Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 36 sur 86

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36 – Golbmalogiguhtta

 

Le volume de la télévision était bas et áhkku était assise sous une couverture, immobile. Elle frissonnait chaque fois qu’un courant d’air froid pénétrait par la porte d’entrée et arrivait jusqu’à elle. Mattias et leur mère entraient et sortaient rapidement, portant des vêtements, une lampe, un chauffe-chaussures et un carton rempli de louches et de saladiers. Quand la tête d’áhkku bascula en arrière – elle s’était endormie la bouche ouverte tel un oisillon affamé –, Elsa quitta délicatement le canapé.

Elle enfila sa veste en duvet et enfonça les pieds dans les grosses chaussures de son père, parce qu’elles étaient les plus proches. Dans la remise, elle trouva Mattias, bras croisés, qui observait leur mère en plein tri. Elle parlait toute seule, comme d’habitude. Ils savaient qu’il ne fallait ni répondre ni poser de questions, simplement la laisser faire. Ses discours lui permettaient de s’organiser et elle ne s’attendait pas à ce que quiconque intervienne. Elle passa la tête dans une de ces vieilles penderies blanches pleine de combinaisons de motoneige, de pantalons de travail, de bonnets et de gants.

Elsa jeta un regard à son frère et leva les sourcils, mais il gardait un visage impassible.

— Puisqu’on t’aide à déménager, autant en profiter pour trier, marmonna leur mère. Ce pantalon, ça fait plusieurs années que personne ne l’a porté. Poubelle !

Le vieux pantalon de ski noir d’Elsa s’envola et atterrit à ses pieds. Il était toujours en bon état, mais elle le laissa.

— Qu’est-ce qu’il fait là, ce vieux waders ? Isa aurait dû le balancer depuis longtemps.

La salopette de pêche était noire, elle aussi. Elle vint grossir la pile de vêtements à jeter.

— On ne devait pas apporter de la vieille vaisselle et une table de chevet dans la maison ? s’enquit Elsa.

Sa mère jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers le tas de cartons à gauche de la porte, tout en lançant au sol une doudoune bleue sans manches.

Elsa se saisit du carton, il était lourd et elle se tourna vers Mattias.

— Il faut que tu m’aides.

— Prends d’abord la table de chevet, tu peux la porter seule.

Il avait une voix grave, mais parlait souvent si bas qu’on devait tendre l’oreille pour l’entendre. Il avait vingt-six ans. Il était réservé. Il marmonnait et était incapable de soutenir un regard.

— Qu’est-ce que tu attends ? Prends quelque chose toi aussi, qu’on en finisse, fit Elsa en soulevant la table de chevet bleue que Mattias avait commandée il y a longtemps chez Ikea.

C’était à l’époque où il avait prévu de quitter le domicile familial pour la première fois, mais ça ne s’était finalement pas fait. La maison qu’il aurait dû louer avait été vendue. Il avait reçu la nouvelle sans grande réaction et avait rangé la table dans la remise. Il était resté un an de plus chez ses parents.

C’était étrange d’être quatre adultes à la maison. Elsa avait terminé le lycée en juin et était revenue de la ville. De retour dans la chambre au papier peint vert clair qu’elle avait choisi à quatorze ans.

Elle avait d’abord songé à poursuivre ses études, s’inscrire au centre de formation sami à Jokkmokk, mais s’était ravisée. Son village natal lui manquait trop après ses années en ville et retrouver les rennes était pour elle une évidence.

Mattias se pencha en avant, plia le vieux waders d’un air méditatif et le fourra dans le carton contenant le service de table. Il bouscula Elsa pour passer. Celle-ci lui emboîta le pas, cherchant les bons mots. Ils enjambèrent le tas de neige qui séparait les deux maisons. Mattias baissa la poignée du coude et la porte s’ouvrit avec un grincement. Il ne retira pas ses chaussures, se dirigea droit vers la cuisine et posa délicatement le service sur la table. La toile cirée à carreaux rouges était hideuse, criblée de trous et de traces de brûlures laissées par des casseroles chaudes. Il allait tout changer, avait-il déclaré. Elsa ôta ses chaussures d’un coup de pied, entra dans la chambre et y posa la table de chevet. Il avait installé son lit. Celui d’áhkku avait trouvé sa place dans l’ancienne chambre de Mattias, accompagné d’une odeur âcre d’urine. Enná estimait qu’il fallait le brûler et isa ne disait rien du tout.

Elsa retourna dans la cuisine.

— Tu veux que je range le service dans le placard ? (Elle souleva le rabat du carton.) Le waders ne devait pas aller à la poubelle ?

Mattias, qui buvait au robinet, fit brusquement volte-face. L’eau était si froide qu’elle devait geler l’émail de ses dents.

— Si.

— OK, mais…

— Je m’en occupe, Elsa.

Elle se languissait du temps où il l’appelait unna oabbá. Elle ne savait pas pourquoi il avait arrêté et quand elle s’en était rendu compte, il était trop tard pour lui dire de continuer. Elle devait avoir une dizaine d’années. C’était après la mort de Lasse. À cette époque, tout avait été si confus et différent que les mots avaient perdu leur sens. Pendant une longue période, elle entendait à peine ce qu’on lui disait. Comme si elle avait eu les oreilles constamment bouchées. Le souvenir de cette sensation la faisait encore frissonner. C’est là, quelque part, que son existence comme unna oabbá avait cessé. Pour Mattias, elle était devenue Elsa.

