Stöld
67 – Guhttalogičieža
L’odeur du sang frais sur ses doigts. Le faon qui tremblait sous son emprise. Elsa caressa la fourrure douce et essuya une goutte de sang de l’oreille sur laquelle elle venait de tailler sa marque. Elle lâcha l’animal qui s’éloigna sur des pattes incertaines, trouva sa voix et appela sa mère. Bientôt, ils se retrouveraient. Un grondement s’éleva du sol lorsque le cheptel se remit à galoper dans le sens inverse de la rotation solaire. Elsa le suivit du regard en essuyant son couteau par terre.
Il était juste après minuit et le soleil brillait au-dessus de leurs têtes. À contre-jour, on apercevait des nuées de moustiques. La température avait baissé de quelques degrés, mais pas autant qu’ils l’espéraient. Il faisait chaud, il y avait beaucoup de moustiques et de simulies. Elsa se tartina de nouveau les poignets et le cou d’huile anti-moustique, en versa quelques gouttes sur le large bandeau rouge qui maintenait ses cheveux en place.
Minna se tenait à côté d’Elsa qui attrapait les faons pour les marquer. À genoux, elle étudiait les mains exercées de son amie, l’écoutait parler aux bêtes à voix basse, juste avant de les relâcher.
— Je ne te possède pas, tu es à toi, rien qu’à toi. Je ne fais que t’emprunter.
Les rennes étaient biekka oapmi, la propriété du vent. Áddjá le lui avait longuement expliqué quand elle était petite. On ne devait jamais se vanter de son troupeau de rennes, on devait être conscient que la chance pouvait tourner. Dans la renniculture, rien n’est jamais acquis, un cheptel de rennes n’est jamais permanent.
Au bout d’un moment, Elsa ne résista plus. Elle autorisa sa main à effleurer les cheveux de Minna. On aurait dit le crâne de Mattias quand il avait tout rasé, adolescent.
— Tu devrais mettre un bonnet, tu vas te faire dévorer, dit-elle en chassant les moustiques.
Minna saignait derrière l’oreille, une piqûre de simulie. La goutte de sang glissa le long de son cou, formant un petit filet, mais n’arriva pas bien loin avant de sécher.
— Regarde Jon-Isak, fit Elsa en pointant le doigt.
Concentré, il attrapa un faon sans qu’aucun adulte n’ait besoin de lui montrer quoi que ce soit, même si Ante se tenait à proximité. Il allongea délicatement la bête, sortit son couteau et lui tailla l’oreille. Lorsqu’il se releva, il se posta jambes écartées, bomba le torse, et cracha par-dessus son épaule.
— J’ai beaucoup parlé avec Johannes, déclara Minna. Le marché de Jokkmokk, tu te rappelles ? Je ne sais pas trop comment ça s’était fait, mais il m’avait accompagnée, puis s’était enfui au milieu de la nuit.
— Oui, je m’en souviens. (Elsa sourit.) Alors quoi ? Il y a quelque chose entre vous ?
— Peut-être. Ou pas.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Bah… Que disent les machos ? Pas grand-chose. (Elle soupira et rit en même temps.) Il se demande surtout pourquoi je me suis rasé la tête.
— Ah, qu’il est bête !
— Vraiment ?
— C’est le même genre que Per-Jonas, non ?
— Aïe aïe aïe.
Elsa rit.
— Non, il vaut sans doute mieux que lui.
— Je crois, oui. Il dit qu’il envisage de partir, de faire autre chose.
— Effectivement. On parle de lui. Il est en retrait. Sa mère ne l’admettrait jamais, mais on dit qu’il ne veut plus travailler avec les rennes.
Minna la regarda attentivement.
— Bien sûr qu’il doit pouvoir choisir ce qu’il veut faire, dit-elle.
Elsa chassa les insectes et pesa bien ses mots.
— Eh bien, ça ne doit pas être si facile. Surtout que son petit frère semble aussi avoir des aspirations différentes. Ce serait une catastrophe pour la famille, tu le sais bien.
— Je le plains si on le force à rester.
Elle paraissait déterminée, et Elsa voulait mettre fin à la discussion.
— Viens, allons par là, il y a un de mes faons.
Elle le désigna du doigt et partit d’un bon pas.
— Un peu comme une culture de l’honneur, de ne pas avoir le droit de choisir, insista Minna.
Elsa s’arrêta net et se gratta avec agacement sous le bandeau, au niveau de la tempe.
— Écoute, tu ne devrais pas dire des choses pareilles ici. Ni ailleurs. Ne t’avise même pas de nous comparer à… (Elle la dévisagea.) Eh bien à une culture de l’honneur et toutes les atrocités qu’elle comporte.
— Bon, OK, pardonne-moi.
Minna leva les mains.
Elsa observa le troupeau, mais se déconcentra plusieurs fois. Pourtant, elle venait de voir son faon. Mattias l’appela depuis l’autre côté, pointa le doigt, et elle leva le pouce. Le cheptel se calma et elle put tranquillement attraper le faon avec son stávrá. L’œillet se referma autour d’une patte arrière, l’animal s’entêta, bondit et tira, mais elle parvint bientôt à le mettre à terre. Cette fois-ci, sa main trembla un peu lorsqu’elle entailla son oreille. Minna s’était arrêtée quelques mètres plus loin, les bras croisés, le regard rivé dans une autre direction. Elle fit un saut de côté pour éviter Mattias qui traînait un faon. Elle éclata de rire et s’excusa.
Quand Elsa eut relâché l’animal, elle se dirigea vers le foyer pour se servir un café. Minna la rejoignit.
— Je peux être un peu provocatrice, désolée. Au fond, je ne pense pas à mal.
Elsa restait vexée, c’était dans sa nature, des excuses ne lui suffisaient pas à retrouver sa bonne humeur. Minna glissa un bras sous le sien.
— C’est tellement rageant, finit par dire Elsa. Je n’aurai sans doute jamais le droit de vote dans le sameby même si c’est ce que je souhaite le plus au monde.
Minna prit sa respiration, mais Elsa posa rapidement une main sur sa bouche.
— Non, ne dis rien. Parlons d’autre chose.
Arrivée près du feu, elle détacha sa tasse de sa ceinture et la remplit de café fumant.
— C’est de la torture de m’empêcher de parler, dit Minna, mais elle avait un sourire au coin des lèvres.
Elsa se brûla le bout de la langue et jura. La fumée qui s’élevait du brasier l’obligeait à retenir sa respiration. Sa tasse lui chauffait les doigts. Mattias était au milieu du troupeau, détendu, fort, droit comme un pin, il riait et jurait, alternativement. C’était ainsi qu’elle avait envie de le voir, de se voir elle-même. Jamais elle ne douterait, comme Johannes, jamais elle n’abandonnerait cette vie. Mais Mattias ? Quand elle le voyait à présent, il était aux antipodes du grand frère qui s’était effondré dans la cave en terre. Les paroles de Minna avaient réveillé de vieilles angoisses. Cela ne lui plaisait pas du tout.
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