Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 56 sur 86

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56 – Vihttalogiguhtta

 

 

Il y avait des rumeurs. Comme toujours dans les villages où un événement a eu lieu ; là, c’était spectaculaire et permettait une multiplicité de théories. Comment Petri avait-il vraiment trouvé la mort ? Le mineur avait-il vraiment été le premier sur place ou Ante était-il venu avant lui ? L’avait-il tué ? Ante lui-même avait ri de cette rumeur tout en reconnaissant devant Hanna qu’il aurait pu infliger une dérouillée à cette pourriture s’il l’avait pris en flagrant délit.

« Laissez-les parler », avait-il dit avant de sortir. Et Hanna s’était trouvée seule de nouveau, envahie par trop de pensées. Parfois elle aurait voulu que ce soit aux femmes, à elle, de s’en aller avec les rennes pendant de longues périodes. Les hommes échappaient à la maison, aux préoccupations ; le travail physique prenait le dessus.

Qu’aurait dit Lasse s’il avait vécu ? Toujours la même pensée, qu’aurait dit Lasse ? Il aurait sans doute ri des rumeurs et il y aurait encore eu un malentendu. Elle aurait cru qu’il trouvait vraiment ça drôle. Toutes les fois où il riait, toutes les fois où ça l’avait réchauffée de l’intérieur. Elle songeait qu’il avait été leur lumière, les encourageant constamment, les faisant avancer, leur répétant que ce n’était pas si grave. Mais sur la fin, Lasse avait commencé à s’exprimer différemment, parfois le souvenir lui revenait, il avait dû essayer, mais elle avait besoin de son rire et il avait voulu lui faire plaisir. Cette pensée lui coupait le souffle et, seule dans sa cuisine silencieuse, son souffle se transformait en plaintes. Avec le temps, elle avait fini par se convaincre que tout était sa faute.

— À quoi tu penses ?

Elsa était assise en face d’elle, une tasse de café froid à la main. Dans le panier tressé, les roulés à la cannelle avaient commencé à sécher. Elle alla chercher du film plastique pour les couvrir.

— À rien de spécial.

— Je pense souvent à Jon-Isak, dit Elsa.

Cela faisait un long moment qu’elles discutaient. Il y avait beaucoup à dire à propos de Petri et Hanna avait réellement essayé d’avoir l’air engagée. Elle avait raconté les rumeurs dont Ante faisait l’objet, et Elsa avait secoué la tête, énervée. Elles tournaient autour du pot depuis suffisamment longtemps maintenant, et Hanna craignait la suite.

— Comment ça s’est passé pour lui à l’école après la publication de l’article ? Ça fait quelques jours que je n’ai pas travaillé là-bas et j’ai été si inquiète. Tu sais…

Elsa s’interrompit, portant la tasse à sa bouche, et fit une petite grimace en goûtant le café froid.

Hanna devrait se lever et préparer un nouveau café, mais dans ce cas Elsa ne partirait jamais.

— Tu sais qu’ils se battent ? Il te l’a raconté, non ? J’ignore si l’école t’a appelée.

Elsa lui lança un regard interrogateur.

Hanna leva les yeux sous sa frange, elle aurait dû se couper les cheveux depuis longtemps, ils lui descendaient en dessous des épaules et ses mèches grises la vieillissaient.

— Il m’en a parlé, mentit-elle.

Elsa se pencha en arrière et souffla.

— Tant mieux.

Hanna hocha la tête, c’est tout ce qu’elle était capable de faire. Jon-Isak ne lui avait rien dit. Comme Lasse ne lui disait jamais rien.

— Je vois à peine Anna-Stina. Elle passe son temps avec Per-Jonas, continua Elsa.

Reconnaissante, Hanna sauta sur l’occasion de se dérober, de ne pas être obligée de parler de son fils.

— Nous non plus, nous ne la voyons pas très souvent. Et comment vont tes parents ?

Elsa s’illumina.

— Enná est métamorphosée. Siessá vient plus souvent et dernièrement elle l’a incitée à s’inscrire à un cours de gym dans le village d’à côté. Depuis, elle y va tous les mardis.

— Elle est merveilleuse, ta siessá.