— On ne peut plus pêcher avec.

C’était le vieux waders d’áddjá. Ses initiales étaient soigneusement inscrites au feutre noir sur la doublure blanche, à l’arrière, près de la couture. Bien sûr que tout le monde se souvenait de lui, quand il devait faire traverser un ruisseau aux rennes et qu’il enfilait son pantalon imperméable à bretelles. Il l’avait évidemment aussi porté pour pêcher, dans les zones les plus calmes de la rivière. On ne pouvait pas aller bien profond, au risque de déraper sur des pierres glissantes.

— Je sais.

La voix de Mattias vibrait dans sa poitrine. Il suspendit le pantalon à un dossier de chaise puis souleva six assiettes. Il les rangea l’une après l’autre dans le placard en pin au-dessus de l’évier dans un cliquetis de vaisselle. Six assiettes creuses y furent placées aussi vite.

Elsa soupira et sortit de la maison. Sa mère était toujours dans la remise, à manipuler un vieux Monopoly.

— Vous voulez garder vos jeux de société ?

— Enná ! Tu veux vraiment t’occuper de ça maintenant ?

— Personne ne trie jamais rien, ça me rend dingue ! Bientôt je ne pourrai même plus accéder au congélateur. Si je suis obligée de déplacer des objets chaque fois que je dois aller chercher de la viande, c’est qu’il faut virer des choses.

Le congélateur blanc ronronnait tranquillement dans un coin, mais les nombreuses coupures de courant subies à l’automne étaient source d’inquiétude. Le coffre d’une capacité de 560 litres était suffisamment rempli pour tenir des mois, voire des années. Pièces de renne et d’élan, saumon, omble chevalier, ombre commun qu’il fallait bientôt manger, gáhkku, brioches à la cannelle, baies arctiques, airelles et myrtilles. Si Elsa voulait récupérer quelque chose au fond, elle devait se hisser jusqu’à la taille et se pencher par-dessus le bord. Dans la cuisine se trouvait également un autre congélateur, du type armoire, placé à côté du réfrigérateur, et tout aussi bien approvisionné. Elsa et sa mère s’assuraient qu’il y ait toujours un stock de bolognaise, de lasagnes et de boulettes de viande. Elsa savait cuisiner. Elle savait coudre. Elle savait s’occuper des rennes. Pourquoi devrait-elle vivre ailleurs qu’ici ?

Elsa caressa l’épaule de sa mère, l’invita à se calmer.

— Dis-moi plutôt ce que je peux porter.

Sa mère lui chargea les bras de rideaux, les grandes draperies grises qui habillaient autrefois les fenêtres du séjour, les voilages simples en dentelle qu’elle avait dans sa chambre et un brise-bise vert excessivement décoré qui pendait auparavant dans la cuisine. Elle avait commandé de nouveaux rideaux pour toutes les fenêtres.

Elsa parvenait à peine à voir par-dessus la pile lorsqu’elle ressortit dans le froid, traversa les cours et entra chez son frère. Mattias vivait seul, à présent. Il était adulte. Certes, sa maison jouxtait la leur, mais il avait son propre foyer. Il était indépendant. Indépendant, vraiment ? Peut-être trop. Il n’avait pas eu de petite amie depuis qu’Inga-Lill l’avait largué quatre ans plus tôt. Non sans conséquence, car ensuite, il avait laissé tomber. S’il n’était pas assez bien pour cette fille, aucune fille ne serait assez bien pour lui. Inga-Lill avait tourné la page, rencontré un homme de la ville, attendait son deuxième enfant et postait des photos sur Instagram. Toujours la même pose flatteuse, un sourire de Joconde. Elsa ne pouvait s’empêcher de regarder. Peut-être Mattias faisait-il de même, en pensant à ce qui aurait pu advenir. Avoir sa propre famille, cela lui aurait sans doute fait du bien.

Elsa posa les rideaux sur le canapé du séjour – le genre de canapé en cuir brun chocolat à haut dossier et grands accoudoirs arrondis très populaire au début des années quatre-vingt-dix. Sa mère et Hanna avaient changé de canapés depuis longtemps, mais chez les plus âgés ceux-ci étaient restés. Un canapé en cuir véritable, qui se nettoie facilement, pourquoi s’en séparer, arguait áhkku.

— Rassure-moi, tu comptes te débarrasser du canapé ?

— Oui.

— Tu vas aller en ville en chercher un autre ?

Mattias renâcla.

— Comme si j’avais le temps pour ça.

Les épaules relevées, visiblement agacé, il balançait bruyamment les couverts dans les tiroirs. Celui du haut coinçait. Mattias le ferma violemment.

— Tu veux que j’accroche les rideaux ?

Sans attendre sa réponse, elle s’empara du vieux tabouret-escabeau de sa grand-mère.

— Ne jette pas ce tabouret. Si tu n’en veux pas, je le prends.

Elle descendit la tringle blanche, souffla sur la poussière, enfila les rideaux gris et la replaça. Elle tira sur le tissu, l’arrangea pour que les fronces soient bien régulières. Par la fenêtre, elle pouvait voir áhkku, toujours assoupie dans le canapé.

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