Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 10 sur 86

Pages du PDF

Stöld

10 – Logi

 

 

Le spark1 crissait sous ses pieds. C’est au milieu de la route qu’on allait le plus vite, là où le chasse-neige était passé et où la couche de glace était bien dure. Ses parents lui défendaient de faire du spark au milieu de la chaussée, mais Elsa entendait les voitures arriver de tellement loin qu’elle aurait le temps de se décaler sur le bas-côté. Elle poussait du pied droit, en équilibre sur le patin gauche. Elle serrait fort les poignées, fermant les yeux lorsqu’elle se propulsait de toutes ses forces, filant sur la route gelée. Elle avait l’impression de voler.

L’école étant fermée pour une journée de formation des instituteurs, Elsa faisait des allers-retours en spark en attendant qu’Anna-Stina se réveille. Son amie était une inconditionnelle de la grasse matinée.

Le soleil, qui venait de dépasser la cime des arbres, apparaissait derrière des nuages brumeux. Les traces de motoneiges qui menaient au parc à rennes ressemblaient à une large rue à travers le lac. Sa mère lui avait suggéré d’aller skier, mais elle n’arrivait plus à chausser ses skis. Peut-être ne skierait-elle plus jamais. Elle ne le lui avait pas dit, s’était contentée de secouer la tête, rembrunie, avait claqué la porte et couru jusqu’au spark.

Au septième aller-retour, des motoneiges se firent entendre au loin. Son père et Mattias étaient déjà de retour. Ils s’étaient rendus à l’enclos de bonne heure. Ils y passaient désormais le plus clair de leur temps. Depuis la mort de Nástegallu, ils n’étaient presque jamais à la maison. Ils ne rentraient que pour les repas. Son père aspirait la soupe à la viande en faisant des bruits de bouche et mangeait le gáhkku d’enná sans mot dire. Mattias faisait de même, ses écouteurs dans les oreilles. Elsa et sa mère restaient donc silencieuses, elles aussi.

Les motoneiges entrèrent doucement dans la cour. Son père et Mattias ôtèrent leur casque et restèrent assis un instant, à parler à voix basse.

— Tu sais que tu n’as pas le droit de faire du spark au milieu de la route, lui cria son père.

Elle se laissa glisser jusqu’à l’accotement, poussant toujours du pied, mais elle n’arrivait pas à retrouver la même vitesse. Anna-Stina devait être réveillée à présent. Elsa s’engagea sur le chemin qui montait vers la gauche, poussant le spark devant elle. En descente, cette pente était la plus amusante du village. Mais ses parents disaient qu’elle était très dangereuse parce qu’elle débouchait sur la grande route. On pouvait pourtant, au dernier moment, s’arrêter dans la neige du bas-côté. Quand c’était de la poudreuse, on avait l’impression de s’enfoncer dans un nuage. Les parents ignorent ce genre de choses.

Anna-Stina dormait encore, mais sa mère, Hanna, invita Elsa avec son habituel sourire chaleureux. Ça sentait les roulés à la cannelle tout juste sortis du four, et peut-être aussi la soupe à la viande mijotée pendant des heures. La fenêtre de la cuisine était couverte de buée.

L’oncle d’Anna-Stina, Lars-Erik, que tout le monde appelait Lasse, était assis à table, une tasse de café à la main et sa boîte de tabac à chiquer posée devant lui, à sa place habituelle avec vue sur la côte qu’Elsa venait de gravir. On aurait pu croire qu’un oncle devait être vieux, mais Lasse n’avait que quelques années de plus que Mattias. Ils passaient parfois du temps ensemble, et réveillaient tout le village quand ils fonçaient à motocross vers les rapides qui jalonnent la rivière. Parfois Lasse aidait le père d’Elsa, et à ces occasions Mattias était moins renfrogné et difficile. Lasse était le benjamin d’une fratrie de quatre, le petit dernier, un váhkar, comme ils disaient. Quand on est le plus jeune de quatre enfants, dont trois garçons, il est difficile de devenir chef d’exploitation, avec un droit de vote dans le

sameby2. Hanna était l’aînée, mais il n’avait bien sûr jamais été question qu’une fille hérite de la marque de rennes de son père ou de l’exploitation. Heureusement, tout était rentré dans l’ordre quand elle avait commencé à fréquenter le fils des voisins qui venait également d’une famille d’éleveurs.

