Stöld
57 – Vihttalogičieža
Ce furent des obsèques paisibles à l’église de la ville. Trois couronnes sur le cercueil et un pasteur qui n’avait pas reçu suffisamment d’aide pour faire un sermon personnalisé. Pas comme à l’enterrement de son père, où le café après la cérémonie avait à peine suffi. Il n’y avait pas beaucoup de monde non plus, pour être honnête, mais plus que ce que Robert avait imaginé. Sa vieille avait envoyé un télégramme qu’il avait déchiré sans le lire.
Aujourd’hui, Robert portait la même veste noire qu’alors, mais il ne pouvait plus fermer les boutons. Sa chemise blanche était tachée sous la poche de poitrine, mais cela ne se voyait pas sous la veste.
Le smörgåstårta était sec, le saumon mariné manquait de sel. Au moins, le café était fort. Le pasteur était flanqué de la sœur de Petri avec sa famille, et de sa vieille maman. Les enfants de sa sœur ne tenaient pas en place. Petri avait dit, un soir d’ivresse, que ces gamins étaient comme les siens. Ils n’avaient jamais parlé d’enfants et de famille, mais cette phrase lui avait échappé. Petri n’avait vécu que jusqu’à cinquante-trois ans, un an de plus que lui, c’était difficile à accepter.
La conversation était poussive entre Robert et ses voisins de table.
— Je n’aurais pas dit non à un petit schnaps, dit-il.
On lui répondit par des « hum » et des sourires.
— Mais je prends le volant.
Jan-Olov, qui vivait à côté de la maison de Petri, se pencha vers Robert. Son haleine était fétide, son visage trop près du sien.
— Qu’est-il arrivé à Petri, à ton avis ? Il a été assassiné ?
Robert hésita, il ne voulait rien de plus qu’attiser les antagonismes. Il jeta un coup d’œil vers la famille. Il avait entendu quelqu’un dire qu’il s’agissait d’une crise cardiaque. Mais ce n’était pas à lui de diffuser cette information. Et qui pouvait déterminer ce qui l’avait tué, son cœur ou le coup à la tête. Les gens avaient envie de croire qu’un de ces sales Lapons avait pu pointer le bout de son nez juste au moment où Petri chargeait le renne sur la remorque. Peut-être même l’avait-il renversé avec sa voiture. Personne ne savait de source sûre s’il y avait d’autres lésions, bras cassé ou hémorragie interne, qui auraient été provoquées par un véhicule. Alors bien sûr qu’il avait pu être tué, percuté par un véhicule ou du moins poussé violemment en arrière, de sorte que sa tête s’était fracassée contre le sol.
— Eh oui, va savoir ! C’est suspect, pour sûr, répondit-il enfin.
— Paraît que les Lapons sont protégés par un nouveau flic qui a lui-même des racines lapones.
— Ah bon ? Voyez-vous ça.
Jan-Olov avait piqué sa curiosité.
— Apparemment il a un nom de famille suédois, Ljungkvist ou Ljungblad. On dit qu’il en a changé.
Robert opina du chef avec insistance. Ljungblad, ah oui. Ça devait être le jeune loup qui était venu chez lui. Changé de nom, évidemment. Qui ne changerait pas de nom ? Bien sûr qu’on avait honte d’avoir du sang lapon. Beaucoup de Samis avaient suédifié leur nom au fil du temps. Il s’essuya la bouche avec la serviette blanche. Il ne connaissait pas suffisamment Jan-Olov pour y aller franco.
— Il y a sans doute un risque que tous les articles sur les cadavres de rennes dans la forêt aient conduit un fou à vouloir faire justice lui-même.
— Mais on sait que les communautés d’éleveurs se volent les unes les autres. Et accusent des tiers.
— Oui, ça leur permet à la fois de garder la viande et de toucher des indemnités.
Jan-Olov secoua la tête et emplit les tasses de café.
— Mais Petri avait un renne dans sa remorque, fit-il lentement en fixant Robert avec attention.
— Tu sais, je suis sûr que Petri avait malencontreusement percuté l’animal. Sans doute voulait-il s’en occuper et contacter la communauté.
Jan-Olov haussa légèrement les sourcils avec un petit sourire. Robert était furieux. Il s’était trompé sur son compte. C’était juste une commère.
— Eh bien, je crois que ça va être l’heure de rentrer.
Robert poussa la chaise en arrière et se leva. Il serra les dents lorsque la douleur rayonna dans son dos.
Une fois chez lui, il resta assis dans son canapé, sa veste sur le dos. Il ne pleurait pas, non, mais son regard était comme embué.
— Bah ! se dit-il à lui-même en se frottant les yeux du dos de la main.
Quatre canettes de bière vides étaient alignées sur la table en pin. Il en ouvrit une cinquième et leva les yeux au plafond.
— À la tienne, Petri, mon salaud !
Le fil consacré à la mort de Petri sur le forum de discussion Flashback faisait une quinzaine de pages. Robert glissa l’index sur l’écran. Il avait quasiment tout lu. La plupart des commentaires étaient de nature complotiste et convaincus qu’il s’agissait d’un meurtre. Peu d’utilisateurs semblaient le connaître et Robert aurait voulu écrire quelque chose sur lui, dire que c’était un mec bien. Mais il ignorait comment ouvrir un compte et il n’avait pas confiance dans les promesses d’anonymat. Le jeu n’en valait pas la chandelle.
Sa tête tournait délicieusement, la douleur à l’épaule et dans le dos s’était estompée. Raija grimpa sur le canapé, non sans difficulté, et posa la tête sur ses genoux. Il la caressa du plat de la main et la gratta sous l’oreille. « Si elle meurt… », songea-t-il. Non, ne pas y penser. Il dut écluser la bière en trois longues goulées.
