Stöld
5 – Vihtta
Dans la cuisine flottait une odeur de café et de chien mouillé. Gabo avait pourtant été relâchée dans la cour. Elsa étouffa un bâillement en s’attablant aux côtés de son père et de son frère. Comme d’habitude, sa mère ne s’était pas assise avec eux pour le petit déjeuner. Elle n’en avait pas non plus le temps pour le dîner. Mais c’était encore plus dur pour áhkku qui restait postée devant la cuisinière pour faire frire davantage de suovas ou pour piquer les pommes de terre afin d’en vérifier la cuisson.
— Dans une minute, disait toujours sa mère quand Elsa lui demandait de les rejoindre.
Les minutes passaient. Quand elle finissait par s’attabler, la famille avait terminé son repas.
À présent, elle fouillait dans le congélateur à la recherche du pain qu’elle avait confectionné la semaine précédente. Sur la cuisinière, la cafetière émit un sifflement de mauvais augure. Son père bondit de sa chaise, serrant entre les dents une tartine dont la tranche de fromage menaçait de s’échapper, et retira la cafetière. Enná lui lança un regard agacé. Elle était douée pour faire les gros yeux. Ce matin-là, il y eut de nombreux coups d’œil échangés autour de la table. Isa secoua la tête, vraisemblablement incapable de comprendre ce qu’on lui reprochait. C’est souvent le cas chez les hommes. Áhkku le disait souvent à Elsa. Áhkku était encore plus douée que sa mère pour lancer des regards assassins. Elle faisait tout un peu mieux qu’enná. C’était comme ça et pas autrement.
— Tu vas nous accompagner au commissariat, lâcha son père.
Elsa se figea, son verre de lait à la main, et le dévisagea. Il s’était rasé. Ses yeux étaient injectés de sang et cernés, mais son menton était glabre, presque luisant.
— Pourquoi ?
— Tu vas leur raconter où tu as trouvé le renne.
Elsa le foudroya du regard.
— Enfin… ton renne, précisa-t-il. Je veux juste qu’ils comprennent ce que tu endures. Tu as peut-être vu quelqu’un, en plus ? Non ?
Il semblait à bout de souffle et incapable de la regarder dans les yeux.
— Cette fois-ci, lança Mattias, ils l’ont tué juste pour nous emmerder. La police ne fera pas la différence. Ils vont penser que c’est une question d’argent pour nous ! Encore faut-il qu’ils acceptent de croire que c’est bien notre renne.
Sa voix tremblait. Non qu’il soit au bord des larmes : il bouillait de rage. Elsa n’osait pas le regarder.
— Arrête ! cracha leur père. Ce n’est pas le moment.
Il esquissa un signe de la tête en direction d’Elsa.
— Mais c’est la vérité !
Mattias se balançait sur la chaise en pin, son verre de jus à la main.
Enná rangea le beurre, enveloppa le fromage dans un sachet en plastique et laissa tomber la trancheuse à fromage dans l’évier. Elle s’empara du lait, du jus, rassembla les miettes à la va-vite et sortit des tasses pour elle et isa.
Elsa but son lait avec une lenteur extrême, tout en se demandant à quel point il était illégal de mentir à un policier. Illégal au point d’aller en prison ou juste un peu illégal ? D’après Mattias, la police leur mentait en permanence, alors pourquoi ne pourrait-elle pas faire de même ? Elle pensa à l’oreille qu’elle avait cachée sous son lit, sous ses vêtements. Elle l’avait gardée à la main quelques instants avant de s’endormir mais elle n’avait pas osé passer la nuit avec car sa mère venait chaque matin la réveiller.
Au mur, la pendule faisait un tic-tac assourdissant. Enná s’assit enfin.
— Je crois qu’il vaut mieux dire que c’était Mattias. Elle est trop petite.
Les pieds de la chaise de Mattias heurtèrent le sol à grand bruit et il posa son verre avec fracas.
— Tout à fait d’accord ! Je m’en charge.
Elsa regardait la grande route avec envie. Ah, si seulement elle était là-bas maintenant, avec Anna-Stina, à attendre le car, sans avoir à penser aux policiers ou à ce qu’on venait de lui arracher.
Sa mère se massa les tempes et Elsa aperçut les cheveux gris qui s’étaient mêlés aux bruns. Des mèches argentées. Elle était peut-être aussi en train de se transformer, comme Elsa dans la forêt. Parce qu’elle ne la reconnaissait plus vraiment. Enná pleurait souvent, criait encore plus, surtout sur Mattias, qui courbait l’échine et disparaissait.
Elle s’était déjà fait traiter de rivgu, le terme employé par les mauvaises langues pour qualifier les femmes non samies. Enná venait de la ville : Marika de la ville. Elsa ne croyait pas à cette histoire de rivgu. Enná ne
parlait-elle pas le sami ? Ne cousait-elle pas des kolts1 ? N’en portait-elle pas ? N’était-elle pas éleveuse de rennes ? Mais elle avait raconté avoir tout appris quand isa avait décidé de la prendre comme épouse.
— Il était sacrément sûr de lui, ton père. Tu le connais ! Quand il a une idée en tête, personne ne peut le faire changer d’avis.
Et elle avait éclaté de rire.
Ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas raconté à Elsa comment on tombe amoureux. Maintenant, il y avait surtout de l’électricité dans l’air.