Elsa avait demandé à Mattias pourquoi Lasse ne passait pas autant de temps auprès des rennes que les autres ; son frère avait répondu qu’il ne possédait pas suffisamment de bêtes pour en vivre. Mais quand elle avait demandé pourquoi Hanna n’avait pas pu devenir cheffe d’exploitation, il s’était contenté de lever les yeux au ciel – et ça, ce n’était pas une réponse !

Certains prétendaient que Lasse était satisfait de la tournure des événements ; de temps à autre, il lui arrivait de s’absenter quelques semaines avant de revenir au village. Il rentrait parfois très bronzé, ou bien il avait gagné plein d’argent et invitait Mattias à manger une pizza en ville. Elsa n’était bien sûr jamais autorisée à les accompagner. À présent il la regardait. Il esquissa un drôle de sourire et elle ne put s’empêcher de rire. Il était le plus drôle de tous les adultes. Peut-être parce qu’il ne l’était pas encore tout à fait. Il faisait des roues arrière sur sa motocross et passait des nuits entières à jouer à des jeux vidéo avec Mattias.

Il tendit son portable à Elsa pour lui montrer une photo d’un immense dragon en sable sur une plage entourée de palmiers.

— Tu crois que je réussirai à en faire un comme ça cet été ?

Elle fit non de la tête en souriant.

— Celui-là, je l’ai sculpté quand j’étais en Crète. Je te jure.

Elle pouffa et fit à nouveau non de la tête.

— Même pas vrai.

— Tu verras bien cet été quand la plage apparaîtra.

Le sable le plus doux était dissimulé dans la rivière, tel un trésor dont seuls les habitants du village connaissaient l’existence. Une fois que l’eau des fontes venue des montagnes s’était déversée, que les pluies s’étaient calmées, le niveau du cours d’eau pouvait enfin baisser. Et elle se révélait. La plage. D’abord comme une ombre sous la surface, puis comme un îlot chaque jour plus grand. Le soleil chauffait et séchait le sable qui prenait une teinte dorée. Ils rejoignaient alors l’île en bateau, s’allongeaient sur des serviettes, fermaient les yeux et se rêvaient à l’étranger. Ils devaient plonger dans l’eau glaciale pour se débarrasser des taons qui les poursuivaient. Les enfants relâchaient les épinoches qu’ils avaient pêchées à l’épuisette dans des flaques d’eau chauffées par le soleil. L’eau de ces petites mares devait être plus chaude que la Méditerranée, se disait Elsa.

Hanna délaya le chocolat en poudre dans le lait et tendit la boisson à Elsa. Elle sourit et but de grandes gorgées.

— Tu as un amoureux, Elsa, ou pas encore ?

Lasse louchait parfois. C’était le cas à présent, mais elle savait qu’elle devait regarder son œil droit, celui qui restait immobile. Il ne prenait pas la tangente comme l’autre.

— Arrête ! Je me fiche des garçons.

— Parfait. Personne n’est assez bien pour Elsa, la princesse du village.

Hanna soupira en l’entendant.

— Tu racontes tellement d’âneries.

— J’ai la gueule de bois, chuchota Lasse à l’oreille d’Elsa.

Elle hocha la tête comme si elle comprenait, même si ce n’était pas le cas. Être la confidente de Lasse, c’était grandiose, il fallait donc opiner du chef et afficher un air sérieux. Mais il éclata de rire quand Hanna lui donna un coup de torchon sur la tête.

