Stöld
43 – Njealljelogigolbma
Le troupeau de rennes déferlait dans un sens puis dans l’autre dans l’enclos de tri, le rátkagárddis. Ils couraient toujours dans le sens inverse de la rotation solaire, quelques-uns partaient devant et tous les autres suivaient. Puis ils s’apaisaient, tout à coup conscients qu’il n’y avait pas de sortie. Le tendon à l’arrière de leurs pattes claquait et leur souffle haletant formait un nuage en suspension au-dessus du troupeau. Quelques éleveurs marchaient dans l’enclos, déplaçaient le cheptel. De grands projecteurs éclairaient le girdnu, la partie circulaire au centre de la structure où ils devaient faire entrer les rennes pour le tri final. Chaque propriétaire amenait alors ses rennes vers son propre parc. On aurait dit une scène éclairée pour un spectacle très attendu auquel tout le monde pouvait assister. Les enfants se juchaient sur les clôtures, les joues écarlates et les yeux humides dans le vent cinglant. Ils gesticulaient, montraient du doigt, reconnaissaient un renne – le leur. Elsa aperçut Jon-Isak, c’était le plus enthousiaste. Il faisait éclater de rire tous les autres.
Elle avait prévu de tirer les rennes avec Anna-Stina. Elle avait été surprise que son amie soit partante, mais elle ne tiendrait probablement pas très longtemps. Il fallait à la fois de la force et de la technique pour traîner un animal récalcitrant qui pesait près de deux fois plus lourd que vous. Elsa avait l’habitude, elle tractait la bête de ses bras musclés et noueux, contractait les abdominaux et repoussait le sol de ses cuisses bandées. Elle était toujours petite, mais elle n’était plus aussi maigre qu’avant.
Mattias se trouvait déjà sur place avec ses amis. L’un fumait, ils se coupaient la parole, et son rire lui chauffait le cœur. Lorsqu’elle était rentrée le matin, qu’Anna-Stina l’avait déposée, il lui avait fallu du temps pour oser passer chez lui.
— Tu aurais dû nous appeler, avait-il dit d’une voix fâchée. Tu aurais dû nous dire que tu allais figurer dans le journal.
Son père avait maugréé, l’air tout aussi renfrogné.
— Ça peut être dangereux pour toi.
Ils ne craignaient pas la réaction de la police, ça c’était perdu d’avance. Il y avait pire. Les commentaires allaient inonder les réseaux sociaux.
La journaliste avait retrouvé le film dont Elsa lui avait parlé. Les abonnés pouvaient le voir sur le site Internet du journal. La partie supérieure du corps de l’homme avait été floutée, ce qui le rendait méconnaissable.
Autour de l’enclos, des groupes discutaient et riaient. Elsa souriait, saluait les gens à droite et à gauche. Olle, le président du sameby, cherchait son regard dans la foule, mais elle l’évitait. Il mit le cap vers elle. Si seulement elle avait eu un endroit où se cacher !
— Alors, il paraît que tu as apporté des rennes à la police, dit Olle.
Elle hocha la tête, fixa un point derrière l’oreille droite de son interlocuteur.
— À 8 h 28 ce matin, j’ai reçu la première menace de mort par téléphone.
Sa voix était sèche comme les feuilles mortes, mais on ne pouvait passer à côté du vibrato.
— Numéro inconnu, bien sûr. Depuis ça sonne régulièrement, mais je ne réponds plus.
— J’en ai eu ma claque. J’ai trouvé des rennes et j’ai appelé la police. Personne n’avait le temps, alors j’y suis allée.
— Ce n’est pas le bon moment, en plein tri.
— Ou bien c’est le bon, justement. Ils n’oseront rien faire à un moment où on est tous rassemblés.
— Ces connards n’ont peur de rien, surtout pas de la police. Ils se connaissent.
C’était vrai, on racontait qu’Henriksson et Robert avaient fait leur service militaire ensemble.
— Il y avait des gants dans le sac. On a de l’ADN cette fois.