Il retourna sur le fil, rafraîchit la page, espérant que de nouveaux commentaires allaient apparaître. Il ôta laborieusement sa veste, desserra sa cravate, mais la laissa pendre comme une corde à nœud coulissant.
S’il avait pu se fendre d’un commentaire, il aurait parlé de cette connasse de Lapone à qui il faudrait flanquer une bonne raclée. Peut-être qu’elle fermerait sa gueule.
Il repoussa la chienne et se dirigea vers le réfrigérateur. Derrière la rangée de bières Mariestad, il y avait un morceau de renne séché qu’il avait oublié. Petri l’avait fumé pour lui. Il était doué pour saler la viande et ne décrochait jamais les morceaux trop tôt du fumoir. Qui allait fumer sa bidoche à présent ?
Quand son vieux était parti, il s’était senti seul. Mais ces dernières années il avait eu Petri. Ils s’étaient rencontrés quand ils avaient une vingtaine d’années. Ils travaillaient alors tous les deux comme bûcherons. Le temps d’un été magnifique. Un été à moustiques, mais ils s’étaient éclatés. Puis il y avait eu cette histoire d’alcool au volant.
Robert ouvrit la bière, la porta à sa bouche, mais les souvenirs refusaient de lâcher prise.
Il avait pris le risque, était allé au boulot en voiture après avoir picolé toute la nuit. C’était l’été, après tout, il voulait sortir, pas seulement trimer. Le soleil l’avait ébloui au moment où il s’engageait sur le chemin et il avait perdu le contrôle du véhicule. Le gravier avait giclé sous les roues, quelque chose avait percuté la voiture qui s’était arrêtée net dans le fossé. Le fils du contremaître était passé par là. Un connard arrogant qui se prenait pour le roi du monde. Il n’était pas mort, non, il ne s’était même rien cassé. Mais il s’était retrouvé les quatre fers en l’air, s’était ouvert le sourcil et avait perdu deux dents.
C’était une grosse erreur d’avoir embauché Robert, avait clamé le contremaître. Il aurait dû s’en douter en voyant son vieux. Rien que des ivrognes et des taulards dans cette famille !
Robert avait failli le passer à tabac, mais Petri lui avait maintenu les bras. Il s’était contenté de hurler qu’il n’avait pas besoin de ce boulot de merde, puis il avait repris le volant et était rentré malgré son état. Ils avaient été à deux doigts d’appeler la police. Mais son regard les en avait dissuadés.
C’est cette nuit-là que les douleurs à la nuque et au dos étaient apparues, comme des ciseaux à bois brûlant contre sa peau nue. Ça se propageait, irradiait dans les vaisseaux sanguins, les ligaments et les tendons. S’il avait su que ce n’était que le début, il se serait pendu sur-le-champ. La douleur s’était atténuée au bout d’une semaine, mais elle était cachée, toujours prête à revenir.
Petri et lui avaient perdu le contact après son boulot de bûcheron. Mais Petri était revenu au village environ un an avant la mort de son père, et il avait finalement acheté la vieille maison près de la rivière. Il travaillait en ville mais venait dès qu’il avait un moment libre. Son père n’avait plus la force d’antan et Petri avait envie d’arrondir ses fins de mois. L’affaire fut conclue. Et quand son père était mort, Petri avait pris sa place. Il avait toujours été sous-entendu que c’était le truc de Robert, il menait la barque. Il décidait.
Mais à présent… à présent il savait que Petri s’était autorisé des libertés. Peut-être plus souvent qu’il ne le soupçonnait. Robert s’affala de nouveau dans le canapé, ça tanguait considérablement.
Après la mort de Petri, il n’avait pas eu le temps de gamberger ou de s’énerver, Robert avait dû en toute hâte aller chercher la viande qu’il avait larguée chez son ami lorsque la police avait menacé de perquisitionner son domicile. Il avait appelé la sœur de Petri qui lui avait donné la clé. Sans lui poser de questions.
Il avait dû en vendre la majeure partie, à la va-vite et à un prix trop bas. Il avait juste gardé quelques steaks, car ça aurait paru suspect de n’avoir pas un seul bout de viande dans son congélateur.
Robert soupira et Raija leva le museau, en haletant. Satané Petri. Qu’est-ce qui lui avait pris de traîner un renne à travers la forêt sans l’appeler ? S’il avait été là, ils auraient chargé l’animal en moins de deux et auraient pu quitter les lieux rapidement. Petri serait encore en vie aujourd’hui. Et surtout, il ne lui aurait pas menti.
Robert frotta son jean de ses gros poings. Une odeur âcre montait de ses aisselles. Il déboutonna sa chemise et jeta sa cravate au bout du canapé. Il resta torse nu, à se gratter la nuque.
Un moment plus tard, il sortit dans le froid, chaussé de ses Crocs, mais toujours torse nu. Sous ses quelques poils longs et noirs, ses tétons devinrent durs comme des bourgeons de bouleau. Direction le garage, l’armoire à fusils. L’arme à la main, il s’apaisa. Il retourna chez lui, dérapa sur la dernière marche et poussa un juron quand la douleur lui foudroya l’épaule.
Il allait montrer à ces petits trolls de Flashback qu’on pouvait faire autre chose que rester le cul sur sa chaise devant son écran à prendre de grands airs. D’ici peu, ils écriraient, excités, tout ce qui s’était passé, ce qu’il avait fait.
Il enfila sa chemise de flanelle et, dans sa hâte, boutonna dimanche avec lundi. Il remonta la fermeture à glissière de son manteau et mit son bonnet en fourrure de renard. Il ne trouva pas ses gants. Suspendit son fusil à l’épaule.
OceanofPDF.com