Ces brioches à la cannelle étaient un don du ciel. En mordant dans sa troisième, Elsa en fut convaincue.

Hanna s’assit à côté d’elle sur la banquette de la cuisine et caressa ses longs cheveux bruns qui lui descendaient jusque sous les clavicules. Sa nuque fut parcourue de frissons.

— On m’a dit pour ton renne, murmura Hanna d’une voix douce.

Elsa garda les yeux rivés sur la table, sur les miettes qu’elle devrait rassembler au creux de sa paume.

— C’est vraiment triste, continua Hanna.

Lasse râla.

— Triste, ce n’est pas assez fort. Épouvantable, voilà ce que c’est.

La princesse du village acquiesça en silence, sans lever les yeux.

— Tu es allée voir la police, c’est courageux de ta part, affirma Hanna d’une voix qui avait grimpé d’une octave et se voulait encourageante.

— La police… Quelle blague !

— Lasse, le réprimanda Hanna à voix basse.

— Bon, bon, soupira-t-il.

Des pas se firent entendre dans l’escalier qui menait à l’étage. Anna-Stina portait sa chemise de nuit rose et les chaussettes en laine rouge clair qu’elle avait tricotées en cours de travaux manuels.

Les deux filles se blottirent l’une contre l’autre sur la banquette. Anna-Stina avait les yeux gonflés. Elle bâilla, la bouche grande ouverte. Elsa s’appuya contre son amie, qui lui paraissait plus chaude que le soleil.

Lasse se leva et s’étira en grognant.

— Allez, il faut que j’y aille. Merci pour le café et les brioches, frangine.

— Où vas-tu ?

— Ça, on ne le sait jamais. Mais il y a beaucoup de gens qui m’attendent. Les portes sont ouvertes partout.

Il adressa un clin d’œil à Elsa qui n’eut pas le temps de se demander si elle devait faire de même. Il était déjà dans l’entrée, c’était trop tard. Elle l’entendit siffler en enfilant ses chaussures et son manteau.

— À bientôt, mes jolies ! lança-t-il, puis un vent froid s’engouffra dans la cuisine.

Hanna se pencha par-dessus la table, effaça du bout des doigts un peu de buée sur la vitre et le regarda s’éloigner dans la cour. Elle secoua légèrement la tête, un sourire aux lèvres. Elsa savait qu’il faisait déraper sa Volvo verte, pour que la neige jaillisse dans son sillage.

Une demi-heure plus tard, Elsa et Anna-Stina s’allongèrent côte à côte, dans la grotte qu’elles venaient de creuser sous la neige, les joues rougies par le froid et l’effort. Elles laissèrent leurs pieds dépasser, obéissant aux ordres impératifs d’Hanna : il fallait pouvoir les tirer par les jambes au cas où elles se retrouveraient ensevelies.

Dans leur abri régnait un silence ouaté. On n’entendait que leurs légers halètements. Elsa sentait le froid sous son dos, mais la transpiration continuait de la réchauffer. À chacun de ses mouvements, son col exhalait un souffle chaud.

— J’ai vu un adulte avec un appareil dentaire, dit-elle.

Anna-Stina leva les yeux au ciel et Elsa se sentit rétrécir. Surprendre quelqu’un qui allait fêter ses onze ans n’était pas chose facile.

— Et alors ? Moi, j’en ai déjà vu plusieurs.

Elsa laissa glisser son gant le long du mur de neige.

— Je suis allée au commissariat hier.

— Tu me fais marcher ?

— Pas du tout ! C’est vrai. J’ai fait une préposition. (Elle hésita.) Une dépossession.

— Ça s’appelle une déposition.

Mais Anna-Stina avait abandonné son ton condescendant. Elle voulait qu’Elsa en vienne au fait.

— Au sujet de ton renne ?

Elsa hocha la tête.

— Le policier m’a demandé ce que j’ai vu.

