Stöld
76 – Čiežalogiguhtta
Un vaisseau sanguin avait éclaté et causé l’hémorragie. Mais le cœur du bébé battait, on l’entendait dans la pièce, amplifié par la machine, comme de petits roulements de tambour. Hanna pleurait. Elle pleurait tellement que les aides-soignantes s’échangeaient des coups d’œil à la dérobée.
Les cheveux d’Anna-Stina étaient étalés, telle une pelote de laine emmêlée sur l’oreiller blanc et autour de ses épaules. Elle était petite dans sa grande chemise d’hôpital et ses mains reposaient sur la couverture qui couvrait son ventre. Elle faisait confiance aux médecins et se laissait apaiser par les mains chaudes et caressantes des aides-soignantes.
Elles rassuraient aussi Hanna, mais l’une d’entre elles finit par lui dire d’un ton plus cassant qu’il fallait tout de même qu’elle sèche ses larmes, que tout allait bien.
— Enná… (Anna-Stina tenait sa main inerte dans la sienne.) Qu’est-ce qu’il y a ?
Comment aurait-elle pu répondre ? Elle ne le savait pas elle-même. Elle pleurait de joie parce que l’enfant était en vie, aussi parce que jamais elle ne trouverait la paix. L’inquiétude grandissait tel un volcan dans son corps.
Cet enfant qui n’était même pas encore né la tiendrait éveillée toute la nuit. Et quand ce nourrisson tout chaud à l’odeur de vanille reposerait dans ses bras, Hanna ne serait plus jamais tranquille.
Les aides-soignantes avaient cessé de lui tendre des mouchoirs. Il était temps qu’elle se ressaisisse. Mais elles ne savaient rien de sa vie. Elles ignoraient que Hanna ne réussissait pas à maintenir les autres en vie. Elles ignoraient qu’elle ne dormait pas la nuit quand son mari était loin, avec les rennes, et que la responsabilité de garder Jon-Isak en vie incombait à elle seule. Elles ne comprenaient pas qu’elle avait laissé sa fille quitter la maison trop tôt.
— Enná, ils vont finir par t’envoyer au service psychiatrique.
Anna-Stina sourit, comme si elle plaisantait, mais Hanna serra sa main plus fort. Elle était petite et fine, les ongles manucurés, bien trop jolis. Ses mains étaient froides et Hanna voulait demander aux aides-soignantes si c’était normal. À partir de maintenant, tout devrait être classé comme normal ou anormal. Chaque fois que sa fille irait aux toilettes, elle s’attendrait à entendre un hurlement et à revoir le sang.
Au service psychiatrique, oui, c’est sans doute là qu’elle avait sa place. Mais personne ne la comprendrait. Ils ne savaient pas, là-bas, ce que ça impliquait d’être la femme d’un éleveur de rennes. Ils savaient bien, les psychiatres, à quel point il est difficile d’avoir un proche qui a mis fin à ses jours, mais ils ne comprendraient jamais la situation dans laquelle se trouvait Lasse. Quelqu’un ne parlant même pas sa langue ne pouvait comprendre sa vie. Ils lui prescriraient des antidépresseurs et lui proposeraient un rendez-vous dans un mois.
— Voulez-vous que nous appelions le père ? suggéra l’une des femmes d’un air éloquent à Anna-Stina qui secoua la tête.
— Je l’ai appelé. Ça va aller.
Elles se retrouvèrent bientôt seules dans la pièce. Hanna avait une légère nausée à cause de l’odeur de désinfectant.
— Le bébé va bien, áhkku…
Anna-Stina prononçait ce mot pour la première fois. Elle repoussa la couverture, saisit la main de sa mère et la posa sur son ventre.
— Tu ne l’as même pas encore senti taper du pied.
Hanna aurait voulu la retirer, mais sa fille la tenait fermement. Les deux mains glissèrent sur le ventre jusqu’à sentir les mouvements d’un petit pied. Hanna sursauta, comme si les coups du bébé se propageaient à travers toutes les cellules de son corps. Anna-Stina sourit et ferma les yeux. Hanna voulut sentir à nouveau le pied, appuya délicatement sur le ventre, appelant le bébé. Et là ! Des petites plantes de pied qui s’agitaient, frétillaient.
— Le bébé a encore la place de faire des galipettes, dit Anna-Stina, la voix ensommeillée.
— Allez, dors, tu dois être épuisée. Je veille sur elle.
Anna-Stina ouvrit un œil.
— Tu crois que c’est une fille ?
Hanna opina. Ça ne pouvait pas être encore un garçon. Il fallait que ce soit une fille.
— J’espère qu’on aura une fille. Mais ne dis rien à Per-Jonas.
— Promis.
Elle s’efforça d’observer sa fille. Les taches de rousseur, les cernes noirs sous ses yeux, les joues plus rebondies, le grain de beauté juste au-dessus du sourcil droit qui avait la forme d’un petit cœur si on l’observait de près.
Qu’est-ce qui lui avait fait croire qu’Anna-Stina n’était pas forte ? Elle était une force de la nature. Cette rage explosive, Hanna l’avait vue aujourd’hui. Mais Hanna comprenait que la colère était aussi dirigée contre elle.
Et pourtant. C’est elle qui allait devenir áhkku, c’est elle qui devait tous les maintenir en vie.
La respiration d’Anna-Stina s’apaisa, sa jambe frémit. Elle était proche des rêves. D’une main, Hanna caressa le ventre de sa fille, essuyant ses larmes de l’autre.
OceanofPDF.com