Stöld
15 – Vihttanuppelohkái
Une étoffe de laine bleu clair était posée sur la table de la cuisine, surmontée des rubans qu’elles avaient achetés dans le village voisin. Elles avaient fait des essais afin de choisir l’ordre des bandes sur le holbi rouge. Certains des rubans scintillaient sous la lampe de la cuisine, d’autres étaient mats, mais le blanc se marierait bien avec le rouge. Il faisait nuit noire et leurs visages se reflétaient dans la vitre. Elsa n’avait jamais aimé l’idée qu’on puisse la voir si clairement depuis l’extérieur, alors qu’elle ne pouvait voir les gens dehors.
Elsa soupira et décousit les points mal réalisés. Cela correspondait rarement aux attentes maternelles. Sa mère chaussa ses lunettes de lecture qui agrandissaient ses yeux. Leurs doigts s’effleuraient lorsque sa mère l’aidait. Celle-ci sourit et Elsa en profita pour s’appuyer contre son bras. Elles attachèrent le ruban rouge à paillettes bleues à l’aide d’épingles. « Pas trop de paillettes, avait dit enná, ce n’est pas approprié. » Mais Elsa aimait que ça scintille et, chaque fois, elle essayait d’ajouter une bande brillante que sa mère retirait en fronçant les sourcils. Elle porterait le kolt, le gákti, au marché de Jokkmokk. Généralement, elles terminaient au dernier moment, cousaient jusque tard dans la nuit la veille du départ. Elles lustraient les broches en argent parfois jusqu’à pleurer de fatigue. « Tous ces gens qui vont nous observer, nous juger », disait sa mère. Elsa ne comprenait pas. Pour elle, c’était plus beau que Noël, plus beau encore que son anniversaire. Arborer un kolt flambant neuf et être admirée. Anna-Stina aussi aurait une nouvelle tunique. Leur chœur allait se produire au marché. Anna-Stina ne s’était pas manifestée depuis la fois où elles avaient creusé la grotte de neige. Elle n’était pas non plus venue à l’école. La grippe, avait dit quelqu’un.
Enná cousait d’une main assurée, des épingles entre les lèvres. Seul le regard d’áhkku pouvait la déstabiliser. « À quoi bon, soupirait-elle souvent. Tu pousses si vite, l’an prochain il sera déjà trop petit. » Mais Elsa refusait de récupérer les kolts de ses grandes cousines. Surtout maintenant qu’elle chantait dans le chœur.
Le cliquetis de la machine à coudre accélérait puis ralentissait. Les coutures devaient être bien droites. Lorsque sa mère étira le bras pour attraper le mètre de couturière, un léger effluve de sueur passa dans l’air. Elle ne s’était pas lavé les cheveux, s’était contentée de les attacher avec sa barrette marron. Des mèches rebiquaient et sa frange tombait en partie sur ses joues. Les joues les plus pâles de tout le village, disait souvent áhkku.
Le téléphone sonna, enná souleva le tissu bleu et répondit, un léger sourire aux lèvres. Elle s’appuya contre le dossier de la banquette de la cuisine, détacha la barrette et éclata de rire. C’était siessá – tante Ella –, elle en était certaine. Enná n’adoptait ce ton qu’avec elle. On aurait dit qu’elles se donnaient la parole à tour de rôle. Elsa connaissait bien le rythme de leurs conversations, quand sa mère écoutait, ponctuait son silence d’un « nu go lea » ou d’un « juoa » par-ci par-là, ou, quand c’était elle qui parlait, sans prendre le temps de respirer entre deux phrases.
Siessá avait pris la mère d’Elsa sous son aile dès lors que son père avait jeté son dévolu sur elle. La sœur de son père avait quitté leur sameby pour rejoindre la communauté d’éleveurs de son mari, plus au sud. Mais longtemps elle était restée et avait veillé sur sa belle-sœur, lui avait appris comment nouer correctement les rubans de ses chaussures, quel écart laisser entre les boutons d’une ceinture, et l’avait laissée parler un sami un peu bancal sans trop intervenir. À part elle, seuls Mattias et les chiens avaient entendu le sami chuchoté par leur mère, des phrases simples, comme « au pied », « regarde », ou encore « à table ». Siessá encourageait délicatement sa belle-sœur et ne la corrigeait pas, contrairement à la police de la langue, disait-elle. Elsa s’était toujours demandé de qui il s’agissait et avait été fort étonnée d’apprendre que sa grand-mère paternelle en était membre. Mattias s’était bien sûr tenu les côtes quand elle avait demandé dans quel commissariat travaillait áhkku. Après cet épisode, les questions et commentaires avaient cessé.
Siessá avait peu à peu fait sortir les mots de la bouche de la mère d’Elsa, elle les avait tirés, amadoués, et un jour enná avait cessé de chuchoter et s’était mise à parler à voix haute.
Siessá ressemblait à áhkku, petite et maigre, mais elle avait le nez pointu et les sourcils touffus d’áddjá, ce qui la rendait tout à fait différente. Personne ne riait comme elle, de tout et trop longtemps. Elle avait fui les bondieuseries d’áhkku dès qu’elle avait pu, lorsqu’elle avait dû s’installer en ville pour aller au lycée. Là-bas, elle avait perdu un peu de son hilarité. Dans ses récits, il y avait des lacunes qu’Elsa tentait de combler, mais quand les questions n’étaient pas posées, l’imagination triomphait. Siessá retrouvait son rire dès qu’elle foulait les sentiers, voilà ce qu’on racontait. Quand elle rentrait l’été et qu’ils gagnaient les montagnes afin de marquer les faons, c’est elle qui, de son rire, souhaitait la bienvenue aux terres. Elle ne disait cela que par fanfaronnade car Elsa, comme tout le monde, savait bien que c’était l’inverse. C’étaient les terres qui leur souhaitaient la bienvenue et il fallait se montrer reconnaissant de tout ce que la nature leur donnait, à eux et à leurs rennes. Elsa savait exactement où tous les autres avant elle avaient posé le pied, elle connaissait les noms des lieux et leurs significations. Elle savait surtout ce que c’était d’attendre d’apercevoir son renne, son boazu, un parmi des milliers. Nástegallu était le seul qu’elle puisse reconnaître. Isa et Mattias savaient en reconnaître bien plus. Désormais, elle ne pourrait plus chercher Nástegallu du regard. Plus jamais.
Elsa s’empara du ruban le plus brillant et le fixa à l’aide d’épingles sur le holbi, à côté de la bande jaune. C’était, à l’évidence, bien plus joli comme ça. Siessá n’aurait jamais protesté, elle aurait dit qu’Elsa pouvait faire comme bon lui semblait. Enná devait prendre garde : il suffisait de peu pour redevenir, aux yeux des autres, une rivgu.
Sa mère riait aux éclats à côté d’elle et le cœur d’Elsa chantait.
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