Elsa avait ôté son gant et fouillait dans la poche de sa combinaison. Elle trouva l’oreille. Elle voulait la sortir, mais quelque chose la retenait.

— Qu’est-ce que tu as dit alors ?

— Que Nástegallu était morte et pleine de sang.

— Mon père croit que c’est Robert Isaksson qui a fait le coup.

Sa main se figea autour de l’oreille. Elle n’aimait pas entendre son nom, elle n’aimait pas qu’Anna-Stina le prononce.

Les familles d’Elsa et d’Anna-Stina appartenaient au même sameby, au même čearru, depuis plusieurs générations. Elles étaient cousines, pas au premier degré, mais cela n’avait aucune importance. Une cousine reste une cousine. Chez Elsa, il y avait un livre généalogique qui indiquait les liens de parenté, proches ou plus éloignés, entre toutes les familles samies de leur région. Anna-Stina et elle avaient chacune leur page. À l’aide de chiffres et de codes, on pouvait déterminer leurs liens. Elsa ignorait comment, même si sa mère le lui avait expliqué. C’était trop compliqué. Anna-Stina était sa cousine, son oambealli, c’est tout ce qui lui importait. Et son nom dans un livre, rien que ça ! Elsa l’ouvrait souvent, passait le doigt sur son nom et sa date de naissance. Elle remontait les échelons, jusqu’à áhkku et áddjá et leurs parents, et même au-delà, jusqu’à des siècles qu’elle n’arrivait même pas à se représenter. Le nom de sa mère figurait dans un autre livre généalogique sami, même si sa famille refusait de le reconnaître. Preuve que sa mère n’était pas une rivgu. Elle aussi existait ! Comme tous les autres. Pourtant, il y avait visiblement quand même une différence, entre être et ne pas être. Personne n’avait expliqué à Elsa comment avaient été tracées ces frontières invisibles, mais elle n’avait pas osé le demander.

— C’est certainement Robert. C’est lui qui tire sur les rennes, qui les pourchasse à motoneige et qui les torture à mort. Un jour, quelqu’un a tranché le ventre d’une femelle, arraché l’utérus et massacré le petit qui était dedans. Et la mère vivait encore !

Elsa dévisagea Anna-Stina. Ouvrir le ventre d’une femelle et retirer l’utérus où repose un faon qui se prépare à venir au monde…

— Je sais, répondit Elsa vivement alors même que son cœur battait la chamade et ses oreilles sifflaient.

— Oui, tout le monde est au courant. Ils remplissent leurs congélateurs de viande de renne. Et la vendent.

Elsa sortit lentement la main de sa poche. L’éloigna de l’oreille. Remonta sa fermeture à glissière.

Elle avait entendu dire que des rennes se faisaient tuer, mais jamais en ces termes. Nástegallu avait-elle été torturée avant que le couteau traverse son pelage pour atteindre son petit cœur ? Elsa fut prise de vertige, incapable de respirer. L’oxygène dans la grotte devait être épuisé. Elle se redressa brusquement, se traîna sur les fesses jusqu’à l’ouverture. Une fois dehors, elle prit une profonde inspiration. L’air était glacé. Anna-Stina sortit en marche arrière, se tortillant comme un mille-pattes, ce qui en temps normal aurait fait rire Elsa.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es toute pâle.

— Rien.

— Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, à Nástegallu ?

— Ils lui ont donné des coups de couteau.

— Une fois, j’ai vu un renne à qui ils avaient ouvert le ventre. Les intestins étaient par terre, à côté de l’animal.

Elsa bondit sur ses pieds et courut jusqu’à son spark. Anna-Stina l’appela, mais elle avait déjà pris de la vitesse. Elle savait que la pente ferait le reste.

Ça, elle n’en avait jamais entendu parler.

 

1. Trottinette des neiges montée sur de longs patins.

2. Terme suédois désignant une communauté d’éleveurs de rennes.

OceanofPDF.com