— De l’ADN ! Tu crois vraiment qu’ils vont envoyer des gants à un labo, dépenser du fric pour nous ? Ces gants vont se volatiliser, crois-moi. C’est sans doute déjà fait.
— J’ai pris des photos.
— Ouais, ouais.
Olle salua d’un signe de la tête une personne au loin et laissa Elsa plantée là. Elle avait les aisselles trempées de sueur. Jamais il n’aurait attaqué son père ou Mattias de la sorte. Un homme aurait reçu une tape dans le dos, mais pas elle.
Une main se glissa autour de sa taille. C’était Hanna, souriante. Mais comme d’habitude ses yeux, eux, ne souriaient pas.
— Laisse tomber ces vieux bonshommes. Tu as fait ce qu’il fallait.
— On ne fait jamais ce qu’il faut ici, tu le sais.
— Ils sont jaloux parce que tu es jeune et que tu as l’avenir devant toi. Bientôt ils seront tous morts.
Elsa ne put s’empêcher de rire.
— Je suis sûre que tu seras la première femme à présider le sameby, fit Hanna en lui donnant un petit coup de hanche.
— Ce jour ne viendra jamais.
— Ne dis pas ça.
— Olle a reçu des menaces de mort à cause de moi.
— Ce n’est pas la première fois qu’on le menace. Ce n’est pas ta faute, il le sait bien. Quelle tête de mule ! C’est maintenant qu’on doit se serrer les coudes, être unis et dire qu’on en a ras le bol ! Il tire la tronche parce qu’il aurait aimé avoir les projecteurs braqués sur lui.
Anna-Stina s’approchait à pas lents, le visage impassible. Elle s’arrêta à quelques mètres, les bras le long du corps, et regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un.
— Elle a eu raison de le faire, hein ? L’article.
Hanna serra fort l’épaule d’Elsa avant de lâcher prise.
— Bien sûr. Elsa a toujours raison, répondit Anna-Stina d’un ton où perçait l’ironie.
Elsa s’était confiée à Anna-Stina lorsqu’elles étaient rentrées de chez Per-Jonas. Son amie n’avait pas été impressionnée. Elle trouvait qu’Elsa ferait mieux d’être plus prudente et de ne pas prendre de décisions impulsives.
— Il faut que ce soit une femme qui se rebiffe. Il est temps, dit Hanna.
Anna-Stina haussa les épaules, mais tout à coup son visage s’illumina. Per-Jonas était arrivé. On l’entendait de loin. Elle se hâta de le rejoindre. Elsa ne se retourna pas. Elle frappa ses gants l’un contre l’autre avec un bruit sourd et esquissa un geste du menton vers l’enclos.
— Jon-Isak fait plaisir à voir ! Un vrai fonceur.
Hanna opina du chef.
— Oui, c’est un dur à cuire. Et si on allait leur montrer ce que les femmes savent faire ?
Elsa jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Hanna lui donna un coup de coude.
— Ou tu comptes attendre la douce moitié de Per-Jonas ?
— La douce moitié ! sourit Elsa.
— Bah, qui peut supporter de la regarder quand elle minaude comme ça ? Allez, viens !
Elsa se dressa sur la pointe des pieds et souleva la ficelle qui retenait la grille de la partie centrale. Bientôt ils lâcheraient les rennes. À présent il n’y avait que les projecteurs éclairant la neige et les voix dans l’obscurité tout autour. On entendait les bêtes au loin. Jon-Isak se tenait à ses côtés. Il reniflait et s’essuyait le nez.
— Cette année encore, j’ai aidé à conduire le troupeau. Aucun renne n’a osé faire demi-tour. Ils sont en place.
Elle reconnaissait la sensation de l’enfant qui parvient à faire se retourner toute une harde pour l’envoyer dans la direction choisie. On forme une clôture humaine, s’aidant parfois d’une longue bâche en plastique ou en toile que les participants tiennent devant eux pour agrandir encore la ligne. L’un encourage les bêtes de la voix, un autre frappe dans ses mains et les rennes se déplacent vers le cœur de l’enclos.
— Bravo ! le félicita Elsa.
