Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 51 sur 86

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51 – Vihttalogiokta

 

 

Au fond du garage, à côté de grandes boîtes en plastique, se trouvaient les skis qu’Elsa avait reçus pour ses neuf ans. Ils semblaient flambant neufs, à peine utilisés. Ces skis étaient une malédiction, c’est ce qu’elle se disait enfant. Ils portaient malheur ; elle et ses skis attiraient la mort. C’était chaussée de ses skis qu’elle avait trouvé Nástegallu mais aussi qu’elle avait glissé derrière la motoneige de Lasse pour la dernière fois. Alors c’était bien fait qu’ils soient restés dans un coin jusqu’à ce qu’elle soit trop grande pour les utiliser. Sa mère avait voulu les vendre, mais on ne pouvait pas laisser les skis maudits tomber entre les mains d’un autre enfant. Évidemment, Elsa ne pouvait pas expliquer ça à sa mère, mais elle baissait les yeux et secouait la tête chaque fois qu’on parlait de les vendre. Les skis étaient finalement restés là.

Elle regrettait maintenant qu’ils n’aient pas été incinérés depuis longtemps. Ils étaient comme une brûlure, un rappel de tout ce qu’elle aurait pu et dû empêcher. Pourtant, elle passa une main sur une des lames avant de sortir ses nouveaux skis.

Après la mort de Lasse, il lui avait fallu plusieurs années pour skier de nouveau. Même à l’école on n’y était pas parvenu et sa mère avait dû la faire porter pâle le jour des sorties scolaires en pleine nature.

Pourtant, il y a quelques années, lors d’un déstockage au magasin de sport au bord de la faillite, Elsa s’était retrouvée à la caisse avec des skis, des bâtons et des chaussures. La première sortie l’avait presque brisée. Le bruit de la neige qui crissait sous les lames, les grincements des bâtons, le rythme respiratoire qu’il fallait retrouver. Durant le premier kilomètre, elle avait senti ses larmes brûler, mais tout s’était calmé et son corps avait pu prendre le contrôle de la douleur gravée en elle. À présent, elle ne pourrait plus se passer de ces virées.

Aujourd’hui c’était différent. Même le ski ne pouvait l’apaiser. Les SMS s’étaient arrêtés, mais ça ne voulait rien dire. Elle avait appelé la police, mais avait raccroché. Elle avait téléphoné à Minna qui, furieuse, lui avait crié de dénoncer cette ordure. Mais ça pouvait être n’importe qui. Pas nécessairement Robert. Il était plus malin que ça, non ? Il devait certainement charger quelqu’un d’autre de ce genre de mission.

Ses skis à la main, elle passa à côté de sa voiture. À la fin de la journée d’école, elle avait remarqué une rayure le long de la portière côté passager de sa Skoda. Longue de vingt centimètres. Pas une voiture dans les parages, ce n’était pas un simple incident de stationnement, quand bien même elle l’aurait souhaité. On avait sans doute utilisé une clé, peut-être un outil. Elle ne pouvait pas dire que c’était lui, mais il ne faisait aucun doute que quelque chose s’était enclenché.

Elle sortit son portable, prit une photo de la rayure qu’elle envoya à Minna. C’était si bon de l’avoir dans sa vie. Quelqu’un qui réagissait. Qui comprenait. Depuis le marché de Jokkmokk, elles étaient en contact plusieurs fois par semaine, surtout par SMS, et souvent elle se surprenait à se demander ce que Minna dirait ou ferait. Maintenant, par exemple, oserait-elle se lancer dans une randonnée à ski après tous ces SMS menaçants ? Seule, sans défense dans les bois, ce n’était pas sage, Elsa en était consciente, mais c’était irrésistible. Elle devait retrouver la nature, se fatiguer, laisser travailler son corps.

Elle empruntait rarement la piste qui la menait à l’ancien enclos. Sa famille avait d’ailleurs installé son cheptel à d’autres endroits, plus sûrs, plus grands, plus faciles à surveiller. Aujourd’hui elle voulait skier dans les traces de motoneige qui longeaient le rivage avant d’entrer dans les bois et de suivre une courbe jusqu’aux zones de coupes claires où les arbres avaient commencé à repousser au fil des années. Mattias balayait la neige de sa terrasse.

— Tu viens avec moi faire un peu de sport ?

Son ton joyeux semblait artificiel. Elle devrait plutôt lui demander comment il allait. S’approcher de lui, voir s’il sentait l’alcool.

— Je gagne la course à ski entre les villages sans avoir besoin de m’entraîner un seul instant.

Il s’efforçait de plaisanter, ça s’entendait. Elle esquissa un rire forcé. Jamais ils ne reparleraient de la cave, elle le comprenait. Elle ne voulait pas qu’il ait honte. Elle aurait voulu lui dire qu’elle était là pour lui, mais au lieu de cela elle riait.

— Quel flemmard, parvint-elle à dire.

Elle le salua avant de sortir de la cour en poussant sur ses bâtons.

Sa respiration était régulière ; ça faisait longtemps qu’elle ne s’était pas sentie physiquement aussi forte. La forêt était silencieuse, le vent avait faibli, mais il n’y avait pas de contraste entre la neige et le ciel laiteux. Elle plissait les yeux, elle aurait dû prendre ses lunettes de soleil. Elle essayait de fixer son regard sur les arbres. Elle attendait l’été avec impatience – la végétation verdoyante, les promenades jusqu’à la rivière, sa canne à pêche à la main. Elle se réjouit d’être encore capable de se projeter dans l’avenir. Peut-être pourrait-elle ramener áhkku à la maison cet été, l’emmener cueillir des mûres arctiques. Si possible attachée à un harnais. Elsa rit toute seule. En tout cas, elle n’avait pas perdu la capacité de rire.

C’était tout de même étrange. Elle possédait la force que Lasse n’avait pas eue. Tout à coup il était là, avec elle. Ce n’était ni rare ni bizarre. Son rire à lui, dans son oreille à elle, et l’impression de le sentir là. Il n’y avait jamais de mots, mais elle souriait, confirmant sa présence. Il ne pesait pas sur elle, et quand il disparaissait, il le faisait sans qu’elle se sente abandonnée. Elle était toujours certaine que ce ne serait pas la dernière fois. Personne ne connaissait l’existence de ces moments, elle se refusait à en parler. Elle n’avait pas peur du regard des autres, mais parler pouvait parfois être dévastateur.

Elle se figea : elle entendait des motoneiges au loin. Lasse l’avait prévenue, lui avait demandé de s’arrêter. Au moins deux motoneiges. Sans doute zigzaguaient-elles, car le vrombissement lui parvenait par vagues. Elsa observa les traces laissées par ses skis, évidentes au milieu de la piste de motoneige. Elle était facile à repérer. Elle se trouvait sûrement à quatre kilomètres de chez elle, trop loin pour qu’on puisse lui venir en aide à temps. Les motoneiges hurlaient, de plus en plus proches. Ça lui sifflait dans les oreilles, comme des acouphènes, comme les roues d’un train qui grincent contre le rail. Mais les engins ne parvinrent pas jusqu’à elle. Ils firent demi-tour et les bruits s’éloignèrent.

Elle rouvrit les yeux. Cette situation n’était plus tenable.

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