l’élégance. Anna-Stina et Elsa faisaient sensation avec leur kolt, leurs nuvttahat, ces chaussures montantes en peau de renne, et leur châle en laine qui offrait une protection supplémentaire contre le froid. Les touristes se retournaient sur leur passage. La caravane de rennes était passée plusieurs heures plus tôt et il y

avait eu une course de rennes sur le lac Dálvaddis1. La fumée s’élevait des food trucks proposant des brochettes de suovas ou des hamburgers. Les artisans – les duojár – les plus renommés avaient leurs emplacements attitrés à l’intérieur, dans le centre de formation pour la culture samie. On était vendredi et ça fourmillait d’activité. Des colliers en argent scintillaient derrière leurs vitrines ou pendaient à des présentoirs en bois. Des liinnit, ces châles à franges ou sans franges. De l’art. Des objets du duodji, l’artisanat d’art sami, avec un sceau d’authenticité.

Elsa et Anna-Stina se frayèrent un chemin au milieu des visiteurs qui descendaient vers le rez-de-chaussée. Elles croisaient des cousins, distribuaient des accolades, promettaient qu’ils se verraient au bal sami le soir même. Elles descendaient la dernière marche lorsqu’une femme d’âge moyen écarta les bras, un grand sourire aux lèvres.

— Vos vêtements sont magnifiques ! Vous permettez que je prenne une photo ?

Elle n’attendit pas la réponse, manipulant déjà son portable, et leur fit un clin d’œil en souriant. Elle demanda à son époux de lui tenir ses sacs.

— Rapprochez-vous un peu, voilà. Magnifiques costumes !

Anna-Stina prit la pose, la main sur la hanche, tout sourire. Elsa soupira et força un rictus. C’était la troisième fois qu’on les arrêtait pour leur tirer le portrait.

— On devrait les faire payer, murmura-t-elle à l’oreille d’Anna-Stina quand elles purent enfin poursuivre leur chemin.

Un intense brouhaha emplissait les halles dont l’acoustique était inadaptée au nombre de voix. Le bruit l’épuisait. Cela faisait des mois qu’elle attendait le marché et pourtant, à ce moment précis, elle aurait voulu être ailleurs. Elle observait les gens, qu’elle pouvait sans peine classer en différentes catégories. Les Samis assumés se pavanaient avec un kolt qu’ils avaient cousu jusque dans le moindre détail, de grands pendants en argent aux oreilles, le risku épinglé à la poitrine. Les moins assumés, ceux qui n’avaient pas la langue, le regard fuyant, effleuraient les châles suspendus aux cintres. Ils avaient envie d’acheter, mais hésitaient. Et puis les autres, ceux qui prenaient les photos, qui ignoraient tout de la culture samie, qui avaient voyagé en train de nuit jusqu’à Boden et continué en autocar, ceux qui étaient venus en car de tourisme ou avec leur voiture personnelle. Ceux qui admiraient sans jamais réfléchir, probablement. Qui photographiaient et postaient sur Instagram.

Peut-être avaient-ils eu le temps de caresser le renne qui arpentait les rues de Jokkmokk. De quoi s’agissait-il déjà ? Ce n’était pas ici, le conflit autour d’une mine ? Si, c’était bien ici ? Ils se remémoraient un conflit qui menaçait de mettre fin à la renniculture dans la région. Mais ils n’avaient pas la force d’aller au bout de leurs pensées, préférant dépenser mille cinq cent cinquante couronnes pour un collier en argent orné de feuilles, comme les broches des kolts. Artisanat sami authentique, disaient-ils. L’authenticité, c’était important. Et « lapon », ça ne se disait pas, ils le savaient, même si parfois ça leur échappait, surtout s’ils étaient de la vieille génération et les entendaient parler leur langue.

— Je vais m’acheter de nouvelles boucles d’oreilles, viens ! s’exclama Anna-Stina en la tirant par la manche.

Elsa savait fort bien qu’elle appartenait à la première catégorie, une de ces femmes qui savent coudre tout, du kolt jusqu’à la ceinture, qui savent tisser des rubans à chaussures et franger leur propre châle. Elle n’avait que les broches à acheter, et les boutons ronds en argent qui ornent toute la ceinture en rangs serrés. Ainsi que les boucles d’oreilles, comme celles qu’Anna-Stina examinait.

— Your clothes… So beautiful2 !

Une femme harnachée comme pour une expédition polaire venait de se frayer un chemin au milieu de l’assistance. Elle avait un accent britannique.

— Thank you.

— Absolutely amazing.

Elle ne put s’empêcher d’effleurer les franges.

Elsa voulut reculer d’un pas, mais la foule était si compacte qu’elle pouvait à peine bouger. Elle hocha la tête et fit volte-face, s’accrocha à Anna-Stina.

— Je ne les supporte plus. Ça y est, ils me tripotent maintenant !

— Mais on est belles, fit Anna-Stina en souriant.

Oui, aujourd’hui il fallait s’exhiber, aujourd’hui Jokkmokk était une municipalité samie fière ; jamais personne n’admettrait le déferlement de haine envers ces sales Lapons qui avaient manifesté contre les projets de mine à Gállok.

— Ils n’ont vraiment rien compris.

— Relax ! Aide-moi plutôt à trouver des boucles d’oreilles.