Le mot rivgu n’était pas toujours péjoratif, tout dépendait de la manière dont il était employé. Peut-être voulait-on juste expliquer que sa mère n’avait pas de racines samies – parce qu’il était important de connaître les liens de parenté entre untel et untel.
Après le mariage de ses parents et la naissance de Mattias, on avait progressivement abandonné le mot rivgu pour qualifier sa mère. D’ailleurs, elle avait enfin pu endosser le gákti. C’est áhkku qui lui avait expliqué tout ça. Elsa n’aimait pas le mot rivgu. Et sa mère lui avait dit que les gens ne savent pas de quoi ils parlent.
— Moi aussi, je suis samie, lui avait-elle chuchoté à l’oreille, un soir, à l’époque où elle lui lisait encore des histoires.
Elsa, qui n’avait jamais imaginé qu’il puisse en être autrement, avait reçu l’information en silence. Sa mère avait soudain eu l’air inquiète. Comme si elle venait de partager un secret.
— Tu es trop petite, avait-elle marmonné.
— On est pareilles, avait répondu Elsa, d’un air assuré.
Mattias prétendait qu’on ne pouvait pas se souvenir des événements avant l’âge de six ans, mais Elsa se souvenait.
Le terme rivgu, elle l’avait aussi entendu au village, quelqu’un parlait de sa mère comme ça, entre deux conversations. De retour à la maison, elle avait demandé à sa mère, qui avait ri de ces commères, toujours en train de jaser. Ce n’était pas un vrai rire – Elsa savait reconnaître le vrai rire qui monte en bouillonnant depuis le ventre.
À peu près au même moment, elle avait compris qu’áhkku et áddjá avaient un prénom, tout comme mamie et papi. Et aussi que le mot áhkku pouvait vouloir dire grand-mère maternelle ou grand-mère paternelle, tout
comme áddjá pouvait signifier grand-père paternel ou grand-père maternel2.
Elsa s’était toujours mieux exprimée en sami qu’en suédois. Sa langue se plaisait davantage dans la maison voisine. Il y était aisé de parler, de dire ce qu’on voulait. Chez ses grands-parents maternels en ville, c’était difficile. À l’école, elle s’était habituée au suédois. Bien que ce fût une école samie, certains camarades étaient plus à l’aise dans cette langue.
À côté d’elle, son père se racla la gorge, l’arrachant à ses souvenirs.
— Elsa m’accompagne. Si on commence à mentir maintenant et que ça se sait, on ne nous croira jamais, on n’obtiendra jamais justice.
Sans attendre la réaction d’enná, il se leva d’un bond pour rincer sa tasse.
Mattias haussa les épaules et soupira. Sa mère fixa le dos de son père et Elsa sentit son petit déjeuner remonter. Elle déglutit à plusieurs reprises.
Son père se dirigea vers la chambre à coucher, sa mère se leva et sortit de la pièce.
— Elsa ! Il y a une drôle d’odeur dans ta chambre ! Tu as encore laissé traîner un vieux fruit, une serviette mouillée, ou je ne sais quoi dans ton sac !
Sa mère était revenue, une ride de mécontentement lui barrait le front.
L’oreille ! C’était sûrement ça ! Elle-même n’avait rien remarqué.
— Oui, j’ai dû oublier quelque chose. Je vais voir, marmonna-t-elle.
Sa mère continua vers sa propre chambre tandis qu’Elsa se précipitait dans la sienne. Effectivement, ça ne sentait pas comme d’habitude. Il fallait qu’elle cache l’oreille dans la remise, dès son retour de l’école. Là-bas, elle sécherait bien. Elsa vida rapidement le coffret vert renfermant ses colliers, y plaça l’oreille, rangea la boîte dans la bibliothèque et posa deux livres dessus. L’odeur ne s’échapperait pas, si ?
Elle regagna la cuisine. Depuis la chambre de ses parents, on entendait des chuchotements agacés.
Elle se pencha par-dessus la table de la cuisine pour apercevoir l’arrêt du car. Le poteau était presque entièrement enseveli. Le chasse-neige était passé ce matin et avait repoussé la neige sur les bords de la route.
Anna-Stina se tenait là, solitaire. Anna-Stina et Elsa étaient les deux seules du village à aller à l’école samie. Les autres enfants fréquentaient l’école municipale suédoise située juste à côté. Anna-Stina avait deux ans de plus qu’Elsa et faisait partie des grands de l’école, ce qui ne les empêchait pas de bien s’entendre. Il le fallait, puisqu’il n’y avait personne d’autre.
Sa décision était prise. Elsa se précipita dans l’entrée, enfila son manteau, glissa ses pieds dans des bottines d’hiver encore trop grandes, sans toutefois les lacer, enroula deux fois son écharpe autour de son cou, enfonça son bonnet rouge sur sa tête, jusqu’aux sourcils, prit ses gants dans une main, son cartable dans l’autre et franchit la porte. La neige sur le perron crissa sous ses semelles, et elle sauta la dernière marche. Un bruit depuis les bois : le car approchait. Le silence était tel ce matin-là qu’on pouvait entendre un moteur à des kilomètres. Le froid lui mordait les joues, ses poumons se ratatinaient. Il devait faire près de moins vingt degrés.
Elle courut vers la route et Anna-Stina la salua de la main.
1. Tunique traditionnelle samie, aussi appelée gákti.
2. En suédois, en revanche, on emploie des termes différents pour les grands-parents maternels
et paternels.
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