Stöld
58 – Vihttalogigávcci
Appuyée contre la table de la cuisine, siessá suivait du regard les allées et venues de sa belle-sœur, qui errait d’une pièce à l’autre. Elle adressa un clin d’œil à Elsa et sourit.
— Elle n’a pas l’habitude de partir en voyage.
En énonçant cette phrase, Elsa fut frappée par sa véracité. Sa mère était celle qui restait toujours. Quand son père et Mattias s’en allaient avec les rennes, quand Elsa était partie étudier, quand áhkku avait dû la quitter. Sa mère, les joues écarlates, cherchait son téléphone alors qu’elle le tenait à la main. Ce qui la fit hurler de rire.
— On va boire tellement de vin ! J’ai réservé le spa de l’hôtel et samedi on fera du shopping toute la journée, s’exclama siessá, faisant tinter ses clés de voiture.
— Je ne supporte pas trop l’alcool, tu le sais. (Sa mère traîna sa valise hors de la pièce.) Je suis prête. Allons-y.
Elles gloussaient et se bousculaient dans l’entrée en mettant leurs chaussures. Elsa voulait dire à siessá que c’était une héroïne. Elle les embrassa toutes les deux.
— Tu vas t’en sortir toute seule ? lui demanda sa mère. Ton père et Mattias devraient bientôt être de retour, mais les clôtures ont été tellement endommagées par les tempêtes…
Elsa secoua la tête en souriant.
— Allez ! Arrête de raconter n’importe quoi.
— Ça me paraît tellement bizarre de partir.
Mais elle ne semblait aucunement triste. Siessá leva les yeux au ciel et la poussa vers la porte.
— Nous serons de retour dimanche, bon sang !
Dans la famille, on parlait des visites de plus en plus fréquentes de siessá au village. Bien sûr qu’Elsa avait entendu murmurer le mot divorce, mais elle ne voulait pas poser de questions.
Elle les salua de la main quand elles klaxonnèrent trois fois avant de s’engager sur la route du sud, en direction de la ville côtière.
Les poids lourds passaient régulièrement devant chez elle dans un bruit de tonnerre. Hormis cela, le trafic était clairsemé. Silence dedans, silence dehors. Elsa s’allongea sur le canapé du salon et s’enveloppa dans une couverture blanche. Chaque fois qu’elle se trouvait seule, elle était irrémédiablement attirée par le point central de la maison. Enfant, lorsque la mélancolie la gagnait, elle courait voir áhkku et áddjá. Désormais, il n’y avait rien de mieux que d’avoir la maison pour elle toute seule. Elle lut un peu, somnola, se réveilla sans avoir la moindre idée de l’heure.
Lorsqu’elle entendit un bruit de motoneige, elle s’assit. Son père et Mattias, déjà ? Elle tendit le cou pour voir s’il y avait de la lumière sur le lac, mais le bruit provenait de l’autre côté. Elle se dirigea sur la pointe des pieds vers l’entrée, tira sur la poignée de la porte pour s’assurer que c’était bien fermé, éteignit les lampes. La motoneige – il n’y en avait qu’une – approchait. Alors qu’elle s’attendait à ce que le véhicule change de direction, celui-ci se rapprochait indéniablement.
Elle était là. À demi cachée derrière le rideau de la cuisine, Elsa voyait les phares. La motoneige avançait à toute allure. Parvenue à la dernière bosse qui donnait sur la route, elle allait toujours aussi vite. L’engin projeta de la neige derrière lui, décolla, retomba violemment, fit quelques embardées et s’arrêta sur l’accotement de l’autre côté de la chaussée. Le conducteur chuta et demeura immobile dans la neige. Elsa courut jusqu’au séjour et saisit son portable. Il fallait qu’elle retourne dans la cuisine voir où il était passé, mais c’était comme si elle était attachée au sol, avait pris racine. Ses mains étaient transies de froid, ses pieds engourdis. Le danger semblait respirer tout autour d’elle dans la pièce obscure. Son corps lui faisait faux bond ; elle voulait se rouler en boule sous la table basse et fermer les yeux jusqu’à ce que tout soit terminé. Un gémissement. Il provenait de sa propre gorge. Juste un pas. Un autre. Encore un. Ne pas se faire voir par la fenêtre de la cuisine. Ses ongles griffaient le rebord de la fenêtre, s’agrippaient fébrilement.
Il s’était relevé et boitait sur la route. Dans sa main, un objet oblong. Un fusil ? Cela ne pouvait être que Robert Isaksson et il était en route vers chez eux. Cette prise de conscience la frappa comme un coup de poing dans l’estomac.