Elsa se dit qu’elle aurait dû repousser la main de la Britannique, lui parler des habitants du village qui n’hésitaient pas à la menacer, qui s’arrêtaient devant chez elle à motoneige pour montrer qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient en toute impunité. Le sourire de la femme aurait pâli. Elsa s’imaginait la secouer, lui raconter de quelle manière les rennes étaient torturés à mort.

Elle savait qu’elle devrait se détendre, se sentir en sécurité. S’il y avait bien un endroit où ils étaient en majorité, c’était ici. C’étaient eux qui fixaient les règles. Elle comprenait qu’aucun de ses amis ne veuille parler de malheurs pendant le meilleur week-end de l’année. Ça l’agaçait tout de même que personne n’ait ne serait-ce que nommé l’article sur les cadavres de rennes. Cela faisait plus d’un mois à présent et la police ne l’avait pas rappelée au sujet des sacs. Les gants chirurgicaux où l’on aurait pu prélever de l’ADN avaient sans doute disparu. Elsa n’avait pas la force de téléphoner à Henriksson, pas la force d’entendre ses excuses bidon.

Il faisait une chaleur terrible dans le bâtiment, les gens déboutonnaient leurs manteaux et gilets, pantelants, se plaignaient de la différence de température entre l’intérieur et l’extérieur. Son kolt était épais et on ne pouvait rien desserrer pour laisser entrer l’air, idem pour les chaussettes en laine et les rubans de ses chaussures bien serrées qui remontaient sur ses mollets. Elsa s’éventa avec la brochure de l’artisan qui fabriquait les couteaux les plus onéreux.

Anna-Stina hésitait entre deux modèles de boucles d’oreilles ; elle les plaça devant ses lobes et regarda son amie d’un air interrogateur. Elsa indiqua celle de droite, avec, au centre du bijou en argent, une petite perle bleue. Anna-Stina fit une moue dubitative et se tourna de nouveau vers le miroir.

Derrière elles, on se pressait pour voir les bijoux. Elsa ignorait les coups d’œil admiratifs, détournait le visage chaque fois que quelqu’un levait son portable.

— Tu as bientôt fini ? Je voudrais partir.

Anna-Stina fit volte-face et la dévisagea sans comprendre.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— Mais regarde-les. Tout est si exotique pour eux. Ils colonisent notre culture avec leurs regards. Dégueulasse.

Anna-Stina éclata de rire.

— Tu as déjà commencé à picoler ?

— Pas du tout.

Elle s’éventa encore plus vite avec la brochure et ferma les yeux.

— Tu es un peu bizarre, parfois… Tu penses vraiment que je devrais acheter la paire avec la perle bleue ?

Anna-Stina leva de nouveau la boucle d’oreille.

— Oui, prends-la. Écoute, j’ai vraiment besoin d’aller m’aérer. On se retrouve plus tard.

Elle tourna les talons et se dirigea vers les escaliers, monta les marches deux par deux et ouvrit la porte. Le froid la saisit instantanément. Elle prit une profonde inspiration, détacha sa ceinture. Elle avait l’impression de manquer d’oxygène. Tout devait être si serré, si droit, si parfait.

Des regards se posèrent sur elle, ce n’étaient plus les touristes, mais les siens. Elle se tenait là, ceinture à la main, vêtue d’un kolt défaillant, le visage cramoisi. Un spark couvert de neige était garé au coin du bâtiment. Elle s’y laissa tomber. Ils imaginaient sans doute qu’elle avait déjà avalé sa première bière. Quelqu’un lui décocha un sourire moqueur et leva un pouce. Les flocons de neige dansaient autour de son visage, aplatissant les boucles qui avaient exigé tant de patience le matin. La neige restait collée dans ses cils et poudrait ses joues, les mouillait. Elsa regarda le ciel. Son mascara coulait au coin de ses yeux, vers les tempes. Comme une peinture de guerre.

À présent, plus personne ne voulait parler de son kolt, personne ne voulait la prendre en photo pour la mettre sur Instagram. À présent, les touristes en chaussures d’hiver trop fines, celles qu’on leur avait vendues avec insistance dans un magasin de plein air hors de prix, lui lançaient des regards en passant. Elle voulait leur demander s’ils avaient conscience que ce bâtiment était jadis un institut de formation continue pour les Samis, fondé en dédommagement de toutes les violences qu’ils avaient subies. Une ridicule tentative chrétienne d’absolution.

— Mais savez-vous de quoi ils voulaient se faire pardonner ?

Elsa soupira et remit sa ceinture. Ferma les boutons-pression et noua les rubans de telle manière que les pompons tombent du côté gauche. Ses mains tremblaient de froid. Elle ne pouvait pas retourner dans le bâtiment, bien que son manteau y soit resté. Elle envoya un SMS à Anna-Stina pour lui demander de le lui apporter. Elle se leva, croisa les bras sur sa poitrine pour garder un peu de chaleur et se hâta vers la zone pavillonnaire qui jouxtait l’hôtel, les yeux baissés, feignant de ne pas entendre qu’on criait son nom. Son pas était de plus en plus rapide, au point qu’elle finit par courir.

 

1. Lac Talvatis en sami.

2. Les répliques en anglais dans le texte original ont été conservées dans cette langue.

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