Stöld
39 – Golbmalogiovcci
Elsa jeta un coup d’œil chez Mattias. Elle s’était habituée à dire que cette maison était chez lui. À la différence d’áhkku qu’ils devaient aller chercher plusieurs fois par semaine devant la porte, tracassée, se demandant pourquoi elle était fermée à clé. Pourquoi est-ce que personne n’avait laissé un balai devant au lieu de la verrouiller ? Mattias fermait à clé parce qu’il ne voulait pas qu’elle vienne. Il n’avait plus la force de lui expliquer.
Elsa alla chez Mattias et toqua à la porte. Elle entendit des pas s’approcher. Il l’invita à entrer.
— J’ai quelque chose à te montrer.
On ne frappait jamais à sa porte sans raison. Depuis peu, il gardait les stores vénitiens fermés. Ils faisaient comme si de rien n’était, mais sa mère se postait souvent devant la fenêtre de la cuisine, silencieuse, à regarder vers chez lui.
La vidéo de l’homme à cheval sur un renne avait choqué Elsa. Anna-Stina, qui l’avait reçue de Per-Jonas, la lui avait transférée. Le clip était court et muet, mais l’outrage lui faisait l’effet d’un coup en plein ventre. L’idée qu’ils soient à ce point sans scrupules, si intouchables qu’ils se filment en train de torturer des animaux ! C’était inimaginable.
La vaisselle était faite et la cuisine sentait le savon noir. La toile cirée avait été remplacée par un long chemin de table gris au centre duquel trônait un profond saladier brun. Ce n’était pas enná qui faisait le ménage, c’était lui.
Elsa s’assit sur une chaise à barreaux et sortit son téléphone portable. Mattias se servit un café et leva la verseuse en direction de sa sœur comme une interrogation, mais celle-ci refusa d’un signe de la tête.
Il avait l’air détendu, se déplaçait avec plus de légèreté, ses talons ne frappaient pas le sol. La transhumance vers les pâturages d’hiver plus au sud s’était passée sans accroc ; les bêtes semblaient nombreuses, le cheptel en bonne santé.
Il croisa son regard, hasarda même un sourire. Dans quelques jours seulement aurait lieu le rátkin, le tri des rennes. Il obtiendrait alors la confirmation de ce qu’il avait vu au cours de la migration. Cette année s’annonçait comme la meilleure depuis longtemps. Des rennes nombreux et surtout beaucoup de faons qui avaient survécu.
Elsa posa son portable sur ses genoux. Ça pouvait attendre. Après le tri, peut-être. En même temps, elle aurait aimé avoir son avis. Fallait-il porter plainte ? Avant de passer chez lui, elle avait feuilleté la liasse de dépositions faites à la police. Elle et son père les rangeaient soigneusement dans le classeur et c’était souvent elle qui écrivait au bas de la page : « Enquête préliminaire classée sans suite. » C’était elle qui téléphonait au commissariat et demandait s’il y avait du nouveau. Son père avait été heureux de lui déléguer cette corvée. Au demeurant, c’était elle qui écrivait le mieux. Il avait été sacrément impressionné quand elle avait adressé une lettre aux chefs de la préfecture de la région Nord, déplorant le manque de volonté de la police locale pour enquêter sur les crimes commis à l’encontre de leurs rennes. À l’encontre de notre vie, plus précisément, avait-elle souligné dans la lettre.
Mattias voulait rarement lire les plaintes, mais ce film, il fallait qu’il le voie. Il reconnaîtrait peut-être l’homme à califourchon sur le renne.
— Qu’est-ce que tu veux me montrer ?
— Tout bien réfléchi, je prendrais bien un café.
Il lui tendit une tasse. Ils burent en silence.
— Alors ?
Elle esquissa un sourire. Déglutit. Non, c’était impossible. Elle trouva vite une parade.
— La motoneige que tu voulais acheter pour remplacer la tienne est en stock. Per-Jonas l’a dit à Anna-Stina.
Il se frotta le menton et acquiesça.
— Elle est canon.
— Tu as les moyens ?
— Avec l’argent de l’entreprise, toujours, répondit-il avec un sourire.
— Ne dis pas ça.
— Allez ! C’est ce que tout le monde dit ! Ils n’ont qu’à le croire, si ça leur fait plaisir. Il y aura toujours des jaloux.