Elle recula, heurta la table de la cuisine, tomba à genoux, jeta de côté le tapis Marimekko, ouvrit la trappe et se hâta de descendre les marches abruptes. Le tapis en boule dans un coin de la cuisine ! Il regarderait par la fenêtre et comprendrait qu’elle était dans la cave. Elle était faite comme un rat, acculée.
Elle composa le 112. Elle claquait des dents dans le froid humide. L’odeur de terre lui piquait les narines.
— J’ai besoin d’aide ! Un homme se dirige vers chez moi ! Je crois qu’il est armé.
L’opérateur avait une voix calme, il parlait si lentement qu’Elsa dut l’interrompre et crier le nom du village où il fallait envoyer la police. Lorsqu’elle prononça son nom, sa voix se brisa.
— C’est la première maison quand on vient de la ville.
L’opérateur répéta le nom du village, se trompa dans la prononciation. Lui demanda si elle avait fermé à clé, si elle était seule.
— Vous êtes sûre qu’il a un fusil ?
— Je ne sais pas, ça y ressemble, oui. Je vous en supplie, cette fois il faut que vous veniez !
— Essayez de garder votre sang-froid, j’ai prévenu la patrouille, elle est déjà en route au moment où nous parlons.
— Vous n’avez donc aucune idée des distances ici ? (Sa voix était un cri à demi étouffé.) Envoyez un hélicoptère ! Une voiture n’arrivera jamais à temps. Vous comprenez ?
On tambourina à la porte ; puis à la fenêtre de la cuisine.
Elle murmura entre ses dents serrées :
— Il est ici. Je dois appeler mon père. Vous n’arriverez jamais à temps.
— Ne raccrochez pas…
Ses mains tremblaient violemment lorsqu’elle sélectionna le nom de son père dans son téléphone. Elle perçut les tonalités, mais il ne répondit pas. Au même moment, une voix lui parvint depuis l’extérieur, étouffée, éloignée, mais tout de même si proche que c’en était effrayant.
— Où tu es, connasse de Lapone ?
Le silence se fit, puis des coups furent frappés sur une fenêtre, probablement celle du séjour.
— Je vais t’apprendre à fermer ta gueule !
Elle appela de nouveau son père. Cette fois, il décrocha.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sa bouche était si sèche que ses lèvres collaient à ses gencives.
— Robert. Il est là…
— Helveha !
Il y eut des frottements dans le téléphone, son père courait. Elle pleurait maintenant, assise sur une marche étroite à laquelle elle s’accrochait de toutes ses forces. Au bout du fil, elle entendit une motoneige démarrer et son père dire qu’il arrivait.
— Ne viens pas jusqu’à la maison à motoneige. Il va te tirer dessus.
— Il est armé ? Écoute-moi bien, Elsa. Je dois raccrocher et appeler à l’aide. Éloigne-toi des fenêtres.
— Je suis dans la cave.
Au même instant, une fenêtre se brisa au-dessus de sa tête. Son portable lui tomba des mains, rebondit contre le tapis sur le sol en béton et s’éteignit.
— Putain de Lapons ! De la vermine tous autant que vous êtes ! Qui a tué Petri ?
La voix résonnait juste au-dessus de sa tête. Il bafouillait. Toujours pas de pas à l’intérieur. Elle alluma l’ampoule et jeta un coup d’œil aux étagères, à la recherche d’un objet qui pourrait lui servir d’arme.
Elle envisagea de crier qu’elle avait appelé la police, peut-être que ça l’effraierait, mais quand elle ouvrit la bouche rien n’en sortit.
Le silence se fit, un silence inquiétant. Elle saisit fermement la corde qui pendait à la trappe. Elle s’y suspendrait de tout son poids s’il tentait d’ouvrir. La vieille ficelle lui écorchait les paumes. Le silence et l’attente étaient encore pires que ses vociférations.
Puis un bruit de motoneige. Son père, déjà ? Il allait se faire massacrer. Elle tira plus fort sur la corde, mais elle tremblait et lâcha prise plusieurs fois. Ses doigts étaient comme de la gelée.
Le bruit de motoneige s’estompa et elle s’efforça de rassembler ses pensées. C’était sans doute Robert qui s’en allait. Pourtant, elle était incapable de lâcher la ficelle. Même quand le bruit eut disparu et que le silence se fut installé. Même quand elle entendit deux motoneiges entrer dans la cour. Même quand elle crut distinguer le son de la clé dans la serrure. Lorsque son père cria son nom, elle desserra enfin les doigts.
OceanofPDF.com