— Et maintenant je vais capturer mon propre renne.
— Super ! Tu l’attrapes et je pourrai peut-être t’aider à le tirer ?
Il la jaugea de la tête aux pieds et acquiesça. Oui, elle ferait l’affaire.
Les rennes entraient par vagues dans le parc circulaire. Elsa, sa famille, ses cousins proches, ses parents plus éloignés et ses amis se placèrent. D’abord dos à la clôture, à observer. Ils cherchaient les marques de propriété, reconnaissaient les colliers fluorescents, les motifs tracés dans le pelage, comme des tatouages en fourrure. Le troupeau était compact, ce qui permettait de tirer les rennes par leurs bois. La plupart du temps, on n’avait pas besoin de lasso, ici. On utilisait parfois un stávrá, un bâton muni d’œillets, mais le plus souvent il suffisait de s’aventurer parmi les cervidés et de les saisir fermement par la ramure.
Elsa fut l’une des premières à se mouvoir. Elle avait aperçu sa marque, mais elle aurait reconnu la femelle sans cela, tant elle était unique. Elle avait de longues pattes et c’était l’une des plus vigoureuses, qui leur avait donné de nombreux faons. Elsa sourit en la voyant.
Anna-Stina l’avait rejointe.
— Allons-y, dit Elsa.
Elle s’approcha subrepticement et empoigna les bois. La femelle opposa une résistance immédiate. Anna-Stina saisit l’autre côté de la ramure et elles tirèrent ensemble sans trop de difficulté, même si Anna-Stina grimaçait. La mère d’Elsa l’attendait, une seringue à la main pour lui administrer un antiparasitaire contre l’hypoderme du renne. Elle nota dans ses documents que la première femelle était entrée dans leur enclos. Ils ouvrirent le portail et Elsa donna une tape sur la croupe de sa bête qui galopa vers l’obscurité où elle se calma rapidement.
Anna-Stina tira son amie par la manche, les yeux rivés sur le renne suivant. Elle pouvait le faire, il lui suffisait de le vouloir.
Il était bien après minuit lorsqu’ils se garèrent devant la maison. La mère d’Elsa suggéra de laisser les bacs dans la voiture. Le ciel était dégagé et constellé d’étoiles. La lune était pleine. Elsa souffla, immobile. Ses poignets la faisaient souffrir, et elle les fit tourner. Sa mère déverrouilla la porte et disparut dans la maison tandis que son père détachait la remorque et descendait la motoneige. Mattias était resté à l’enclos. Sa maison était plongée dans le noir.
Les peaux de rennes devaient être déposées dans la remise. Son père s’en chargeait. Tout à coup il s’arrêta, leva les yeux vers le lac. Elsa entendit aussi. Des motoneiges. Ils se regardèrent, il leva les sourcils. On apercevait maintenant les faisceaux lumineux, de plus en plus proches. Deux motoneiges. Elsa se rapprocha instinctivement de la remise et de son père.
Les hommes gravirent la pente depuis le lac, côte à côte, et s’arrêtèrent. Les phares étaient éblouissants. Elle leva une main pour se protéger les yeux. Ils faisaient vrombir leur moteur, mais demeuraient immobiles.
— Déguerpissez tout de suite, nom de Dieu ! cria son père.
Ils ne bougeaient pas.
Sa mère sortit sur le perron et recula immédiatement dans la maison.
Elsa dégaina son portable et filma la scène, tendant le bras d’un geste éloquent. En réaction, l’un des hommes appuya sur l’accélérateur et fonça droit sur elle. L’autre l’imita. Elsa sentit son père l’attraper et l’attirer derrière la remorque. Les motoneiges passèrent avec force dérapages, descendirent sur la route, s’enfoncèrent dans le fossé, traversèrent le taillis et s’engagèrent de nouveau sur le lac.
L’écho des moteurs flotta un long moment sur le village avant de disparaître dans les bois de l’autre côté du lac.
Le père d’Elsa abattit une main sur la remorque. Elsa était sûre qu’il allait l’accuser.
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