— Tu ne veux pas ouvrir les stores, quand même ?
— La flemme.
Elle se redressa et fit pivoter les lames de bois en position verticale. Leur mère, devant la fenêtre de la cuisine, esquissa un rapide pas en arrière.
— Tu as remarqué qu’elle ne vient jamais me voir ?
Oui, ça crevait les yeux.
— Parfois c’est difficile de savoir ce que tu veux, frangin !
— Bah !
— En tout cas, áhkku te rend visite.
Elle voulait le faire sourire à nouveau. Il lui donna une petite tape sur la tête, se leva et disparut aux toilettes. Elle feuilleta la pile de journaux dans la vieille caisse en bois posée au sol. Entre un magazine de chasse et un de pêche, elle trouva une photo. Elle la retourna. Lasse. Le portrait souriant qui ornait l’avant de son cercueil.
Il n’avait pas laissé de lettre, mais ces dernières années, elle s’était dit que Mattias savait peut-être. Les deux garçons avaient été des amis intimes. Être si proche de quelqu’un sans pour autant suffire, cela avait dû être très dur.
C’était ainsi. Peut-être était-elle passée à côté d’une conversation sur les causes de sa mort ? Peut-être était-elle la seule dans l’ignorance ? Longtemps elle avait entendu dire que les Samis étaient surreprésentés dans les statistiques des suicides, mais de nouvelles études montraient apparemment que ce n’était pas vrai. C’est ce qu’ils avaient dit à la radio, à
l’émission Ođđasat1, Elsa écoutait d’une oreille, mais elle avait éteint dès que sa mère était entrée dans la cuisine. Elle l’avait compris, on ne devait pas parler inutilement du pourquoi et du comment de la mort de Lasse. Juste après les obsèques, elle avait entendu sa mère essayer de consoler Hanna en lui disant qu’il était mieux là où il était maintenant. Elsa lui avait décoché un coup de pied dans le tibia et était rentrée chez elle en courant. Comment pouvait-on dire qu’il valait mieux être mort ! Elle avait entendu d’autres explications fumeuses, qu’il n’était pas fait pour cette vie. Mais qui en décidait ?
Psychologues et assistants sociaux avaient tenté d’entrer en contact avec les proches endeuillés, mais la famille s’était renfermée. Ne laisser personne approcher. Ne pas en parler. Laisser les choses telles quelles. Par ailleurs, aucun des professionnels ne parlait sami. C’était évidemment voué à l’échec.
Elsa ignorait comment Mattias avait porté le deuil. Elle se rappelait seulement qu’il avait refusé de lui tenir la main aux funérailles et qu’il était l’un de ceux qui n’avaient pas pleuré.
Lasse n’était ni le premier ni le dernier à mettre fin à ses jours dans le Sápmi. Pas étonnant, songeait Elsa enfant, si des gens comme sa mère disaient qu’ils étaient mieux là où ils se retrouvaient après la mort. Ce qui revenait à donner son assentiment.
Elle frissonna et posa la paume de sa main sur le visage de Lasse. Et s’ils avaient raison, ceux qui s’immolaient ? Qui affirmaient que ce n’était plus possible, qui quittaient tout ce qui les faisait souffrir ? C’était comme clamer au monde entier : « Voilà ce que vous nous poussez à faire ! Nous n’en pouvons plus. Plutôt nous brûler la cervelle que de continuer à voir nos rennes torturés et assassinés, d’entendre vos discours de haine. Nous préférons nous ôter la vie que voir nos terres grignotées au profit d’une mine qui ne fournira du travail que pour une dizaine d’années à peine. »
Les parents inquiets gardaient leurs adolescents et leurs enfants adultes à l’œil, les restreignaient, les retenaient, ne les laissaient pas déménager plus loin que dans la maison voisine, de l’autre côté du talus de neige. Mais tout était vain si l’on ne supprimait pas les raisons qui les poussaient à vouloir quitter la vie.
Elsa sentit son cœur se serrer. Elle entendit la chasse d’eau puis le robinet. Elle glissa le cliché entre les journaux.
— Je dois y aller, dit-elle quand son frère réapparut. J’ai rendez-vous chez le coiffeur.
1. Programme d’information en langue samie, diffusé en Suède, en Finlande et en Norvège.
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