— Tout est tellement plus marrant quand elle est là. Tu sais comme elle rit !

Elsa baissa rapidement les yeux, comme si elle en avait trop dit. Mais Marika était revêche, ce n’était pas un secret. Combien de fois Hanna avait-elle ouvert la porte à Elsa enfant, lui avait-elle donné ce qu’elle ne trouvait pas à la maison ?

— On a tous besoin d’une siessá, parfois.

Les muscles de son cou se tendirent, annonçant une migraine.

— Oui ! Elle sait profiter de tout ce qu’elle a. Nous avons aussi la meilleure des vies, dit Elsa avec un sourire. Quand il n’y a pas de rumeurs dans le village et que les enfants ne se cognent pas dessus.

Hanna comprit qu’Elsa cherchait à être ironique. Elle porta la main à sa nuque et se massa pour détendre ses muscles.

Le silence se fit, on n’entendait plus que le bruissement du lave-vaisselle. Elle vit que le regard d’Elsa était attiré par la bâche près de la remise où se tenait encore la vieille motoneige de Lasse. Elle se prépara psychologiquement à la question – pourquoi ne s’en débarrassaient-ils pas ? Mais Jon-Isak aimait conduire la Lynx, bien qu’elle fût vieille. Il était fâché de ne pas avoir connu son tonton, que tout le monde décrivait comme déjanté et joyeux. Elle dut se lever. Les deux, réunis. Combien de fois ne les avait-elle pas imaginés ensemble ?

— Tu sais qu’il est là, avec nous, chuchota Elsa. Je sens souvent sa présence.

Cela mit Hanna hors d’elle. Elle dut faire volte-face et s’appuyer contre l’évier. Elle savait ce qu’on disait d’Elsa. Qu’elle était spéciale. Qu’elle avait un don, qu’elle était une gunsttar, une voyante. Lasse ne s’était pas manifesté à Hanna. Elle l’avait cherché. Dans ses rêves, dans la cuisine silencieuse, mais aussi dans les montagnes l’été, là où il était le plus heureux. Mais il n’était nulle part.

Incapable de se retourner, elle fit cliqueter la vaisselle dans l’évier et haussa les épaules.

— Tu te rappelles quand Anna-Stina et moi étions petites et que je venais le matin prendre un en-cas chez vous ? (Elsa se tut, avant de reprendre.) Tu comptais tellement pour moi.

Et maintenant, des remerciements ! À un moment où elle ne parvenait pas à se retourner parce que la jalousie lui déchirait les entrailles.

— Très bien, parvint-elle à prononcer.

— Et Lasse… Avec un peu de chance, il était chez toi.

Elle serra de toutes ses forces la brosse à vaisselle, se mit à frotter la casserole de porridge du matin, éclaboussant le carrelage et la fenêtre.

— Je voulais juste que tu saches qu’il est avec nous. Mais tu le savais sans doute déjà.

Hanna se força à regarder en arrière et à sourire. Ouvrit le robinet à fond.

— Je suis un peu inquiète pour Mattias…, marmonna Elsa. Il ne va pas très bien.

Des bruits de motoneiges au loin. L’heure du déjeuner approchait et Hanna prit conscience qu’elle était en retard. Elsa les avait aussi entendues et elle s’interrompit. Elsa ne s’attendait tout de même pas à ce que Hanna aide Mattias qui n’allait pas bien ? Elle devait bien se rendre compte qu’ici, ce n’était plus un sanctuaire.

— Je dois préparer le déjeuner.

Elsa la regarda, déçue. Mais que pouvait-elle faire ? Mattias n’avait jamais été aussi proche d’elle qu’Elsa. Il avait été un enfant sauvage qui s’était vite changé en adolescent grognon. Il s’en était sorti, comme le faisaient les garçons. Les garçons s’en sortent. Elle voulait le crier pour que ça devienne la réalité.

La motoneige entra dans la cour et Hanna se détendit. La conversation serait bientôt terminée. Enfin. Les nuages s’étaient éloignés et le soleil apparaissait, l’après-midi serait beau. Peut-être aurait-elle le courage de faire un grand ménage. Un vrai, avec aération des tapis.

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